Une « 3e force » apparaît entre la Chine et les États-Unis : Russie – Inde – Vietnam – (Japon)

Éléments documentaires réunis par Rémi Perelman (novembre 2013)

 

L’activité diplomatique russe en novembre 2013

 

Les rencontres au sommet ont été nombreuses entre fin octobre et novembre 2013. Qu’on en juge (sans prétendre à l’exhaustivité) :

  • Le 14e sommet annuel indo-russe s’est tenu à Moscou, les 20 et 21 octobre, à la suite des deux commissions mixtes de coopération, civile et militaire.
  • Le 24 octobre, à Minsk, V. Poutine annonçait que l’Inde pourrait entrer dans l’Union douanière Russie-Belarus-Kazakhstan (3 objectifs : nucléaire civil, extraction d’hydrocarbures, coopération militaro-industrielle).
  • La 1e réunion « 2+2 » (affaires étrangères et Défense) nippo-russe s’est tenue le 2 novembre à Tokyo, une première dans l’histoire des deux pays (Shinzo Abe et V. Poutine ont eu 4 entretiens en 2013).
  • La 12e réunion des ministres des Affaires étrangères de la « Trilatérale » (Chine, Inde, Russie) à New Delhi le10 novembre.
  • Poutine a effectué une visite officielle d’un jour au Vietnam, le 12 novembre, dans la perspective de l’entrée du Vietnam en 2014 ( ?) dans l’Union douanière RBK.
  • 13e session de la Commission indo-russe de coopération technico-militaire, Moscou, 18 novembre.
  • La 3e visite en Inde d’un dignitaire vietnamien en 2 ans : Nguyen Phu Trong, Secrétaire général du PCVN, était à New Delhi le 20 novembre.
  • L’Empereur du Japon arrivait en visite officielle en Inde le 30 novembre.

L’intensité des échanges met en lumière l’activité diplomatique russe et l’implication personnelle du Président Vladimir Poutine. À un an du retrait des troupes de l’OTAN de l’Afghanistan (décembre 2014) et au vu d’une brusque flambée belliciste de la République populaire de Chine, il est possible de les interpréter comme l’amorce d’une évolution susceptible de déboucher à moyen terme, sur l’apparition d’une « 3e force » dans l’ordre multipolaire. Les éléments suivants viennent donner une certaine consistance à cette hypothèse.

Le Président russe semble vouloir minorer l’importance de l’Occident et préférer développer ses projets vers l’Est, une politique engagée depuis une décennie (cf. http://www.futuribles.com/fr/base/document/les-grandes-orientations-de-la-politique-asiatique/). Elle est en compétition avec la Chine pour offrir de nouvelles voies de communication en Eurasie notamment au bénéfice de l’Europe, desservie principalement par voie maritime.

La diplomatie russe recherche depuis longtemps l’élargissement de l’Organisation de coopération de Shanghai, OCS (avec l’Inde et le Pakistan) avec un objectif concret – renforcer le centre de l’Eurasie et le rendre plus prévisible et plus stable.  Sur ce dernier point, elle avoue ignorer ce qui résultera du retrait des troupes occidentales d’Afghanistan en 2014.

 

La disqualification de l’OCS et de l’ASEAN

ou l’ambiguïté stratégique de leurs membres

 

Ni l’Organisation de coopération de Shanghai, ni le Forum régional de l’Association des nations du sud-est asiatique ne sont qualifiées pour susciter un mouvement de neutralité à l’égard de la Chine, la première, pour l’évidente raison que la Chine y tient une place éminente, en équilibre douteux avec la Russie ; la seconde répond sans doute à l’échelle du jeu continental malgré son noyau réduit, mais la présence de la Chine et des États-Unis complique le dialogue, sans compter que les membres de l’ASEAN ont pris des positions diamétralement opposées quant au contentieux avec la Chine précisément à propos des îles disputées en mer de Chine du Sud. Cambodge et Laos ont choisi le camp pro-chinois, Vietnam et Philippines, l’opposé. Il ne semble pas que Washington adopte aujourd’hui dans cette enceinte le ton de fermeté qu’avait pris Hillary Clinton lord du 17e Forum Régional de l’ASEAN (Hanoi, juillet 2010) s’exprimant sans ambages sur la situation en Mer de Chine Méridionale, prônant le respect de la législation internationale et la résolution pacifique des disputes territoriales (notamment sur les Spratly), remettant indirectement mais clairement en cause les revendications chinoises sur la quasi-totalité de la mer en question. On sait depuis, que ces avertissements n’ont eu aucun effet sur la conduite chinoise, notamment depuis l’arrivée du nouveau président. La Chine dispose par ailleurs d’un format précis, le « 10+1 », en clair, l’ASEAN et la Chine, qui lui permet de s’exprimer sur les relations Chine-ASEAN (en général, elle y réaffirme officiellement « son engagement à développer ses relations avec l’ASEAN, à promouvoir une coopération pragmatique et à résoudre les différends à travers des négociations amicales »… Une instance rêvée pour faire passer les messages et les pressions).

La Russie, tout en se tenant prête à se glisser dans un habit différend si la situation l’exigeait, n’a aucune raison de quitter l’une ou l’autre de ces deux organisations. Elle constitue l’un des deux piliers fondateurs de l’OCS où malgré des enjeux et des difficultés liés aux complexités de son « partenariat stratégique » avec la Chine, qu’elle ressent, à juste titre, déséquilibré à son désavantage, l’Organisation, l’une des rares structures internationales asiatiques sans participation américaine, constitue pour Moscou un bon relais pour sa diplomatie. Jouer un rapprochement tactique avec la Chine peut s’avérer utile – même momentanément – dans un rapport de force avec les États-Unis et enfin, la Chine est un bon client de l’armement russe et de ses ressources énergétiques. L’Inde, poussée par la Russie a adhérer à l’OCS pour améliorer sa position, a adopté la même attitude. Ce qui ne l’empêche pas, comme lors de la récente réunion des chefs de gouvernement du sommet d’Asie orientale (Brunei, 12 octobre 2013), de se prononcer clairement pour un règlement multilatéral du conflit larvé en mer de Chine du Sud. Elle avait fort mal pris qu’en 2011, Pékin se soit permis de critiquer l’association de la compagnie pétrolière indienne ONGC Videsh Ltd, OVL, et Petro Vietnam pour l’exploitation off shore au large du delta du Mékong. De son côté le Vietnam peut s’apprêter à faire le coup de feu en mer contre des Chinois tout en restant au sein d’une ASEAN qui négocie l’amélioration de sa zone de libre-échange avec la Chine. En bref, la mise en place subreptice de la 3e force n’est en rien contradictoire avec ces deux institutions. La Russie, qui est chez elle dans l’Organisation du traité de sécurité collective comme dans la Communauté économique eurasiatique (Eurasian Economic Community, EURASEC), peut en effet y inviter ceux de ses alliés, l’Inde et le Vietnam en l’occurrence, partenaires stratégiques de Moscou de longue date, sans que la Chine puisse s’en offusquer formellement. Dans le même temps, ces deux organisations « d’accueil » se trouvent renforcées.

 

Organisation du traité de sécurité collective Communauté économique eurasiatique  
   

La Russie, membre dominant de ces deux organisations

 

  Organisation de coopération de Shanghai Forum régional de l’ASEAN

(ASEAN en rouge)

  Outre la Russie, la Chine participe à ces deux organisations

 

L’Organisation du traité de sécurité collective, OTSC

 

L’Organisation du traité de sécurité collective, OTSC, qualifiée par certains analystes d’OTAN russe, est une organisation à vocation politico-militaire qui regroupe à ce jour l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizstan, l’Ouzbékistan, la Russie et le Tadjikistan.

La Russie pousse à une participation plus active de l’OTSC dans les efforts pour combattre les menaces émanant de l’Afghanistan (terrorisme et de drogue) avec un impact direct sur les voisins de la Russie en Asie centrale, et à travers eux sur son territoire. De plus, le ministre russe des Affaires étrangères, S. Lavrov, a appelé à construire la coopération entre l’OTSC et l’OTAN, qui est un « fournisseur principal de l’exploitation de la Force internationale d’assistance et de sécurité (FIAS) dans le cadre du mandat du Conseil de sécurité de l’ONU ». Le président russe Vladimir Poutine a directement chargé le gouvernement d’accélérer l’équipement des forces collectives de réaction opérationnelle de l’OTSC en matériel russe moderne – y compris en armes secrètes. Ces nouveaux armements seront fournis par les arsenaux de l’armée russe aux unités de l’OTSC selon la directive donnée au ministère de la Défense par l’administration présidentielle après la réunion du Conseil de sécurité le 8 mai 2013, consacrée aux problèmes du retrait des troupes de l’Otan d’Afghanistan.

Une attention particulière a été accordée à la mise en œuvre des solutions adoptées en décembre 2012 par la session du Conseil de sécurité collective, portant notamment sur les priorités de la coopération militaire, la formation d’un dispositif pour réagir aux situations de crise, le développement des forces collectives de l’OTSC intégrant toutes les structures existantes – forces collectives de réaction opérationnelle, forces collectives de déploiement opérationnel en Asie centrale, contingents de maintien de la paix et unités bilatérales. Un état-major interarmées de l’OTSC a été fondé sur de nouveaux principes. Une composante aérienne des forces collectives se met en place, ainsi que des forces spéciales.

Toutes ces initiatives reçoivent le soutien matériel et financier de la Russie. Le système de défense collective échappe aux réductions du budget militaire. « L’assistance militaro-technique russe dans le cadre de l’OTSC sera effective et garantira nos intérêts dans l’espace postsoviétique », a déclaré l’expert militaire Iouri Netkatchev, qui craint cependant que l’intégration militaire puisse devenir « légèrement unilatérale » en l’absence d’initiatives diplomatiques et politiques du Kremlin. « Nous apportons depuis longtemps une aide militaire à nos alliés et ils nous considèrent comme des donateurs potentiels. Toutefois, ils commettent en parallèle des actes qui nuisent aux intérêts de la Russie« , a déclaré le général.

L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, OSCE, réfléchit à des actions conjointes avec l’OTSC pour garantir la sécurité et la stabilité en Afghanistan après 2014, lorsque les Forces internationales d’assistance à la sécurité, sous l’égide de l’OTAN se seront retirées d’Afghanistan. Leurs secrétaires généraux se sont rencontrés à ce sujet à Moscou le 8 novembre 2013. Selon l’Agence russe d’information internationale RIA Novosti, leurs entretiens ont porté sur un large éventail de problèmes depuis la lutte contre les menaces transfrontalières, le terrorisme et l’extrémisme jusqu’à la situation en Afghanistan en passant par la stabilité et la sécurité, la prévention des conflits et leur règlement dans l’ensemble de la région eurasiatique. L’Europe et la Russie partagent la même communauté d’approches face aux menaces régionales en Asie centrale. Le trafic de drogue, le terrorisme, l’extrémisme religieux et l’instabilité politique sont autant de problèmes, entre autres phénomènes spécifiques de la région asiatique, qui préoccupent Moscou, ses partenaires d’OTSC et l’Europe. L’intérêt de toutes les parties de préserver la stabilité ne suscite pas de doutes. Ceci dans la pleine compréhension du fait que tout pays isolé n’est pas en mesure de remplir une tâche d’une telle ampleur. Des changements affecteront le climat politique en Asie centrale dès 2014, au fur et à mesure du retrait de l’Afghanistan du contingent de l’OTAN dirigé par les Etats-Unis. Le secrétaire général de l’OTSC a fait remarquer qu’il était nécessaire d’y être prêt dès aujourd’hui. Aussi plusieurs décisions préventives ont-elles été adoptées au niveau des chefs d’Etat. L’une des mesures déjà élaborées et mises en pratique conformément aux instructions données par les chefs d’Etat consiste à aider le Tadjikistan à renforcer la protection de sa frontière avec l’Afghanistan. Il est évident que la sécurité des partenaires de Russie en Asie centrale, en tout premier lieu du Kirghizistan et du Tadjikistan, ne saurait être garantie sans l’assistance directe de la Russie. Les ressources des pays en question sont insuffisantes, surtout compte tenu de leur instabilité intérieure. Le fardeau doit être partagé C’est là la différence principale entre les positions de la Russie en sa qualité de leader de l’OTSC et de l’OSCE en tant qu’organisation. La Russie portera l’essentiel du fardeau dans la solution de ces problèmes indépendamment de ce que sera la situation en Afghanistan après le départ du contingent de l’OTAN. La participation de l’Europe à ce processus sera minime, surtout dans les conditions de la crise économique. Il semble que la Russie devra supporter la charge financière ainsi que le poids des opérations militaires, au minimum en accordant une assistance aux alliés au moyen de l’aviation et des forces spéciales.

En outre, il faut retenir que les conséquences éventuelles de la menace extérieure liée à une offensive possible des groupes armés afghans dans le nord sont beaucoup moins graves que la menace intérieure. L’instabilité politique en Asie centrale peut saper la situation de l’intérieur d’une façon beaucoup plus efficace que les chefs talibans ne seraient capables de le faire. La situation est aggravée par les particularités de la formation des élites des États en question qui dépendent étroitement de leurs dirigeants de longue date. Dans ce contexte, le pire scénario possible est le changement de pouvoir dans un bref laps de temps (5 ou 6 ans) dans les pays d’Asie centrale membres de l’OTSC et en Ouzbékistan. Au pire, cela peut signifier l’implication de la Russie dans les opérations militaires dans la région, les opérations au sol comprises.

L’activité visant à prévenir les menaces est l’unique possibilité de diminuer l’éventualité d’un tel scénario. Il sera plus facile de lutter contre les menaces futures, si la Russie et ses partenaires parviennent à s’opposer efficacement aux groupes islamistes radicaux et à les priver de leur base économique qu’est le trafic de drogue.

RussieAsie centrale

 

Moscou est préoccupé par la situation aux frontières de la CEI après le retrait du contingent militaire étranger d’Afghanistan en 2014 où il est déployé depuis décembre 2001, et redoute que l’instabilité attendue d’un Afghanistan livré à lui-même n’aille exacerber des situations déjà tendues sur son flanc sud, en Asie centrale.

La Russie renforce en conséquence ses défenses en Asie centrale, notamment au Kirghizstan, où l’US Air Force quittera en 2014 sa base de Manas. La base aérienne de Kant (Russian Air Force’s 5th Air Army’s 999th Air Base), à 20 km de la capitale Bichkek est, depuis 2003, le point stratégique de l’Organisation du traité de sécurité collective* (CSTO) dans la lutte antiterroriste et l’unique base de projection des forces russes en Asie centrale.

Elle accueillera des troupes russes jusqu’en 2032 (250 officiers et 150 soldats en octobre 2013). Il est prévu que, d’ici à fin 2013, 10 nouveaux Sukhoi vienne s’y ajouter aux 10 Sukhoi, 2 hélicoptères Mi-8 et à la douzaine d’appareils de transport et d’entraînement. Après le retrait des troupes de l’OTAN d’Afghanistan ces forces participeront à la force aérienne collective créée dans la cadre de la CSTO.

Au Tadjikistan, la présence de l’armée russe (7 000 hommes) a été prolongée jusqu’en 2042.

 

La Russie et l’Inde

 

L’Inde connaît deux grandes puissances, les États-Unis et la Chine et un allié constant, la Russie. Sur le plan international, sa stratégie devrait prendre exemple sur celle de la Russie : jouer un rôle positif et indépendant dans la région, en restant attentif au maintien de la stabilité géopolitique, sans se laisser obnubiler par la Chine. La Russie, soutient la candidature de l’Inde au Conseil de sécurité des Nations unies. Pour l’Inde, qui se soucie de préserver ses investissements en Afghanistan, une entente avec la Russie et un arrangement avec la CSTO seraient une aide précieuse.  La Russie est le principal fournisseur d’armement de l’Inde depuis les années 60. Les chantiers navals soviétiques et russes ont construit plus de 70 bâtiments de surface et sous-marins pour l’Inde depuis 1965. La compagnie pétrolière publique indienne ONGC a déclaré son intérêt pour une exploitation, en association avec des homologues russes, des ressources en hydrocarbures de l’Arctique (21 octobre 2013). Les Russes vont réfléchir.

Lors de sa visite en octobre 2013 à Moscou, Mahmohan Singh a évoqué différents sujets avec le Président russe, notamment :

  • la livraison d’un second sousmarin nucléaire (le premier, le Nerpa, transféré à l’Inde en janvier 2012 pour 10 ans et 900 millions de dollars, est un sous-marin de troisième génération doté de huit lance-torpilles de 533 mm et de 650 mm. (équipage : 73 ; tirant d’eau : 8 140 à 12 770 tonnes ; vitesse max. : 30 nœuds, profondeur max. d’immersion : 600 mètres, autonomie : 100 jours).
  • la livraison, longtemps retardée, du porteavions INS Vikramaditya. Celui-ci lui été remis le 16 novembre 2013 aux chantiers navals Sevmach. Il rejoindra, fin janvier ou début février 2014, Karwar, son port d’attache, dans l’État du Karnataka. Le groupe aérien embarqué comprendra jusqu’à 24 MiG-29K /KUB. Les chantiers navals russes ont construit pour la Marine indienne trois frégates du projet 11356, équipées de missiles supersoniques mer-mer BrahMos, mis au point en coopération entre l’Inde et la Russie et destinées à rechercher et à détruire les sous-marins, ainsi qu’à assurer la défense anti-aérienne et anti-navire (équipage : 220 ; tirant d’eau : 4.000 tonnes ; autonomie : 5.000 milles marins).
  1. Cette livraison, délais après délais, met fin à une sérieuse cause de friction entre Moscou et New Delhi. Ce porte-avions soviétique de classe Kiev, type STOVL, mis en construction en 1978, a été anormalement long à mettre au point (défaillances répétées du système de commandement). Mis en service en 1987 sous le nom de Baku, devenu russe en 1991 sous celui d’Amiral Gorshkov, il est cédé à l’Inde en 2004 après de longues négociations. Il est mis en chantier en Russie pour transformation – pour lui permettre de récupérer les avions classiques à décollage relativement court et atterrissage horizontal (STOBAR) – et modernisation. Les travaux ont été ponctués de retards (incidents survenus notamment lors des essais du groupe propulseur). Avec l’INS Viraat, de classe Centaur, acheté à la Royal Navy britannique et mis en service en Inde en 1985 (fin de service : 2020), l’Inde possède désormais deux porte-avions.
  • Autre cause d’irritation que le Président indien devait évoquer : l’affaire OVL/Imperial Energy/Sistema, passablement compliquée où les protagonistes, privés, ont des griefs « circulaires » entre eux. L’achat en janvier 2009, pour 1,2 milliards de dollars, par OVL (l’indienne ONGC Videsh Ltd) d’Imperial Energy une petite pétrolière russe indépendante centrée sur Tomsk, Sibérie occidentale, s’est révélé décevant, le champ pétrolifère ne fournissant que 12 000 barrils/jour au lieu des 80 000 attendus. La Russie pourrait trouver une solution, mais les déboires en Inde de la compagnie de télécommunication Sistema avec laquelle OVL avait signé en retour de l’achat d’Imperial un contrat de partenariat stratégique en décembre 2009, avec l’idée que la participation d’OVL au capital de Sistema viendrait en échange de la participation d’Imperial, opération qui ne s’est pas réalisée. Les Indiens ont constamment demandé aux Russes de les délier de cette obligation.
  • Une coopération poussée (de la conception à la production) en vue de mettre au point l’avion de combat de 5e génération d’un coût de 11 milliards de dollars supportés à égalité. NB. Dans ce domaine, l’offre américaine est une sérieuse concurrence.

L’Inde constitue un obstacle sérieux aux ambitions maritimes chinoises. C’est après la fin de l’ère bipolaire (1990) que l’Inde a choisi de développer son influence en Asie du Sud-est, de concert avec le Vietnam et les Philippines et dans le but de bloquer la projection chinoise vers l’océan Indien. La priorité maritime de l’Inde est d’y conserver sa supériorité. Or la stratégie chinoise dite du collier de perles est vue comme une menace par New Delhi. L’activité indienne en mer de Chine méridionale est une réponse à celle de la Chine dans l’océan Indien.

La Russie et l’Inde partagent des préoccupations identiques au regard du terrorisme islamique et des risques que leur font courir les visées hégémoniques de la Chine. La Russie qui refuse implicitement un partenariat avec l’Ouest qu’elle considère a priori comme inégal n’est pas prête à faire de même avec la Chine, bien qu’elle refuserait de participer à une « guerre froide » qui isolerait la Chine. En Asie continentale, la Russie et l’Inde sont les deux plus importants des 14 voisins de la Chine.

La Russie et le Japon

 

Le Japon, dont les ressources énergétiques sont réduites depuis la catastrophe de Fukushima, a besoin des hydrocarbures russes. Le face-à-face avec Pékin conduit Tokyo – pour ne pas dépendre exclusivement de son alliance stratégique avec les États-Unis – à rechercher la neutralité voire l’appui russe. Les Japonais renforcent leur coopération avec le Vietnam et les Philippines pour contenir l’expansion chinoise en mer de Chine du Sud où transite une partie notable de ses approvisionnements, notamment en gaz (notamment en GNL) et en pétrole.

Le Premier ministre japonais, Shinzo Abe et le Président V. Poutine ont eu 4 entretiens en 2013 (relance des pourparlers sur les Kouriles du Sud* ; investissements japonais massifs dans la mise en valeur les ressources énergétiques de l’Extrême-Orient russe ; exercices maritimes conjoints antiterroristes et anti-piraterie, consultations bilatérales sur la cybersécurité et cyberdéfense, mise en place d’un mécanisme spécial de consultations d’experts en vue d’examiner les menaces à la sécurité informatique).

Le ministre japonais des Affaires étrangères se rendra en Russie au printemps 2014 pour discuter de la conclusion d’un traité de paix entre les deux pays. Tokyo avance la souveraineté japonaise sur quatre îles des Kouriles du Sud (Itourup, Kounachir, Shikotan et Habomai) à titre de préalable à la conclusion du traité de paix avec la Russie. Moscou souligne pour sa part que la souveraineté des Kouriles est irrévocable et propose au Japon de renoncer à ses revendications et de développer la région de concert avec la Russie. Ces rencontres font suite à la déclaration du président russe Vladimir Poutine à Bali, le 8 octobre 2013 en Indonésie, à l’issue du sommet de l’Organisation de coopération économique Asie-Pacifique (APEC) selon laquelle son pays pourrait signer un Traité de paix avec le Japon, après un entretien avec le Premier ministre japonais, Shinzo Abe.

Le Japon finance (par prêt) l’achat par Manille, affrontée à la Chine, de patrouilleurs nippons.

La Russie et le Vietnam

 

Hanoï est en quête d’alliés pour refréner son ancien ami socialiste. Le Vietnam cherche une alliance de 3e voie pour éviter de tomber dans les bras de la Chine avec laquelle elle a une histoire mouvementée et de se lier trop exclusivement avec les États-Unis. À défaut d’être initiée par l’ASEAN, cette voie pourrait être celle de l’Inde, mais surtout, celle de la Russie. Les partenariats avec ces deux pays ont une place essentielle aux yeux d’Hanoi. La Russie est le 3e investisseur au Vietnam (après le Japon et Singapour), elle aide à la rénovation du port de Cam Ranh (son ancienne base navale du temps de la Guerre froide), elle lui fournit sous-marins, frégates et avions de combat équipés de lance-missiles anti-navire.

Ses liens avec la Russie datent du temps de l’URSS. Les entreprises russes de l’énergie sont présentes (Rosatom construit la 1e centrale nucléaire dans la province de Ninh Thuan, mise en service : 2023-24 ; Vietnam National Oil and Gas Group (Petrovietnam) et Gazprom ont un contrat d’exploitation partagée d’un projet gazier en mer de Chine du Sud tandis qu’en 2010, la compagnie d’État russe JSC Zarubezhneft s’associait pour 20 ans dans l’exploitation pétrolière off shore à Vietsovpetro (co-entreprise russo-vietnamienne fondée en 1981). Le Vietnam importe 1 million de tonnes de GNL par an entre 2012 et 2015 et construit des lieux de stockage sur son littoral, le 1er d’entre eux, à Thi Vai, province de Ba Ria-Vung Tau, au débouché de Ho Chi Minh Villesur la mer. Gazprom, dont les réserves propres lui suffisent pour les 30 ans à venir, est intéressé par le Vietnam pour y construire une unité de production de gaz naturel liquéfié, GNL, et ainsi améliorer sa position en Asie, où se trouve une part importante et en augmentation du marché de consommation. Ce pourrait être là à Thi Vai.

Armement

Selon les prévisions du Centre d’analyse du commerce mondial des armes, entre 2012 et 2015, ce pays devrait occuper la troisième place dans la structure des exportations russes après l’Inde et le Venezuela. Au cours des quatre dernières années, l’Algérie et la Chine occupaient respectivement la deuxième et troisième place dans ce classement.

Au cours de ces dernières années, Hanoï a acheté à Moscou 12 vedettes militaires Molnia, qui possèdent une force de frappe et une force militaire redoutable. Deux d’entre elles seront livrés de Russie et les dix autres seront fabriqués sous licence au Vietnam.

En 2016 et 2017, la Russie livrera au Vietnam 2 patrouilleurs Gepard-3.9 qui s’ajouteront aux 2 déjà en service dans la marine vietnamienne.

Le contrat de livraison, entre 2013 et 2016, de 6 sous-marins diesel de classe Kilo, projet 636 fera de ce pays l’un des leaders de la région en termes des forces sous-marines (détails ci-dessous).

Un autre contrat important a été signé : il s’agit de la création d’une coentreprise de production en sérié des missiles antinavire de catégorie « Uran ».

La modernisation de l’immense parc d’armes soviétiques de l’armée du Vietnam est également l’un des domaines importants de la coopération entre les deux pays. Grâce aux projets de modernisation, la durée de service de cet armement sera prolongée de 10 à 15 ans. Et c’est dans l’intérêt de l’armée du Vietnam.

Le pays devra également moderniser son système de défense antiaérienne, ce qui promet aux entreprises russes d’armement des contrats de plusieurs milliards pour la livraison de systèmes de défense aérienne S-300 et d’avions de combat, poursuit Igor Korotchenko.

Moscou est ravi : « Le Vietnam deviendra ainsi notre grand partenaire commercial, stable et prévisible. Il est important de noter que Hanoï paie comptant tous ces projets, sans utiliser les systèmes de crédit ou les schémas de troc ».

Sousmarins dieselélectrique du Projet 636

L’acte de transfert du 1er des 6 sous-marins diesel-électrique furtifs de classe Kilo (Projet 636 Varshavanka) a été signé le 07/11/2013 (la cérémonie de transfert définitif aura lieu début 2014) et devrait rejoindre en décembre 2013 son port d’attache Cam Ranh (voir ci-dessous) où l’attendent les 2 sous-marins achetés à la Corée du Nord.  Les 5 autres devraient être livrés avant fin 2016. Ces sous-marins sont construits par les chantiers navals de l’Amirauté, à Saint-Pétersbourg. Ils appartiennent à la troisième génération de sous-marins, plus avancés que ceux qu’elle a livré à la Chine.

D’un déplacement en charge de 3.100 tonnes, ils peuvent atteindre une vitesse de 20 nœuds et 300 mètres de profondeur. Leur équipage compte 52 personnes. Dotés de torpilles de 533 mm (six tubes), de mines et de missiles de croisière Kalibr, ces bâtiments sont en mesure de repérer leur cible à une distance trois à quatre fois supérieure à celle à laquelle ils peuvent eux-mêmes être repérés par l’ennemi. Cette discrétion leur a valu d’être surnommés « trous noirs » par les spécialistes de l’Otan.

Ces livraisons sont à mettre en relation avec les tensions qui se manifestent avec la Chine à propos de la souveraineté sur les iles disputées des Spratley et des Paracel. Dans ce contexte de guerre larvée, le Vietnam a besoin d’être épaulé par la Russie. De quoi être mieux assuré en mer de Chine méridionale. Sa présence, même indirecte, à Cam Ranh revêt donc une signification stratégique majeure.

Port de Cam Ranh (province de Khanh Hoa, Vietnam-centre)

Rappel historique. Après le départ des Américains en 1975, la base, prise par les troupes du Vietminh, a été louée en 1979 à l’URSS selon un bail de 25 ans à titre gratuit et pour l’utilisation du port militaire en eau profonde de la baie de Cam Ranh par les navires soviétiques, puis russes (station d’écoute, flottille de sous-marins et navires de soutien, avions de patrouille maritime à grand rayon d’action). Cette base est devenue la plus grande base russe à l’étranger. En 2002, deux ans avant l’expiration de cet accord, le Vietnam en propose le renouvellement moyennant un loyer annuel de 300 millions de dollars. La Russie refuse de prolonger l’accord et se retirée de Cam Ranh.

En 2010 et 2011, le gouvernement vietnamien procède avec l’assistance russe à d’importants travaux de modernisation pour mettre la base à niveau et lui permettre d’accueillir les sous-marins KILO et les 12 chasseurs bombardiers Sukhoi Su-30MK que Moscou doit lui livrer.

En 2012, il annonce que, seul propriétaire du port de Cam Ranh, il coopèrera avec tous les pays pour l’accueil de leurs navires. En juillet 2012, soulevant l’ire de Pékin, le président vietnamien annonce que sans toutefois s’en voir accorder l’usage exclusif, les navires de guerre russes pourront bénéficier de cette infrastructure. Mais, en tant que partenaire stratégique et de coopération de longue date, la marine russe aura des privilèges. Par ailleurs, les négociations en vue de son utilisation par les navires américains, entamées par Washington en 2003 aboutissent en juin 2012. Etant donné que les Etats-Unis sont le principal concurrent géopolitique de la Chine, le Vietnam est obligé de chercher la compréhension mutuelle avec son ancien ennemi. Les Etats-Unis, soucieux de trouver un contrepoids à l’influence de la Chine dans la région, sont également intéressés à la coopération avec le Vietnam.

Les projets de coopération militaire américano-vietnamienne déplaisent fortement à la Chine qui y voit une nouvelle démarche en vue de créer un système américain de dissuasion et, s’agissant des îles Paracel et îles Spratley, une menace à son intégrité territoriale. Bien que les Etats-Unis ne soutiennent pas ouvertement les visées territoriales du Vietnam, les deux pays préconisent une médiation internationale, tandis que la Chine s’oppose formellement à l’internationalisation du conflit.

En juillet 2012, le vice-amiral Viktor Tchirkov, commandant en chef de la marine russe, annonce la mise à l’étude de la création des points de maintenance pour ses navires à Cuba, aux Seychelles (lutte anti-piraterie dans l’océan Indien) et au Vietnam (à l’étranger, la Russie ne dispose que de la base de Tartous, Syrie). Peu après, en novembre de la même année, la création d’une base navale de la marine russe est discutée lors de la visite de Dmitri Medvedev au Vietnam. La base comprendra un chantier capable d’effectuer les réparations et la maintenance de toute la gamme de navires de surface et de sous-marins que Soviétiques et Russes ont vendu à ce pays. Mais si le Vietnam est prêt à offrir à la Russie un site logistique, il n’a pas l’intention de mettre son territoire à disposition pour accueillir des bases militaires russes.

Les ambitions maritimes de la Chine se heurtent à la souveraineté maritime du Vietnam, vitale pour ce pays étiré en longueur. Les activités maritimes représentent une part notable de son PIB. Mais le premier gisement de pétrole off shore, exploité depuis 1975 au large du delta du Mékong entre en phase terminale. Si le Vietnam n’exploite pas rapidement les hydrocarbures d’autres champs en mer de Chine, il deviendra, d’ici trois ans, importateur net de pétrole et son modèle de croissance sera menacé. A cela s’ajoute l’activité des pêcheurs vietnamiens qui extraient, à eux seuls, la moitié de tout ce qui est pêché en mer de Chine. L’activisme naval chinois dans les Paracels et les Spratleys est donc perçu par les Vietnamiens comme une menace existentielle, ce qui explique l’absence d’hésitation du Vietnam quant à une confrontation directe avec la Chine.

Bien que la Chine soit irritée par le litige territorial autour des îles disputées en mer de Chine méridionale comme par la coopération entre les sociétés pétrolières russes et vietnamiennes sur le plateau continental, et loin d’être enchantée par le retour des Russes en mer de Chine du Sud. Elle semble cependant faire contre mauvaise fortune bon cœur. Le Huanqiu Shibao, quotidien chinois influent, a même publié en janvier 2013 un article intitulé « Le retour de la Russie à Cam Ranh n’est pas forcément un mal ». Son auteur, l’analyste naval Li Jian, critique avec virulence les velléités du Vietnam d’internationaliser le litige territorial, tout en restant réservé sur la Russie. Il estime que bien que la présence militaire russe complique la situation dans la région, elle peut conférer à la Chine une plus grande marge de manœuvre. Il est notoire que dans les conflits entre les États de la région, la Russie ne prend fait et cause pour aucune des parties. La Chine est un partenaire stratégique de la Russie et les relations amicales entre Moscou et Pékin sont très importantes. Toutefois le rétablissement des liens amicaux traditionnels avec le Vietnam et l’essor du partenariat mutuellement avantageux avec d’autres pays d’Asie-Pacifique répondent aux intérêts nationaux de la Russie.

Cam Ranh étant une base stratégique sur le point de redevenir opérationnelle pour le contrôle de la Mer de Chine méridionale, la Chine n’est pas restée inactive. La presse vietnamienne dénonce en effet la présence de nombreux ressortissants chinois aux alentours. Le Comité populaire de Cam Ranh devrait enquêter sur leur présence, notamment comme employés dans les fermes aquacoles situées à proximité du port militaire*.

*Le site « Le livre d’heures de Dom Bosco », qui rapporte ces informations, précise :

« Un quotidien vietnamien, le Saigon Tiep Thi, a rapporté que les fermes d’élevage aquacole, où habitent et travaillent une dizaine d’employés chinois, sont situées à environ 200 mètres à l’est du port militaire de Cam Ranh. Ces fermes, construites en dur contrairement à leurs voisines vietnamiennes, sont entourées d’une clôture et leur porte est fermée par une grille. Depuis l’une d’elles, on voit parfaitement tout ce qui se passe dans la base navale. Leurs propriétaires élèvent des langoustes et des bars, achètent des alevins aux pêcheurs qui rentrent de mer, les élèvent jusqu’à ce qu’ils soient commercialisables et les expédient en Chine où ils sont revendus avec un substantiel bénéfice. Ces propriétaires se sont installés là il y a six ou sept ans, bien avant le début des tensions entre la Chine et le Vietnam au sujet des Paracels. Nguyen Thanh Long, vice président de l’Équipe n°3 de Contrôle du Marché, explique qu’il y a quatre fermes semblables dans la baie de Cam Ranh. Elles sont tenues par des Chinois mais sont enregistrées au nom de ressortissants vietnamiens.

Une coïncidence, sans doute.

Ces fermes ne sont pas sensées pratiquer l’élevage, mais tout Cam Ranh connaît leur existence.

Les autorités locales sont quelque peu embarrassées pour expliquer pourquoi elles n’ont jamais diligenté d’enquêtes sur ces Chinois. En période de tempête, les Chinois n’obéissent jamais aux conseils de quitter les fermes flottantes et de gagner la terre ferme, ils prétextent de ne pas comprendre suffisamment le vietnamien, et disent préférer écouter la météo chinoise. Une autre coïncidence, assurément. De fait, les autorités avouent ne pas savoir exactement combien de Chinois travaillent dans ces fermes flottantes. L’absence de licence d’aquaculture leur donne une raison d’investiguer. Un nombre inconnu de Chinois habitent et travaillent en portée de vue de la base navale de Cam Ranh, ils peuvent surveiller les allées et venues des bateaux de guerre et des avions en toute tranquillité depuis des années, et ce sont les langoustes et les mérous qu’ils élèvent qui donnent un prétexte aux autorités pour aller voir combien ils sont et ce qu’ils font chez eux.

Le Vietminh n’est plus ce qu’il a été. »

Rémi Perelman

remi.perelman@numericable.fr

ANNEXE

Joint Statement on the 14th India-Russia Annual Summit : Deepening the Strategic Partnership for Global Peace and Stability

Voir : http://www.indianembassy.ru/index.php/en/media-news/press-releases/972-joint-statement-on-the-14th-india-russia-annual-summit-deepening-the-strategic-partnership-for-global-peace-and-stability-21-october-2013

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