Asie du Sud-Est : Tectonique géopolitique dans le bassin du Mékong

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Asie du Sud-Est : Tectonique géopolitique dans le bassin du Mékong

Par Rémi Perelman, Asie21

SOMMAIRE

PREMIÈRE PARTIE. LE JEU DES INSTITUTIONS

I – États-Unis-Chine, entre rivalité et ajustements

Encadré 1. Partage géographique du bassin du Mékong

II – Des structures multinationales aux personnalités accusées

1- La Commission du Mékong, Mekong River Commission, MRC, [1957] 1995

Encadré 2. Les services des données et de l’information de la CMR

2) La Région du grand Mékong, Greater Mekong Subregion, GMS

3) Partenariat Mékong-États-Unis

4) Coopération Lancang Mékong

Encadré 3. Les onze barrages sur le cours supérieur du Mékong (Lancang)

Encadré 4. Incidence des barrages chinois sur le cours inférieur du Mékong

Encadré 5. Questions sur la LMC, soumises à recherche par l’Institut des économies en développement de la JETRO

4 bis – L’Institut du Mékong

Encadré 6. Les projets confiés par la LMC et l’Institut du Mékong

4 ter – Le Centre mondial d’études sur le Mékong

DEUXIÈME PARTIE. LE JEU DES INFRASTRUCTURES  (à venir)

***

Première partie. Le jeu des institutions

I – États-Unis-Chine, entre rivalité et ajustements

Si en Indo-Pacifique, la situation en mer de Chine méridionale et la possible force sous-marine à propulsion nucléaire australienne font l’actualité, quasiment rien n’émane de l’abcès qui mûrit dans le vaste bassin fluvial (une fois et demie la superficie de la France) du Mékong. Il concerne six pays dont cinq forment la moitié des effectifs de l’ASEAN et qui, à l’instar du corridor économique sino- pakistanais en gestation, relie la Chine aux mers chaudes. Comme tel, il constitue pour les deux hyperpuissances un terrain stratégiquement sensible.

La position de l’Himalaya chinois en amont, la faible gouvernance de ses voisins méridionaux et la présence d’une diaspora influente donnent l’avantage à Pékin, juxtaposant en outre la puissance économique chinoise et trois des pays les moins avancés du monde (Birmanie, Cambodge, Laos). Sa liberté de manipulation du débit fluvial et des données correspondantes lui offre un levier sur les pays de l’aval dans la bataille feutrée que s’y livrent depuis plusieurs décennies les deux camps. Les armes utilisées y sont les institutions de gestion de l’eau enrôlant globalement, de part et d’autre, les mêmes pays. Seule, la couleur de leur parrainage les distingue. Mais, là encore, la Chine a l’avantage d’être l’un des acteurs du terrain, les États-Unis ne disposant que de son influence et de son argent.

En aval, les modifications négatives de débit du fleuve sont imputées à l’équipement hydroélectrique de son cours supérieur – en territoire chinois, ce dont s’est constamment défendu Pékin. La Chine n’a utilisé l’arme institutionnelle qu’après avoir utilisé celle du fait accompli, une fois les travaux quasiment terminés (en novembre 2020, la Chine avait construit 11 barrages sur le cours supérieur – la Lancang – et 11 autres barrages principaux sur le Mékong inférieur. 120 barrages dans les affluents sont en construction ou en projet).

En revanche, après avoir mis en place l’Initiative du Mékong inférieur en 2009 (administration Obama, Hillary Clinton) les États-Unis sont revenus à la charge en 2020 (administration Trump), en la rebaptisant sous le nom explicite de Partenariat Mékong-États-Unis. Enfin en 2021, avec le cercle des Amis du Mékong (administration Biden), Washington ouvre le cercle des donateurs invités à participer à son côté au développement de la région. Malgré leurs appellations différentes, il n’est pas abusif de considérer que ces trois organismes suscités par les États-Unis n’en font en réalité qu’un.

Au total, quatre structures multinationales à compétence spécifiquement régionale sont donc opérationnelles dans la région.

1) Commission du Mékong

2) Sous-région du Grand Mékong

3) Partenariat Mékong-États-Unis

4) Coopération Lancang Mékong (Chine) et ses deux institutions auxiliaires :

4 bis) Institut du Mékong

4 ter) Centre mondial d’études sur le Mékong

 

Toutes se placent sous le signe du développement, mais la portée des deux premières – la « Commission du Mékong » et la « Sous-région du Grand Mékong » – est technique et concerne respectivement la surveillance du fleuve et le développement économique du bassin.

Les deux autres – la « Coopération Lancang-Mékong » et le « Partenariat Mékong-États-Unis » – placent l’aide à économie et aux communautés humaines au service d’influences politiques, respectivement celles de Pékin et de Washington.

Quant au contour territorial de chacune d’entre elles, il n’est guère varié et a quelque peu évolué au cours du temps. Il tourne autour d’un noyau de base invariable composé des cinq pays suivants : Birmanie, Cambodge, Laos, Thaïlande, Vietnam.

La Chine s’y ajoute comme pays du bassin au titre de ses provinces du Yunnan et du Guangxi, puis en tant qu’État initiateur dans la Coopération Lancang Mékong. La Chine et la Birmanie ne sont pas parties à l’accord de 1995*, mais leur adhésion est explicitement prévue à date indéterminée.

Symétriquement, les États-Unis sont présents comme initiateurs dans l’Initiative du Mékong inférieur et ses dérivés et absents dans les structures où la Chine est présente, même comme pays observateur. En revanche, ils se font accompagner chez les Amis du Mékong par l’Australie et la Nouvelle-Zélande, le Japon et la Corée du Sud ainsi que par l’Union européenne. Dans le cadre de sa « stratégie indo-pacifique libre et ouverte », le Japon conduit une coopération** visant le développement d’une société centrée sur les personnes, la qualité des infrastructures et de l’urbanisation, le développement durable.

*L’Accord du Mékong de 1995, outre la Commission du Mékong, a établi trois règles de base afin de maintenir les flux les plus critiques dans le cas des projets de développement en garantissant 1) au moins un débit naturel mensuel minimum acceptable pendant chaque mois de la saison sèche, 2) un flux inversé naturel acceptable du Tonle Sap durant la saison des pluies et 3) des débits de pointe quotidiens moyens supérieurs à ce qui se produit naturellement en moyenne pendant la saison des crues.

**Inauguré en novembre 2009, le sommet Mékong-Japon est un mécanisme de coopération entre les cinq pays du Mékong (Laos, Cambodge, Birmanie, Thaïlande, Vietnam). La collaboration Mékong-Japon est connue sous le nom de coopération entre le Japon et les pays de la Stratégie de coopération économique Ayeyawady-Chao Praya-Mekong (ACMECS).

Encadré 1. Partage géographique du bassin du Mékong

                    Pays

Surface de bassin (km²)

      Part de bassin (%)

Laos

198 400

25,42

Thaïlande

194 100

24,87

Chine (Province du Yunnan)

168 400

21,58

Cambodge

157 000

20,11

Vietnam

35 000

4,49

Birmanie

27 500

3,53

(d’après Wolf et al., 1999, in : La gestion par bassin versant : du principe écologique à la contrainte politique – le cas du Mékong,

Bastien Affeltranger and Frédéric Lasserre, Vertigo, Volume 4 Numéro 3 | décembre 2003)

II – Des structures multinationales aux personnalités accusées

 

1- La Commission du Mékong, Mekong River Commission, MRC, [1957] 1995

 FICHE SIGNALÉTIQUE

Commission du fleuve Mékong (Mekong River Commission, MRC), Nations unies.

Date de création : avril 1995

Initiateur : Commission économique et sociale [des Nations unies] pour l’Asie et le Pacifique, CESAP

Statut : organe intergouvernemental consultatif

Mission : dialogue et coopération régionale aux fins de recueil des données et informations essentielles à la gestion durable des ressources en eau et connexes dans le bassin inférieur du Mékong (surveillance, évaluation, partage, coordination, tendances et prévisions, dialogue, aide à la prise de décision et coopération).

Pays membres :

Cambodge, Laos, Thaïlande, Vietnam

Membres observateurs : Birmanie, Chine.

Siège : Vientiane depuis 2005 (auparavant : Bangkok et Phnom Penh

Chiffres

Superficie du bassin : 810 000 km2

Population du bassin : 72 millions env. Prévision : 100 millions vers 2025.

 

*

Une économie de l’eau

La MRC est la plate-forme régionale pour la diplomatie de l’eau dans le bassin du Mékong ainsi que le pôle de production et de diffusion des connaissances nécessaires à la gestion des ressources en eau pour le développement durable de la région. À ce titre, son service des données et de l’information fait référence pour toutes les parties.

L’histoire en fait la première initiative destinée à réguler les activités dans la région du Mékong. En 1957 – dix ans avant l’ASEAN –, la Commission économique des Nations Unies pour l’Asie et l’Extrême-Orient, ECAFE, engage une étude de faisabilité développement des ressources hydrauliques dans le bas Mékong avec un modèle en vue, celui de la Tennessee Valley Authority (New Deal, années 1930). La coopération entre les pays riverains du Mékong est logiquement considérée comme un prérequis. Le contexte de la guerre froide entre l’Union soviétique et les États-Unis conduit ceux-ci à n’associer que les régimes pro-occidentaux de la région : Thaïlande, Laos, Cambodge et Vietnam – indépendant depuis 1954. Ainsi naissent en 1958 le Comité pour la coordination des études sur le bassin inférieur du Mékong (en bref : Comité du Mékong ou Mekong Committee) et le noyau des quatre pays qui structureront les divers organismes dédiés au bassin du Mékong.

La guerre du Vietnam puis la mise en retrait du Cambodge des Khmers Rouges affectent gravement activité et projets. En 1988, le Comité du Mékong devenu Comité intérim du Mékong s’installe à Phnom Penh.

Le développement économique du bassin du Mékong est considéré comme l’un des moyens de contenir l’influence de la Chine. La Commission économique et sociale [des Nations unies] pour l’Asie et le Pacifique, CESAP (Economic and Social Commission for Asia and the Pacific, ESCAP) nouvelle appellation de l’ECAFE, reprend à nouveaux frais l’affaire pendante en créant la Mekong River Commission, MRC le 5 avril 1995 dotée, comme la CESAP, d’un siège à Bangkok. La MRC, organisation de bassin hydrographique transfrontalier procède de l’Accord de coopération pour le développement durable du bassin du Mékong (dit Accord du Mékong) pour la gestion conjointe de leurs ressources en eau partagées. Son rôle essentiellement consultatif s’exerce via un processus appelé Procédures de notification, de consultation et d’accord préalable (PNPCA) qu’elle peut imposer dès l’origine d’un projet. En effet, le principe de fonctionnement de la Commission ne repose pas sur un droit de veto mais sur une « forte obligation d’information préalable » qui laisse le champ libre aux interprétations. De ce fait, bien qu’important, ce rôle reconnu ne lui donne aucun autre pouvoir que celui de conseil, et exclu celui d’empêcher la construction d’un barrage contre la volonté du gouvernement concerné.

Les quatre pays du cours inférieur du fleuve – Cambodge, Laos, Thaïlande et Viet Nam – en sont les signataires : Elle contribue aux Objectifs du Millénaire pour le développement des Nations Unies. Son Secrétariat général fournit des services techniques et administratifs au Conseil et au Comité mixte de la MRC. En 1996, la Chine territorialement impliquée dans le bassin du fleuve par son cours supérieur, ne rejoindra avec la Birmanie le noyau fondateur de la MRC (Cambodge, Laos, Thaïlande, Vietnam) qu’en 1996, en qualité de partenaires de dialogue.

Le Secrétariat de la MRC quitte Bangkok pour Vientiane en 2005.

La France, via notamment par l’Agence Française de Développement, soutient l’action de la CMR en tant que chefs de file des bailleurs de fonds.

Encadré2. Les services des données et de l’information de la CMR

La CMR dispose de 894 stations de surveillance (dont 138 pour les observations hydrométéorologiques, un relevé par quart d’heure), de 10 333 ensembles de données3664 séries chronologiques et de 110 années de données disponibles, le tout étant accessible sur son portail (https://portal.mrcmekong.org/home).

Production de données

La surveillance hydrométéorologique (assurée toutes les 15 minutes, les données chinoises toutes les heures)

Prévision des crues

Surveillance de la sécheresse (hebdomadaire)

Collecte de données sur les rejets et les sédiments (débits solides ; échantillonnage des sédiments – suspendus, charges de fond et matériaux de fond ; levé bathymétrique détaillé) 

Bio surveillance des rivières (Biodiversité, zones humides…)

Surveillance de la qualité de l’eau

Surveillance des pêches

Production de documents

Base de données des Procédures de notification, de consultation préalable et d’accord PNPCA relatifs aux projets (hydroélectricité par ex.) officiellement soumis à la Commission du fleuve Mékong, classées en Informations initiales ; Entente ; Consultation préalable ; Notification. 

Atlas interactif du changement climatique

Carte d’occupation des sols du bassin inférieur du Mékong obtenue par télédétection et répertoriée sous forme de systèmes d’information géographique, SIG (forêts, zones humides, urbanisation…)  

Base de données juridique sur le développement hydroélectrique

Portail d’informations générales sur le bassin du Mékong et au-delà (nouvelles, événements…)

***

2) La Région du grand Mékong, Greater Mekong Subregion, GMS

FICHE SIGNALÉTIQUE

Sous-région du Grand Mékong (Greater Mekong Subregion, GMS),

Date de création : 1992

Initiateur : Banque asiatique de développement, BAD, qui en assure le secrétariat.

Mission : mise en œuvre de programmes de coopération économique dans les pays membres. Plus de 200 projets y sont en cours, nécessitant plus de 60 milliards de dollars de financement.

Pays membres : Birmanie, Cambodge, République populaire de Chine (province du Yunnan et région autonome Zhuang du Guangxi), République démocratique populaire lao, Thaïlande et Viet Nam.

Siège : Manille, Philippines.

Chiffres

La GMS couvre 2,3 millions de km

Population : 340 millions (2016) dont la majorité vit encore, en tout ou en partie, de l’agriculture.

PIB en PPA (dollars internationaux courants) : 3 100 milliards de dollars (2016)

Commerce intra-GMS : 444 milliards de dollars (2015)

*

« Grand Mékong »

La référence au Mékong est, ici, différente de celle qui marque la CMR, comptable du strict bassin hydrographique du fleuve.

 

Le qualificatif « Grand » est en effet là pour impliquer l’intégralité de chacun des six pays baignés par celui-ci (comme par d’autres d’ailleurs : Irrawaddy, Chao Phraya, fleuve Rouge…) : Birmanie, Cambodge, Chine – Yunnan et région autonome Zhuang du Guangxi –, Laos, Thaïlande et Vietnam. Dans ce cadre, la notion de bassin fait place à « une vision stratégique d’intégration transnationale à l’échelle de l’Asie du Sud-Est continentale » (Ch. Taillard).

En 1992, ces pays se sont engagés, avec l’aide de la Banque asiatique de développement (BAD), dans un programme de développement économique et social guidé par la vision stratégique d’intégration transnationale à l’échelle de l’Asie du Sud-Est continentale. Le Mékong justifie le lien avec la Chine de Deng Xiaoping désireuse d’ouvrir ses provinces enclavées vers Asie du Sud-Est (comme en direction de l’Asie centrale ou de l’océan Indien via le Pakistan), le Yunnan ayant vocation à être la plate-forme commerciale stratégique dans les relations entre la Chine et l’ASEAN. Sa participation au programme de développement de la GMS offre à la Chine plusieurs avantages : y renforcer son influence dans les réseaux politiques, culturels et d’affaires, contrebalancer celles des États-Unis et du Japon et rejoindre l’océan Indien. Et, en fait, elle joue un rôle important, celui de moteur du développement commun, assurant le soutien financier et fournissant la technologie, le savoir-faire et les matériaux.

Dans les années 1990, l’objectif de la BAD était de relancer les échanges commerciaux interrompus par la colonisation et des décennies de guerre et d’accompagner le passage de l’agriculture de subsistance à des économies plus diversifiées et à des systèmes de marché plus ouverts des pays du Mékong. Aujourd’hui, ses programmes participent à la consolidation de cet objectif par la mise en œuvre de projets sous-régionaux dans tous les domaines du développement (agriculture et pêche, industrie, énergie, santé, ressources humaines, technologies de l’information et de la communication, tourisme, transports, transports et commerce, développement urbain, environnement). Plus précisément les trois objectifs visés concourent notamment à effacer la coupure que par sa largeur et son débit, le fleuve opposait aux échanges entre ses deux rives :

1) Le développement de corridors économiques transnationaux ; la circulation transfrontalière,

2) L’intégration des chaînes de valeur et des marchés,

3) La formation d’une communauté aux préoccupations sociales et environnementales communes.

Si l’on considère que l’amélioration des infrastructures est l’une des conditions d’un développement équilibré du territoire et constitue en même temps un bon indicateur d’activité, le programme de la GMS à cet égard est un succès. Un exemple éloquent est donné par le nombre des ponts construits depuis sa création, qu’ils procèdent des projets de la GMS ou de l’émulation qui en résulte, témoignant du besoin de circulation de part et d’autre du Mékong. L’usage du bac, si pittoresque qu’il puisse paraître ne pouvait répondre à l’augmentation du trafic routier, notamment celui des poids lourds. Si le premier pont traversant le fleuve entier, celui de Nong Khai, près de Vientiane, ne date que de 1994, 15 autres ont été édifiés entre la frontière du Laos avec la Chine et le delta !

Plus largement depuis 1992, la GMS a vu se mettre en œuvre des projets pour plus de 20 milliards de dollars et plus de 200 autres, pour un investissement global supérieur à 60 milliards de dollars sont en cours. Outre la BAD, des investisseurs publics et privés participent au financement de tel ou tel projet. Certains ponts, par exemple, ont reçu l’aide de l’Australie, du Japon ou de la Chine. Ainsi, de grands axes de transport ont vu le jour depuis deux décennies à l’échelle considérable de la GMS. L’objectif est d’en faire des « corridors de développement économique », le commerce et l’industrie et tous échanges se nourrissant des transports.

La région du grand Mékong, du fait de l’abondance des ressources naturelles, proche du moteur chinois et de sa situation de carrefour de l’Indo-Pacifique, dispose d’un potentiel peu commun pour devenir l’une des régions à la croissance la plus rapide au monde.

***

3) Partenariat Mékong-États-Unis

FICHE SIGNALÉTIQUE

Partenariat Mékong-États-Unis (Mekong-US Partnership, MUSP),

Date de création : juillet 2009 sous le nom d’Initiative du Mékong inférieur (Lower Mekong Initiative, LMI)

Initiateur : Administration des États-Unis. USAID.

Statut : partenariat multinational

Mission : renforcement de l’autonomie, indépendance économique et développement durable des pays partenaires du Mékong ; promotion d’une approche fondée sur des règles face aux défis transfrontaliers, partenariat multinational pour la promotion de la coopération dans la sous-région du Mékong. L’effort est porté par six piliers : l’agriculture et la sécurité alimentaire, la connectivité, l’éducation, la sécurité énergétique, l’environnement et l’eau, et la santé, le genre et d’autres questions transversales.

Entités membres :

Birmanie (depuis 2012), Cambodge, États-Unis, Laos, Thaïlande, Vietnam,

Secrétariat de l’Association des nations d’Asie du Sud-est (ASEAN) depuis 2020.

Siège (LMI Coordination Hub) : Bangkok

*

Bref historique

Le Partenariat Mékong-États-Unis succède en septembre 2020 (administration G. Bush) à l’Initiative du Mékong inférieur (Lower Mekong Initiative, LMI), créée en 2009 entre les États-Unis et les pays du Mékong inférieur (Cambodge, Laos, Thaïlande, Vietnam, rejoints par la Birmanie en 2012). L’Initiative visait un développement soutenu par deux programmes : 1) «  Nexus » (couvrant l’environnement, l’eau, l’énergie et l’alimentation) et 2) « Développement humain et connectivité » (couvrant l’éducation STEM – pour science, technology, engineering, and mathematics), la santé, l’autonomisation des femmes et l’intégration économique). Mis en place en 2011, « Les Amis du Bas Mékong », regroupe les donateurs participant au financement des projets de l’Initiative. Dans ce cadre et ceux d’autres programmes, le gouvernement américain a alloué 3,5 milliards de dollars (les chiffre de 3,8 et 4,3 milliards de dollars sont également cités par l’administration américaine) d’aide sous forme de subventions à la région entre 2009 et 2020 dont près de 4,0 milliards de dollars du Département d’État et de l’USAID.

Un rôle géopolitique affirmé

Avec l’administration Trump le Partenariat sort de la discrétion qu’avait revêtu auparavant l’Initiative. Sa nouvelle enseigne désigne clairement les États-Unis comme leader. Son représentant préside chaque sommet avec l’un de ses cinq pairs en rotation. Et si l’intérêt pour l’Asie du Sud-Est est bien confirmé avec les objectifs généraux qu’avait poursuivi l’Initiative durant une décennie (coopération dans les domaines du développent (environnement, santé, éducation, infrastructures), le changement apparaît avec la volonté désormais explicite de contenir l’influence de la Chine. Des « menaces croissantes (sécheresse et inondations hors saison, criminalité transnationale, pandémie) » lui sont imputées en tout ou partie. Le Partenariat est guidé par des valeurs alignées sur celles inscrites dans les perspectives de la vision d’un Indo-Pacifique libre et ouvert, notamment l’égalité, la bonne gouvernance, l’autonomie, l’indépendance économique, une croissance durable, l’ouverture, la transparence, la croissance économique et le respect de la souveraineté. Le Partenariat promeut également la complémentarité avec la Stratégie de coopération économique Ayeyawady-Chao Phraya-Mékong (ACMECS), l’ASEAN, la Commission du Mékong (MRC), et avec d’autres partenaires de développement du Mékong et mécanismes de coopération conformes à ces valeurs. Washington prévoyait de fournir à cet effet plus de 150 millions de dollars d’aide.

Le Partenariat a en effet pour contexte l’exploitation des 11 barrages sur le Lancang (le cours du Mékong en Chine) qui, donnant à la Chine la maîtrise unilatérale du débit du fleuve menace potentiellement les moyens de subsistance et l’environnement naturel de l’aval susceptibles d’amplifier les effets du changement climatique. Les États-Unis soutiennent les appels des pays de la région adressés au Parti communiste chinois, auquel ils demandent de respecter son engagement de divulguer les données sur l’eau tout au long de l’année par le biais des mécanismes existants.

Par ailleurs, le secrétaire d’État de l’administration Trump, Michael Pompeo – selon le Bureau des Affaires publiques internationales du département d’État américain –, se dit préoccupé par les entreprises de construction chinoises qui compromettent l’autonomie économique des pays et nuisent à l’environnement. Il note de plus que la criminalité transnationale organisée a augmenté dans les zones économiques gérées par la Chine et cite un rapport de l’Institut des États-Unis pour la paix qui révèle que trois projets de développement en Birmanie ont des liens avec la criminalité organisée en provenance de Chine (octobre 2020). Les États-Unis ont clairement indiqué que le coup d’État militaire en Birmanie était incompatible avec les objectifs du partenariat Mékong-États-Unis.

Le Partenariat célèbre en août 2021 le 10e anniversaire des Amis du Mékong (Friends of the Lower Mekong, FLM), auparavant connus sous le nom d’Amis du Bas Mékong. Cet organe auxiliaire a pour vocation de rassembler les entités et pays donateurs. On y compte les membres suivants :

  • Birmanie, Laos, Cambodge, Thaïlande, Vietnam, Secrétariat de la Commission du fleuve Mékong,
  • Union Européenne, Japon, Australie, Nouvelle-Zélande, République de Corée, États-Unis,
  • Banque asiatique de développement, Banque mondiale.

Sont observateurs : Inde, Royaume-Uni, Secrétariat de l’ASEAN.

Ce 10e anniversaire a donné lieu à un communiqué soulignant « l’importance d’une planification proactive des bassins basée sur les données dans la sous-région du Mékong pour parvenir à une utilisation équitable et durable de l’eau et des ressources connexes, et pour résoudre les problèmes transfrontaliers. »  Le soutien au rôle de la Commission du Mékong – « la seule organisation du bassin du Mékong fondée sur un traité » – dans le développement du bassin du Mékong et la coopération transfrontalière, est réitéré.

Est également saluée la Stratégie de développement du bassin 2021-2030, sa transparence et son évolution vers une planification régionale proactive, le partage des avantages et des risques, et une prise de décision inclusive et fondée sur la science.

***

4) Coopération Lancang Mékong

FICHE SIGNALÉTIQUE

 Coopération Lancang Mékong (Lancang Mekong Cooperation, LMC),

Date de création : novembre 2015

Initiateur : gouvernement de la R. P. de Chine

Statut : partenariat multinational

Mission : Coopérer dans six domaines : ressources en eau (fournir à la Chine une plateforme d’information sur la gestion du débit de ses barrages hydroélectriques susceptible d’être ouverte aux autres États riverains), connectivité (raccorder les pays du Mékong inférieur au nouveau corridor commercial international reliant l’Asie du Sud-Est au continent eurasien via l’ouest de la Chine), coopération économique transfrontalière, capacité de production, agriculture, réduction de la pauvreté, le tout dans le cadre de trois »piliers » : 1) les questions politiques et sécuritaires ; 2) le développement économique et durable ; et 3) les échanges sociaux, culturels et interpersonnels.

Pays membres : Birmanie, Cambodge, Chine, Laos, Thaïlande, Vietnam

Siège : Pékin

*

L’outil de Pékin au service du « bon voisinage » et de l’intégration dans le bassin

En novembre 2015, la Chine s’est dotée de la Lancang-Mekong Cooperation, LMC, sorte de bouclier institutionnel destiné à parer les critiques américaines et japonaises comme celles de la Commission du Mékong ou des organisations d’écologistes quant à l’impact de ses barrages hydroélectriques construits depuis 1986. Le Premier ministre Li Keqiang l’avait proposé en 2014 lors du 17e sommet Chine-ASEAN en Birmanie. Il y avait été encouragé par l’initiative thaïlandaise de 2012 sur un mécanisme de coopération plus étroite entre les pays de la sous-région du Mékong, visant à « construire une communauté d’avenir partagé de paix et de prospérité » dans le bassin.

La LMC regroupe sous son aile la Birmanie et les quatre pays de la MRC – Cambodge, Laos, Thaïlande et Vietnam ; la Chine y détient une place prééminente en dépit des principes fondamentaux de l’organisation : « consensus, égalité, coordination et consultation mutuelle, volontariat, contribution mutuelle et partage des avantages, respect de la Charte des Nations unies et du droit international. » Elle co-préside tous les sommets en compagnie tournante des représentants de chacun des cinq autres pays associés. Différemment des autres mécanismes de coopération du bassin, la LMC n’implique ni entité technique ou financière multinationale, tels que la Banque asiatique de développement ni État extérieur à la région tels que les États-Unis, le Japon, la Corée ou l’Inde.

L’objectif de la LMC est inscrit dans l’intitulé : la coopération. Formellement, ses trois piliers visent à apprivoiser les nations du Mékong, sorte de glacis dans le prolongement du Yunnan vers le sud : 1) les questions politiques et de sécurité ; 2) les échanges sociaux, culturels et interpersonnels, et 3) le développement économique et durable. Ils transposent très exactement à l’ordre près ceux de la Communauté de l’ASEAN adoptés lors du sommet de Bali d’octobre 2003 : la Communauté économique de l’ASEAN, AEC, la Communauté politique et sécuritaire de l’ASEAN, APSC et la Communauté socioculturelle de l’ASEAN, ASCC).  

Cinq domaines d’action sont prioritaires : 1) connectivité ; 2) coopération économique transfrontalière ; 3) capacité de production ; 4) ressources en eau ; 5) agriculture et réduction de la pauvreté.

La troisième réunion des dirigeants de Lancang-Mékong, la plus consistante, s’est tenue en visio-conférence le 24 août 2020, sous la coprésidence des Premiers ministres laotien Thongloun Sisoulith et chinois Li Keqiang sur le thème « Renforcer la coopération pour une prospérité commune ». Elle s’est concentrée sur l’examen de la mise en œuvre du premier Plan de coopération quinquennal 2018-2022, semblable à un plan d’intégration régional. Certains des 45 projets enregistrés en 2016 préexistaient, comme la voie ferrée Chine-Laos ou des centrales électriques locales.

Quant au financement, principalement consacré à faire avancer les projets que la Chine veut faire avancer au sein de la région via la LMC, il brille par son abondance. Pékin s’est en effet engagé à fournir des prêts concessionnels dans la limite de 1,6 milliard de dollars, autant en prêts de crédit normaux pour promouvoir la coopération en matière de capacités industrielles et la construction d’infrastructures dans la région, à accorder la priorité à la région du Mékong pour les dépenses du fonds d’aide à la coopération Sud-Sud d’un montant total de 200 millions de dollars pour soutenir les projets de coopération de petite et moyenne taille dans la région. Enfin, pour 300 millions de dollars elle contribue à la création du Fonds spécial LMC, destiné à réaliser des projets de coopération proposés par les six pays du fleuve. 

Le Japon et les États-Unis sont explicitement exclus du rang des contributeurs. Selon un observateur autorisé, Xu Liping, chercheur principal à l’Institut national de stratégie internationale de l’Académie chinoise des sciences sociales (CASS), « … la clé est de conjuguer les efforts des six membres tout en évitant les interventions de pays étrangers en dehors de la région ; faire avancer le mécanisme tout en minimisant l’impact des incertitudes politiques dans certains pays en transition, comme le Cambodge, le Vietnam et la Thaïlande. »

Dans les faits, ont été privilégiées les actions relatives à deux des cinq domaines prioritaires :

  • Au titre des ressources en eau. La sécheresse exceptionnelle éprouvée dans le bassin en 2019 – dont la Chine a été accusée d’en être au moins partiellement responsable – a amené les dirigeants à consacrer une partie importante des discussions à ce sujet. Ils ont décidé de renforcer la coopération dans la gestion des ressources en eau du Mékong, en mettant en place une plate-forme de partage d’informations relatives aux ressources en eau du Lancang-Mékong. Elle offrira en particulier à la Chine un cadre de communication, discrétionnaire, des données sur la gestion du débit de ses barrages hydroélectriques. Nb. Des protocoles d’accord articulent la LMC avec la Commission du Mékong.
  • Au titre de la connectivité. La liaison entre les pays du Mékong inférieur et le nouveau corridor commercial international terre-mer qui traverse l’ouest de la Chine et relie l’Asie du Sud-Est au continent eurasien est annoncé comme objectif général. Cette dénomination abstraite désigne en fait l’appendice local de l’Initiative des nouvelles Routes de la soie et, plus précisément la réalisation des voies ferrées destinées à relier la province chinoise du Yunnan à Singapour à travers le Laos et la Thaïlande.

En 2015, l’ensemble du chapelet des 11 barrages est quasiment terminé sur le cours du Mékong sur son territoire (encadré 1). Dès lors, adepte du fait accompli, Pékin a pu mettre en place un organisme multinational sans risquer des querelles – devenues inutiles – à propos de son plan d’équipement électrique susceptibles de détériorer, dans un cadre officiel, les relations avec ses voisins de l’aval. Elle échappe également à la menace un éventuel moratoire sur les barrages hydroélectriques plaidé par l’ONG International Rivers. Par ailleurs, la perspective de communiquer des données hydrologiques relatives au cours supérieur du fleuve a pu s’envisager comme un geste de bonne volonté, d’autant que n’ayant signé aucun traité sur l’eau avec ses voisins, leur sélection et le moment de leur publication – pendant la saison des pluies – dépendent du bon vouloir de la partie chinoise.

En fait, celle-ci ne confie à la Commission du Mékong les données de ses barrages que pendant la saison des pluies et rejette les accusations de manipulation politique du cours du fleuve, assurant faire son possible pour en garantir un débit raisonnable, y compris en 2019, lorsque le bassin du Mékong connaissait la pire sécheresse enregistrée depuis cinq décennies. L’étude scientifiquement conduite par la société américaine Eyes on Earth (encadré 2) démontre pourtant que la pluviosité en amont avait été supérieure à la normale.

Le caractère incontestable des conclusions de cette étude et la « crise de 2019 » ont rapproché la LMC et la MRC, débouchant sur la création en 2020 d’une plateforme de partage d’informations hydrologiques de la section chinoise du fleuve régulièrement mises à jour. S’il y a progrès, les données satellitaires suggèrent cependant que la Chine ne notifie pas toujours en temps utile les lâchers et restrictions d’eau.

En définitive, si la LMC a été conçue par la Chine pour l’aide à protéger ses intérêts, renforcer son influence, réduire celle des autres puissances et affaiblir leurs initiatives, elle constitue cependant le seul lieu où les pays du Mékong peuvent tenter d’établir un consensus avec Pékin sur la gestion de leurs ressources en eau. Le problème est que Pékin reste juge et partie, ce qui laisse pointer l’idée que ce pourrait être un lieu d’échange léonin de « faveurs » et de pouvoir dans le cadre d’une invitation à ses voisins à « boire l’eau de la même rivière et à construire une communauté de destin commun ».

Certains observateurs américains reconnaissent que, malgré les efforts des États-Unis pour tenir tête à l’influence croissante de la Chine en Asie du Sud-Est, Pékin a pris le contrôle de la région limitrophe qu’est le bassin du Mékong.

Prise de contrôle du bassin du Mékong par Pékin

La méthode adoptée par Pékin pour étendre son influence dans le bassin du Mékong mérite d’être analysée. Malgré l’identité des objectifs, elle diffère de celle qui prévaut au Pakistan.

Cette méthode repose sur 1) l’adoption du thème de la gestion de l’eau du fleuve, fédérateur parce que sensible, omniprésent et vital, 2) le choix de la forme institutionnelle pour l’intervention, à l’instar des diverses entités existantes, 3) le caractère exclusif des parties conviées à y participer, limitées aux nations géographiquement concernées par le fleuve, justifiant par là-même sa présence – infiniment mieux que dans un poulailler le renard ne saurait le faire.

Ayant ainsi refermé l’enclos sur l’extérieur, disposant généreusement du nerf de la guerre et de sa qualité de voisin limitrophe, Pékin peut organiser tranquillement l’arrimage de la péninsule indochinoise à la masse de son propre territoire par des mesures favorables à l’intégration. L’image géologique du métamorphisme vient à l’esprit. Parachever côté terre, ce qu’elle avait engagé côté mer de Chine du Sud selon le même mouvement d’une démarche progressive juxtaposant les faits accomplis cumulatifs.

1) l’adoption du thème de la gestion de l’eau du fleuve, fédérateur parce que sensible, omniprésent et vital,

2) le choix de la forme institutionnelle pour l’intervention, à l’instar des diverses entités existantes,

3) le caractère exclusif des parties conviées à y participer, limitées aux nations géographiquement concernées

Conséquences géopolitiques : 1) éloigner les interventions occidentales, notamment américaines, considérées comme des intrusions, 2) renforcer l’apparence de légitimité des revendications chinoises en mer de Chine du Sud, 3) déséquilibrer l’ASEAN en accaparant la moitié de ses membres – et la totalité des continentaux à l’exception de la Malaisie et de Singapour –, affaiblir l’ASEAN en neutralisant le caractère de centralité que lui avait conféré depuis peu d’Indo-Pacifique, désarticuler le concept.

Un nouveau « concept-slogan » apparaît : The Mekong – Lancang Economic Development Belt, destiné à rattacher la démarche de Pékin dans le bassin du Mékong à la famille des Nouvelles Routes de la soie publicisée comme Belt and Road Initiative, BRI.

*

Encadré 3. Les onze barrages sur le cours supérieur du Mékong (Lancang)

Sources : carte : International Rivers ; chiffres : Alan Basist, Eyes on Earth, Inc. and Claude Williams Global Environmental, Satellite Applications, Inc. Monitoring the Quantity of Water Flowing Through the Upper Mekong Basin Under Natural (Unimpeded) Conditions. April 10, 2020

 

Entre 1992 et 2019, 11 barrages construits par l’entreprise d’État chinoise, Huaneng Hydrolancang, ont été mis en service sur le Mékong-Lancang pour alimenter le réseau électrique chinois.

Il convient de noter qu’une centaine de barrages hydroélectriques ont été construits sur le cours principal ou les affluents du fleuve : Laos 64, Vietnam 15, Chine 11, Thaïlande 9 et Cambodge 3.

 

 

 

 

 

 

 

Encadré 4. Incidence des barrages chinois sur le cours inférieur du Mékong

Données

Une étude* réalisée grâce à des subsides américaines, fondée sur des données quotidiennes recueillies de 1992 à septembre 2019 par satellite et jauge (le niveau du fleuve) à Chiang Saen, Thaïlande (à la frontière entre la Thaïlande, Laos et Birmanie), a permis de mesurer le débit effectif du Mékong et de le comparer au débit prédit par un modèle établi sur une série de données météorologiques relatives au bassin, enregistrées pendant la période 1997-2001, considérée comme représentative au regard du débit naturel, 1997 étant l’année où le remplissage de Manwan, le premier réservoir, est largement achevé (le réservoir était presque à pleine capacité à la fin de 1995).

Ces travaux mettent en évidence la latitude donnée à l’institution responsable des barrages de réguler le débit fluvial, en retour de déceler les éventuelles anomalies qui en découleraient et de situer les responsabilités. La méthode est en effet applicable à tout bassin versant dont le flux principal est équipé de barrages et pour lequel des données fiables sont disponibles.

En l’occurrence, ce qui suit en illustre l’emploi.

Résultat

Entre avril et octobre 2002, par exemple, époque où la mousson gonfle au maximum le débit du fleuve, celui-ci enregistrait une baisse d’environ 40 %. En outre, comme enregistré en août de cette même année, sans modification correspondante de la pluviosité, la brutalité de la baisse du niveau de l’eau – d’une amplitude pouvant aller jusqu’à 3 m en cinq jours – puis de sa remontée, désorganise gravement la vie au bord du fleuve et les transports.

En 2019, alors même que les précipitations avérées en amont étaient largement supérieures à la moyenne, en aval, le niveau l’eau du Mékong inférieur a enregistré l’un de ses niveaux les plus bas jamais atteints, non sans conséquences pour l’agriculture et les pêcheries.

Grâce à cette étude, une bonne coopération entre la Chine et les pays du Mékong inférieur aurait pu améliorer les conditions d’étiage rencontrées en aval entre mai et septembre 2019, ce qui semble ne pas avoir été le cas.

Disposant désormais d’une mesure indépendante du débit naturel, les informations pourraient être appliquées pour simuler le cycle naturel du fleuve en libérant de l’eau au barrage le plus proche de la frontière chinoise au moment où les débits devraient normalement culminer.

 

Monitoring the Quantity of Water Flowing Through the Upper Mekong Basin Under Natural (Unimpeded) ConditionsAlan Basist, Eyes on Earth, Inc. and Claude Williams Global Environmental, Satellite Applications, Inc. April 10, 2020.

 

Encadré 5. Questions sur la LMC, soumises à recherche par l’Institut des économies en développement de la Japan External Trade Organization, JETRO

La Coopération Lancang-Mékong (LMC) est l’une des plus récentes institutions impliquant les nations du Mékong. LMC est un moyen de coopération parrainé par la Chine et créé en 2015. Son premier sommet a eu lieu en 2016. Quelle est la motivation chinoise derrière cela ? La Chine s’attend-elle à un équilibre des pouvoirs dans la région du Mékong ou à la maximisation des avantages économiques tels que discutés par les réalistes ou les libéraux ? Étant donné que la caractéristique la plus critique de LMC est l’exclusion de la BAD, des États-Unis, du Japon et de l’Indonésie, la tentative chinoise peut être comprise comme une entreprise visant à assumer un leadership exclusif et à mener une politique de prestige pour améliorer son statut international. Comprendre la motivation chinoise derrière LMC nous donnerait un nouvel aperçu de ses projets régionalistes d’exclusion plus vastes, tels que le RCEP (qui exclut les États-Unis)

***

La LMC s’est doté deux institutions auxiliaires : l’Institut du Mékong, un département universitaire préexistant en Thaïlande, où elle a étendu son influence et le Centre mondial d’études sur le Mékong qu’elle a créé au Cambodge.

 

4 bis – L’Institut du Mékong

FICHE SIGNALÉTIQUE

 Institut du Mékong (Mekong Institute, MI),

Date de création : 2009

Membre éminent : gouvernement de la R. P. de Chine

Statut : partenariat multinational

Mission : Formation, études et conseil en matière de développement agricole et commercialisation ; de facilitation du commerce et de l’investissement et, selon les sources, /d’innovation et connectivité technologique ou /d’énergie durable et d’environnement.

Pays membres : Birmanie, Cambodge, Chine, Laos, Thaïlande, Vietnam.

Siège : Khon Kaen, Thaïlande.

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Un outil mutualisé où l’influence de la Chine s’impose progressivement

Pékin appuie son projet d’intégration régionale sur ce cadre coopératif préexistant ; le Yunnan, représentant le gouvernement chinois, préside aujourd’hui l’Institut. Le Mekong Institute (MI) est une organisation intergouvernementale pour le développement des ressources humaines depuis 2009, dirigée par les six gouvernements de la sous-région du Grand Mékong (GMS) : Birmanie, Cambodge, Chine, Laos, Thaïlande et Vietnam. Le MI est installé en Thaïlande, à Khon Kaen, à 450 km au nord-nord-est de Bangkok, dans l’Université de cette capitale provinciale où il a été créé en 1994.

Le président de l’Institut est le vice-gouverneur de la province du Yunnan (Kunming).

La direction et l’encadrement sont assurés par le personnel national et international de la Greater Mekong Subregion, GMS, et soutenu par des universitaires, experts en la matière et consultants.

Historique sommaire.

L’Institut du Mékong (MI) a été créé sur la base d’un concept développé par l’Université de Khon Kaen, après la visite en 1994 du Premier ministre néo-zélandais de l’époque, M. James B. Bolger. L’idée originale était de créer une institution située au niveau régional dans la sous-région du Grand Mékong pour fournir des formations à ses cadres et cadres intermédiaires et supérieurs dans la sous-région du Grand Mékong (GMS) pour faciliter le passage à une économie de marché.

En 1995, après l’approbation des gouvernements de la Nouvelle-Zélande et de la Thaïlande, la première pierre du Mekong Institute Residential Training Center était posée.

Le 28 août 1996, un protocole d’accord entre le ministère néo-zélandais des Affaires étrangères et du Commerce et le ministère thaïlandais de la Coopération technique et économique était signé. Il s’agissait de créer un institut de développement économique et de coopération pour la sous-région du Grand Mékong – l’Institut du Mékong.

En 2003, pourvu d’une charte, MI est devenu organisation autonome à but non lucratif consacré au développement rural, à la bonne gouvernance et à la facilitation du commerce et de l’investissement.

En 2015, MI comptait plus de 6 000 anciens élèves et avait réalisé plus de 80 projets de recherche liés au développement de la sous-région avec le soutien de plus de 40 partenaires de développement et de mise en œuvre nationaux et internationaux.

À partir de 2018, la LMC devient un donneur d’ordre important de MI. La présidence assurée par le vice-gouverneur du Yunnan donne une place éminente au « pays-membre » qu’est la Chine.

Aujourd’hui, les activités de développement des ressources humaines sont alignées sur les principes fondamentaux du programme de coopération GMS 2030, de la Communauté économique de l’ASEAN et du Programme de développement durable à l’horizon 2030.

Lors de ses 38e et 39e sommets, le 26 octobre 2021, l’ASEAN a attribué le prix ASEAN 2021 (quatrième édition du prix) à l’Institut du Mékong pour ses contributions à la promotion de la sensibilisation à l’ASEAN et au renforcement de la coopération régionale en faveur du développement durable.

Encadré 6. Les projets confiés par la LMC et l’Institut du Mékong

1) Chiffres

En 2020, le financement des 23 projets d’étude ou de recherche confiés à l’Institut du Mékong a fait la part belle à 3 pays dont la Chine (8) en premier, la Corée du Sud 4) et au Japon (3), le restant venant de divers donateurs tels que le Canada (2) et un seul projet pour chacun des suivants : UE, Banque mondiale, Banque asiatique de développement, GIZ (Allemagne), Thaïlande et Nouvelle-Zélande

Deux périodes sont considérées : entre 2013 et 2017, seulement 2 projets sur 10 sont financés par la Chine, alors qu’à partir de 2017, près de la moitié des 13 projets suivants le sont — 6 exactement.

Il semble qu’après une période de rodage avec plusieurs donneurs d’ordre, l’Institut ait pris une maturité suffisante pour que Pékin commence à l’utiliser pleinement comme agence d’exécution sur des sujets correspondant à sa politique. Quant au mécanisme du financement de ces projets, après deux essais en le faisant transiter par l’ASEAN-China Cooperation Fund géré à Jakarta en 2013, puis par l’administration centrale à Pékin, en 2018 un accord est signé entre le Fonds spécial de la LMC et le ministère thaïlandais du commerce, lui conférant le rôle d’intermédiaire – et sans doute celui de gestionnaire financier – pour le versement à l’Institut du Mékong, une solution que la proximité rend logique, Khon Khaen n’étant qu’à une heure d’avion de Bangkok.

En avril 2018, le Fonds spécial de la LMC finance 4 projets puis 1 en 2019, soit 5 au total avec échéance de travaux entre 2020 et 2023.

2) La nature des études est éclairante sur les intentions de la LMC

Sur la base des 23 projets publiés par le MI, les 8 projets financés par la Chine portent essentiellement sur l’intégration économique des pays du Mékong, leur mise en réseau et le partage d’information. Sur les 15 projets financés par les donneurs autres que la Chine, aucun ne concerne le sujet de l’intégration, à l’exception d’un seul, à l’initiative de la Nouvelle-Zélande, daté de 2012, lorsque la Chine n’avait pas encore prise sur l’Institut (« intégration des économies CLMV – Cambodge, Laos, Birmanie et Vietnam – dans la communauté économique de l’ASEAN »), les autres portant sur des problématiques limitées ; d’ordre technico-économique ; ou consacrées à un seul pays (Ex. : l’égalité des genres au Laos, la résilience face à la COVID, amélioration de la compétitivité des PME dans le corridor Sud, etc.). Pékin dispose ainsi des moyens de moduler en temps réel sa stratégie de descente vers le sud au sein de sa communauté de féaux du Mékong.

Parmi les sujets prioritaires notés dans le plan stratégique de l’Institut du Mékong 2021-2025 figure le thème récurrent du soutien aux politiques de développement dans les zones transfrontalières (Conducting Research for Policy Advocacy on Transboundary Development Areas), comportant notamment la mise en place de zones d’activité économique spéciales conçues selon le principe suivant : le pays concerné fait don du foncier ou concède un bail emphytéotique et participe symboliquement au financement, le principal étant apporté par la Chine qui, en outre implante ses propres opérateurs accompagnés le plus souvent d’une part notable de la main d’œuvre. Ces franchissements pacifiques des frontières font partie de l’arsenal des Nouvelles Routes de la soie.

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4 ter – Le Centre mondial d’études sur le Mékong

 FICHE SIGNALÉTIQUE

Centre mondial d’études sur le Mékong (Global Centr for Mekong Studies, GCMS)

Date de création : 29 septembre 2017

Initiateur : gouvernement de la R. P. de Chine

Statut : Organisation académique associant six « think tanks » régionaux relevant du domaine des relations internationales*.

Mission : promouvoir les échanges académiques entre pays du bassin du Mékong et fournir des recommandations académiques aux pays membres du « mécanisme » de coopération Lancang-Mékong, LMC.

Pays membres : Birmanie, Cambodge, Chine, Laos, Thaïlande, Vietnam.

Siège : Phnom Penh, Cambodge.

* l’Institut d’études stratégiques et internationales de Birmanie, l’Institut cambodgien pour la coopération et la paix, l’Institut chinois des études internationale, l’Institut pour les affaires étrangères du Laos, l’Institut Devawongse Varopakarm de Thaïlande et l’Académie de diplomatie du Vietnam.

*

Le Centre mondial d’études sur le Mékong est une organisation de recherche régionale dirigée par la Chine dans le but de conseiller les gouvernements d’Asie du Sud-Est dans le cadre de l’initiative politique lancée par Pékin lancée en 2015, la LMC. Il comprend six « think tanks » régionaux de premier plan : l’Institut chinois d’études internationales (CIIS); l’Institut cambodgien pour la coopération et la paix (ICCP) ; l’Académie diplomatique du Vietnam (DAV) ; l’Institut des Affaires étrangères du Laos (IFA) ; l’Institut d’études stratégiques et internationales du Myanmar (MISIS) ; et l’Institut thaïlandais des affaires étrangères Devawongse Varopakarn (DVIFA).

Son objectif est de fournir des recommandations académiques aux pays membres du Mécanisme de coopération Lancang-Mékong (LMC).

Les instituts membres du SMGC présideront à tour de rôle le groupe, la première présidence a été confiée au prince Norodom Sirivudh, président du l’Institut cambodgien pour la coopération et la paix (ICCP). L’initiative est largement financée par la Chine via la LMC.

Selon son président, le prince Norodom Sirivudh, le centre « agira en tant que porte-parole de la communication stratégique avec privilège concernant les questions du LMC ».

Selon Zuo Wenxing, conseiller politique à l’ambassade de Chine à Phnom Pen qui en attend avec impatience des idées et des suggestions, « les groupes de réflexion sont une partie importante du processus LMC ». Rong Ying, vice-président du l’Institut chinois d’études internationales, CIIS, a déclaré que la sous-région du Grand Mékong était « très importante pour l’avenir de la Chine…  Politiquement, je pense que cela est d’une grande signification pour les politiques de la Chine en matière de bon voisinage », a-t-il ajouté.

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DEUXIÈME PARTIE. LE JEU DES INFRASTRUCTURES (ferroviaires)

(à venir)

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