« Sous la coupe chinoise du Ciel » – Conte pour un nouveau monde fantasmé

« Sous la coupe chinoise du Ciel »

Conte pour un nouveau monde fantasmé

Rémi Perelman, Asie21

Depuis les premières années 2000, dans l’euphorie du « miracle économique » et des centenaires à célébrer, les cercles académiques chinois ont entrepris la fabrication d’une narration dotant leur pays d’une mission de portée universelle tout en s’efforçant de répondre implicitement à plusieurs conditions :

  • Plaire au pouvoir en justifiant ses multiples souhaits d’expansion ;
  • Faire de la Chine une entité de tout temps unique au monde ;
  • Effacer l’opprobre du « siècle d’humiliation » qu’a été le XIXe siècle.

Repenser la Chine à nouveaux frais tout en la voulant éternelle réclame des fondations.

Un certain nombre d’intellectuels sont allés fort logiquement en chercher les matériaux dans l’Histoire, matériaux que, sans égard pour la vérité historique, ils ont reconditionné pour servir leur argumentation. Ils ont par ailleurs trouvé en Occident les écrits militants qu’il fallait pour inspirer et crédibiliser une thèse conforme aux conditions requises.

Cependant, l’un de leurs collègues, Ge Zhaoguang (GZG dans ce qui suit), historien réputé, aujourd’hui professeur émérite à l’Université Fudan de Shanghai, s’élève contre le procédé en déclarant ouvertement qu’il n’en est pas dupe. Son essai, « L’Empire-monde fantasmé », est l’une des contributions d’un récent ouvrage collectif *.

Ce qui suit s’en inspire très largement.

*Penser en Chine. Collectif, direction Anne Cheng [titulaire de la chaire « Histoire intellectuelle de la Chine » au Collège de France]. Avec la collaboration d’Éric Vigne. 560 pages. Collection Folio essais Gallimard. Parution : 04-02-2021.

 

« L’Empire-monde fantasmé »

Quels sont donc ces matériaux venus de l’Histoire et ses écrits militants rapportés de l’Occident ?

Les matériaux venus de l’Histoire

La foisonnante littérature chinoise (poèmes, histoire, traités philosophiques) offre notamment ce que l’acception occidentale appelle concepts. Deux d’entre eux ont été exhumés pour devenir les mantras des cercles académiques évoqués ci-dessus :

  • « Tian xia ou tianxia », 天下, littéralement « sous le Ciel». Autorisant plusieurs interprétations le mot est utilisé pour désigner indistinctement l’ensemble du royaume et du monde d’ici-bas ou simplement le domaine du souverain, « représentant du Ciel », sans véritablement distinguer l’un de l’autre : « Sous le Ciel, pas un endroit qui n’appartienne au roi ». Celui-ci règne sur un monde hiérarchisé par définition, représentant en descendant verticalement* l’ordre de l’univers et l’échelle de vertu de ses occupants – les sujets –, graduée de l’homme civilisés dépositaire de « l’humanité » (vertu centrale du confucianisme) à celui-ci de l’animal en passant par le barbare.
  • Les « Trois époques ou Trois Âges », concept inspiré de la partition ternaire propre à bien des conceptions chinoises traditionnelles du temps historique. Attribué à Confucius à travers la chronique des « Printemps et Automnes » dont l’expression diffère selon qu’il s’agit de l’époque que Confucius a connue en personne, de celle rapportée par témoignage direct et de celle parvenue à lui par la tradition. Ce cadre aux trois étapes s’est généralisé pour découper en phases l’évolution d’une situation, par exemple : chaos, prospérité, concorde universelle. Ce troisième terme qualifie diversement une époque irénique supposée avoir déjà existé dans les temps reculés et susceptible, selon le messianisme chinois, de revenir : tianxia, paix éternelle, harmonie parfaite pour tous les peuples dans un univers débarrassé de toute frontière ou enfin, Empire-Monde, une « utopie née du fantasme et de l’érudition » selon GZG.

* [À un colloque tenu en mai 2019 à Tsingtao sur le thème « Tianxia dans une perspective comparative : modèles alternatifs d’ordre géopolitique », Anne Cheng avait proposé de parler de tianxia au pluriel et d’inverser l’ordre, de descendant en ascendant : « La racine du monde est dans le pays, la racine du pays est dans la famille et la racine de la famille est finalement en soi ». Elle avait soutenu, « contre toute attente, que le modèle d’une pluralité de pays et de mondes liés entre eux pour former un œcoumène commun est en fait illustré par l’Union européenne. Malgré ses tensions et difficultés actuelles, elle est mise en œuvre selon une volonté partagée de la base de constituer une véritable entité politique. « Je ne veux pas, dit-elle, prétendre que l’Europe telle qu’elle est maintenant doit être prise comme modèle, mais seulement rappeler qu’aucune conception contemporaine de la tianxia ne peut éviter la construction d’un espace politique, démocratique et pluraliste. » »]

 Les écrits militants rapportés de l’Occident

Quoi de mieux que les armes que l’Occident fournit de lui-même ? Les milieux intellectuels chinois proches du pouvoir sont à la recherche de textes porteurs de messages susceptibles d’être retournés et utilisés pour forger le nouvel ordre mondial conforme à l’idéal du Parti et établis en Occident – post modernité, post colonialisme, post structuraliste…

À cet égard, trois ouvrages ont reçu un accueil empressé :

  • « L’orientalisme, l’orient créé par l’occident» publié en 1978 par l’intellectuel américano-palestinien Edward W. Saïd (1936-2003) qui développe la notion d’impérialisme culturel et critique la domination politique et culturelle de l’Orient (en fait le Moyen-Orient) par l’Occident. Plus que son anticolonialisme, c’est probablement ce qu’en ont retenu ses lecteurs chinois ;
  • « Empire», daté de 2000, du marxiste italien Antonio Negri (1933-) associé à l’américain Michael Hardt (1960). Deux points ont dû les attirer : 1) la volonté des auteurs d’adapter Marx à notre époque et 2) la thèse selon laquelle le système impérial – celui de l’Empire – remplace l’impérialisme, notamment américain, et supprime les frontières ;
  • « The spirit of chinese politics » édité en 1968. Son auteur, Lucian Pye (1921-2008), expose une thèse – « la Chine est une éternelle civilisation-État » – qui n’a pu que combler les intellectuels chinois en quête de référence, d’autant qu’elle émane d’un universitaire marqué comme l’un des grands spécialistes américains de la Chine !

Les points saillants de la thématique des laudateurs chinois du tianxia-isme.

Nantie de ces matériaux repris à nouveaux frais, la réflexion académique chinoise a su développer un ensemble de points de vue accordés au contexte de deux décennies de « miracle économique » et d’ambitions universelles portées par des dirigeants aiguillonnés par une série de célébrations centennales. En bref : le confucianisme sera appelé au chevet du monde malade.

  • Le récent miracle économique chinois ne peut qu’ouvrir toutes grandes les portes de la puissance. La référence aux Trois Âges coule de source : après un XVIIIe siècle anglais et un XIXe siècle américain, le XXIe siècle est désormais celui de la Chine. C’est un point de départ qui a le double mérite d’être simple et généralement admis.
  • Libérée de son complexe d’infériorité par ses succès économiques, la Chine peut se repenser pour revendiquer une mission universelle. Les concepts tirés de son lointain passé lui donnent des clés intellectuelles pour l’accomplir. L’époque est propice : dès lors que les puissances occidentales, qui ont pillé et opprimé la Chine pendant un siècle, sont en crise et que la Chine regagne en puissance, c’est à elle qu’il revient de sauver l’Occident. Elle en est intrinsèquement capable car en réalité, sous les couleurs d’un État-nation, elle est une civilisation-État fondée à faire advenir « l’heure chinoise » du monde, ce « nouvel âge axial de l’histoire universelle. »
  • En effet, la Chine n’aurait été en réalité ni un empire ni une nation mais une éternelle « civilisation-État ». L’idée est empruntée à Lucian Pye cette fois. Sans argumentation précise, celui-ci ne la déduit pourtant que de son expérience de la Chine et de son imagination. Elle a cependant servi à raviver le débat sur l’exception chinoise considérée comme une constante au long de son histoire.
  • La Chine aura bientôt supplanté les États-Unis. Le moment vient donc de changer les règles qui régissent les rapports de force géopolitiques dans le monde. Le « système occidental » n’est-il pas d’ailleurs largement auto-critiqué par des auteurs reconnus – voir E-W. Saïd, A. Negri et M. Hard ? Et puisque les États-nations, intrinsèquement incapables de penser le monde comme une totalité à ordonner, sont générateurs de conflits, la Chine doit assumer sa mission salvatrice.
  • Ce rôle de la Chine « sauveur du monde » est soutenu à la fois par les contempteurs de la suprématie américaine et par ceux qui aspirent à ressusciter l’ordre confucéen pour que « tous sous le Ciel soient une seule famille ». Ils déclarent en chœur que la Chine ne peut se dérober à cette charge assignée par l’histoire universelle. C’est à cette fin que parti communiste chinois a reçu le Mandat Céleste, sur lequel reposait la sacralité du pouvoir impérial durant l’Antiquité alors que régnait l’âge d’or – supposé – du tianxia-
  • En 2005, un professeur à l’Institut de philosophie de l’Académie chinoise des sciences sociales, Zhao Tingyang, fait paraître le système tianxia : introduction philosophique à une organisation mondiale. Pour cet auteur, le fondement du tianxia actualisé, compris comme Empire-monde, est une entité universelle de nature civilisationnelle pérenne, transcendant le caractère territorial et local des nations. » Comme l’écrivent Negri et Hardt, une « nouvelle forme de souveraineté régulatrice se fait jour, incarnant l’autorité suprême dans le gouvernement du monde ». Il serait donc temps de reconnaître la supériorité de la civilisation chinoise sur celle de l’Occident – « L’Esprit n’habite pas ailleurs » ! Cette thèse, après avoir séduit Hu Jintao, inspireraient Xi Jinping.
  • Le « tianxia-isme » aura pour tâche, à l’intérieur, de garantir l’harmonie et l’intégrité des valeurs chinoises, tandis qu’à l’extérieur, réinterprété et actualisé, d’aménager « tout sous le Ciel » suivant l’ordre mondial chinois. Il est seul en effet capable, après avoir aboli les frontières, de rétablir sans exclusive une éthique de paix et d’harmonie universelle.

Ce genre d’affirmation est paradoxal : répondre à l’universalisme pour le propager après un détour par l’idéal confucianiste masque cyniquement l’appel à un nationalisme conforme à des « caractéristiques chinoises » radicalement différentes de celles de l’Occident. Ainsi commencent les critiques.

« Décollage immédiat pour le pays des rêves », Ge Zhaoguang se porte en faux contre ce qui précède

  • Il réfute l’idée selon laquelle, dès les temps antiques, la Chine n’aurait été ni un empire ni une nation mais une éternelle « civilisation-État ». Cette formule inspirée des réflexions de L. Pye a suscité un certain enthousiasme chez un grand nombre d’universitaires chinois, ravis de trouver une caution chez un collègue américain. Elle a notamment été développée par Gang Yang pour dénoncer la contrainte imposée au XXe siècle à la Chine de rentrer dans la modernité et d’adopter le système d’État-nation – un dévoiement. Dès lors, sa tâche future est de redevenir une civilisation-État.
  • Mais ce concept de civilisation-État butte sur deux écueils : la crédibilité vacillante de L. Pye, son auteur et la vacuité d’une définition fondée sur un simple rapprochement de deux mots. Si le concept d’État-nation ne prête pas à équivoque, ceux de civilisation-État et, a fortiori, d’Empire-monde (tianxia) ont en effet du mal à s’accrocher à une réalité historique récente ou ancienne – la Chine ancienne connaissait les dynasties et non l’empire. [On notera au passage que tianxia, « Tout sous le ciel », rappelle irrésistiblement Hannah Arendt : contrairement aux régimes classiques même autoritaires qui s’exercent à l’intérieur d’un territoire déterminé, un régime totalitaire est en revanche à la recherche d’une domination totale et sans limites.]
  • L’écart avec la réalité surgit de l’auscultation attentive des textes historiques. GZG met l’accent sur le fait qu’historiquement, le tianxia, loin d’être territorialement inclusif comme vanté aujourd’hui, procédait au contraire de trois partitions constitutives d’un monde territorialement et humainement strictement hiérarchisé :

1) Dehors et dedans. Le monde est en effet composé de carrés emboîtés. Autour du carré central des Terres Domaniales (le Royaume du Milieu, lieu du pouvoir), se distinguent cinq (ou neuf) « carrés »-gigognes où résident les principautés vassales par ordre d’allégeance décroissante. « Plus les terres sont incultes, plus barbares sont les peuples ».

2) Chinois et barbare : ce mot désigne globalement les peuples « non han », qui vivent dans les contrées périphériques.

3) Supérieur et inférieur : les peuples des « quatre coins » se doivent d’obéir au souverain du « Royaume du Milieu », Fils du Ciel.

  • GZG rappelle à ses collègues que « loin du concept universel et invariable, une notion donnée de la pensée chinoise ancienne ne reçoit ses déterminations et sa signification concrètes que relativement à l’ensembles des notions environnantes », ici, celles de civilisé et de barbare, du dedans et du dehors. Des expressions complaisamment reprises aujourd’hui, telles que « Tous, entre les quatre mers, comme une seule famille » évoquant la fusion de l’humanité en un groupe culturel unique, ne décrivaient pas la réalité mais formulaient un rêve de lettrés de la Chine antique prenant le contre-pied de la brutale réalité des temps reculés.
  • Le pouvoir de la Chine antique s’est en effet fréquemment confronté à une situation somme toute banale : l’emploi de la force armée contre ceux des vassaux qui refusait de se soumettre ou d’adresser le tribut. Le récalcitrant était exécuté. Parmi les nombreux exemples de xénophobie et d’agressivité, GZG cite un commentaire aux Annales des Printemps et des Automnes*: « le marquis de Jin déclara : « les barbares Rong et Di n’ont pas de cœur et sont avides, le mieux serait de les anéantir » » Selon un auteur antique, voici quelle était la loi fondamentale régissant les rapports de la Chine aux peuples extérieurs : « Notre déclin est leur essor, notre essor est leur déclin. Prospères, ils envahissent nos campagnes ; affaiblis, ils se soumettent à notre prestige ». L’empereur Taizong des Tang n’aurait jamais gagné le titre de « Grand Khan céleste » s’il n’avait d’abord anéanti toute résistance armée « sous le Ciel », celle des Tujue, Xueyantuo, Ouïghours et Gaojuli notamment. Au cours de sa fameuse expédition vers les mers du sud, le grand navigateur Zheng He, loin de sa légende dorée, rapporte : « les princes irrespectueux furent capturés vivants, et les plus criminels parmi les barbares furent anéantis ».
  • Comme si le tianxia de l’antiquité recouvrait le « rassemblement du monde sous un même toit » et non pas la réelle la loi de la jungle, il revient aujourd’hui pour annoncer un enviable système planétaire fraternel. Cette torsion de la réalité historique est insupportable pour GZG. Muni des textes antiques, il fustige ceux qui, depuis les années 1990, inspirées sans esprit critique par des écrits occidentaux se sont pressés de présenter ce genre de thèse au lieu de construire de solides analyses. Grâce à des semi-vérités circonstancielles dont ils ont habillé le concept de tianxia, ces intellectuels font en effet le grand écart entre l’essor économique récent de la Chine et sa légitimité à gouverner le monde. La distance entre cette littérature prônant aujourd’hui le retour d’un tianxia immanent, présenté comme le monde de l’égalité parfaite, et l’histoire rapportée par les textes appartient au domaine de la contre-vérité, recyclée en propagande.
  • Du haut de son intègre autorité, GZG porte sur ceux qui s’en font les messagers un jugement sévère avec cette délicieuse formule : « Et si je n’ose dire qu’ils divaguent, ni ne doute de leurs bonnes intentions, une chose est certaine cependant : il ne s’agit déjà plus d’histoire ».

* 722-481 av. J.-C., œuvre de plusieurs générations de scribes, compilée selon la tradition par Confucius au début du Ve siècle av. J.-C.

Est-ce à dire qu’il ne s’agit là que de discussions byzantines ?

Nullement. Le parti communiste chinois – dont la vision de l’Occident est généralement simpliste et souvent assez naïve – est aujourd’hui seul détenteur du « Mandat du Ciel ». Il se fournit en formules et brins d’argumentation ad hoc glanés auprès d’universitaires prébendés pour alimenter une propagande nommée soft power, destinée à fonder un nouvel ordre politique mondial et concrétiser ainsi le « grand rêve chinois ». Dans ce rêve, tout en balayant à jamais la rancœur des cent ans d’humiliation, le monde sera réduit à la Chine et aux « autres ».

Comme seconde étape du raisonnement ternaire, elle préparera les esprits à l’infiltration du rayonnement planétaire de la culture chinoise. Radicalement orientée vers l’harmonie celle-ci, troisième et ultime étape, finira par submerger l’expansionnisme occidental pour le salut du monde. Le titre d’un ouvrage publié en 2012 du philosophe et vice-directeur de l’Institut de recherche sur Confucius de l’université de Pékin, Gan Chunsong, « Retour à la Voie Royale. Confucianisme et ordre mondial », noté par GZG, pourrait en tracer cheminement. Il est cependant douteux que sa légitimité soit acceptée par tous.

Nb. Dans le même registre, on pourra compléter avec fruit « L’Empire-monde fantasmé » en se reportant au moins aux essais voisins dans penser en chine, de David Ownby « Sortir du système impérial avec Qin Hui » et de Sébastien Veg, « La marginalisation des intellectuels d’élite et l’essor d’intellectuels non institutionnels de puis 1989. »

Rémi Perelman, Asie21

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NOTICE

Quelques éléments supplémentaires relatifs aux auteurs et ouvrages cités.

Avertissement. Bien qu’elle découle, cette notice est indépendante de Penser en Chine.

 

Edward Saïd, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident (1978)

Edward Saïd (Jérusalem 1935-New York 2003), est un écrivain américano-palestinien, professeur de littérature à l’université de Columbia (New York). Inspiré par Frantz Fanon (Les damnés de la terre, 1961), il publie L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, considéré comme le texte fondateur des études postcoloniales. Sur la seule base d’ouvrages, souvent mineurs ou de créations littéraires de langue française et anglaise, il y développe quatre thèses : domination politique et culturelle de l’Orient par l’Occident, dépréciation de la langue arabe, diabolisation de l’arabe et de l’islam, cause palestinienne.

Le livre suscite controverses et critiques : création artificielle d’un groupe de spécialistes – les orientalistes, « savants qui se rendaient en Orient bardés d’inébranlables maximes abstraites, dont ils ne pensaient qu’à prouver la validité » ; formules contestables (« l’Orient a permis de définir l’Europe par contraste » ; « l’orientalisme est à la fois un aspect du colonialisme et de l’impérialisme ») ; ignorance des travaux de nombreux spécialistes notamment du monde germanique ; utilisation de clichés ; silence sur la domination ottomane en Méditerranée ; entorses à la vérité (Silvestre de Sacy aurait volé des documents) ; erreurs factuelles (les armées musulmanes auraient conquis la Turquie avant l’Afrique du nord, faisant passer le XIe siècle avant le VII e) ; omission de la mention du mépris des spécialistes soviétiques pour l’Orient. Il écrit par ailleurs plusieurs essais où il lie sa critique de l’orientalisme à son combat pour l’égalité du peuple palestinien. Au total, E. Saïd est plus un polémiste peu soucieux de rigueur qu’un penseur systématique, procédant par réductionnisme et caricature, encourant le reproche qu’il adresse aux auteurs étudiés, coupables d’avoir conçu l’Orient à partir de leurs besoins, désirs et rêves. Il reste néanmoins pour beaucoup un éminent pourfendeur de la domination occidentale sur le Moyen-Orient.

Antonio Negri et Michael Hardt, Empire (2000)

Se situant dans le postmodernisme, le philosophe et homme politique italien Antonio Negri, ancien héraut de l’ultragauche italienne (1933), et son cadet Michael Hardt (1960) le professeur de littérature et théoricien politique américain, ont publié Empire en 2000, un essai utopique mûri à partir des années 1980.

Dans une œuvre qui cherche d’emblée à se placer au niveau d’une synthèse, Antonio Negri y prolonge ses réflexions sur ce qu’est la modification du cycle du capital. « Nous sommes aujourd’hui en présence de cycles qui sont liés à un développement financier difficilement contrôlable par le capitalisme lui-même. Il est difficile de faire correspondre à cette base financière une base ontologique précise et une base historique déterminée. » dit-il dans un entretien.

Deux idées ont notamment été développées dans ce qui voudrait être un nouveau « Manifeste communiste » pour notre temps : 1) L’Empire remplace l’impérialisme, notamment américain, et supprime les frontières ; 2) La « multitude » remplace le peuple et efface les concepts de masses et de classe.

1) L’Empire remplace l’impérialisme

Dans le contexte d’un monde qui s’ordonne suivant les réseaux et les flux – de marchandises, de plus-value et de subjectivité, l’Empire est en train de devenir un pouvoir souverain, véritable agent régulateur politique des échanges mondiaux qui gouverne le monde en surplombant les frontières.

Selon les auteurs, le système impérial est « un appareil décentralisé et déterritorialisé de gouvernement, qui intègre [phagocyte serait plus approprié] progressivement l’espace du monde entier à l’intérieur de ses frontières ouvertes et en perpétuelle expansion ». Il prend le pas sur le système impérialiste. Celui des anciennes puissances coloniales, celui des États-Unis encore dominant décline depuis la guerre du Vietnam. En conséquence, l’anti-impérialisme des décennies passées est dépassé comme le sont les frontières à l’heure de la mondialisation. Par ailleurs, la dimension impériale rend caduc le fondement même des institutions démocratiques pour des raisons simplement structurelles. 

2) La « multitude » remplace le peuple

Le rôle central précédemment occupé par la force de travail des ouvriers d’usine dans la production de la plus-value est aujourd’hui assumé de façon croissante par une force de travail intellectuelle immatérielle et fondée sur la communication.

La multitude, caractérisée par le « travail immatériel » et l’« intellectualité de masse », débarrassée des frontières, libérée des affects impériaux qui circulent dans tous les canaux de communication pour assujettir les subjectivités, « constituera » une collectivité mondiale, sous une forme qui reste indéterminée puisque dans « le plan d’immanence », il n’y a plus de séparation entre l’économie, la société et le politique, entre l’ontologie et la biopolitique [le biopouvoir – politique, étatique – s’exerce de manière rationnelle, à la fois sur la collectivité pour la contrôler, et sur l’individu pour le discipliner, via la norme statistique, commune aux deux].

Les auteurs considèrent les luttes locales comme des contestations spontanées du nouvel ordre capitaliste mondial. Spontanées, elles sont isolées [lorsqu’Empire a été écrit, les réseaux sociaux étaient quasi-inexistants] : elles « rebondissent à la verticale » sans coalescence et « attaquent la constitution de l’Empire dans sa généralité ». Les techniques défensives classiques ne fonctionnent plus devant le développement financier devenu difficilement contrôlable par le capitalisme lui-même. Le sentiment d’impuissance qui en résulte exacerbe paradoxalement mobilisations et luttes (Cf. la crise financière asiatique de 1997).

Lucian W. Pye, The Spirit of Chinese Politics – A Psychocultural Study of the Authority Crisis in Political Development (1968)

Lucian W. Pye (1921 Fenzhou, Shanxi – 2008 Boston), américain, fils de missionnaires protestants installés en Chine est un politologue, sinologue et expert en politique comparée. Considéré comme l’un des principaux connaisseurs de la Chine aux États-Unis, Pye a enseigné au Massachusetts Institute of Technology pendant 35 ans. Président de l’American Political Science Association de 1988 à 1989, il a siégé dans plusieurs organisations de recherche et de politique liées à l’Asie. Il a conseillé le Département d’État et le Conseil national de sécurité et la CIA sur les questions liées à la Chine ainsi que différents candidats démocrates à la présidentielle, dont John F. Kennedy.

Devenu l’un des pionniers dans les années 1950 et 1960 de l’élaboration de théories sur le développement politique et la modernisation des nations du tiers monde, il est considéré comme l’un des grands praticiens adeptes des études « psychoculturelles » : l’exploration des différences culturelles aident à expliquer que les politiques diffèrent si amplement d’une nation à l’autre.

Pye explore les aspects les plus durables de la culture chinoise (« la Chine est une éternelle civilisation-État ») et les éléments stables de la psychologie nationale tels qu’ils se sont manifestés dans les périodes traditionnelle, républicaine et communiste. Il esquisse également plusieurs pistes possibles de développement futur. L’accent est mis sur les rôles longtemps joués par l’autorité, l’ordre, la hiérarchie et le quiétisme émotionnel dans la culture politique chinoise tels que façonnés par la tradition confucéenne et l’institution de la piété filiale.

Il a la modestie de qualifier lui-même son travail « d’essai interprétatif et largement spéculatif ». 

Éludant les théories universelles et globales, Pye s’est concentré sur des études de cas, en Chine mais aussi en Malaisie et Birmanie. Bien que considéré à l’instar des experts chinois de sa génération, ses idées ont été l’objet de critiques, notamment : généralisations excessives, utilisation de stéréotypes flagrants ou de « sauts d’imagination » sans apport de preuves, affirmations sans fondement, ainsi : « …les Chinois ne ressentent aucun « besoin de changer fondamentalement et irrévocablement leur nature ou identité fondamentale » (cité par Cheryl Payer Goodman : in Lucian Pye, The Spirit of Chinese Politics).

Rémi Perelman, Asie21

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Qin Hui critique Thomas Piketty

Extrait de l’ouvrage collectif dirigé par Anne Cheng (titulaire de la chaire Histoire intellectuelle de la Chine au Collège de France) dont un des contributeurs, David Ownby, de l’université de Montréal présente, sous le titre « Sortir du système impérial », les travaux de l’historien et économiste chinois Qin Hui.

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« Qin Hui, sous prétexte de recenser l’ouvrage de Thomas Piketty, Le capital au 21e siècle, propose sa propre lecture des destins du « capitalisme » et du « socialisme » à l’ère de la mondialisation. Comme chacun sait, Piketty se focalise sur le problème de l’inégalité croissante dans toutes les économies développées et rassemble des masses de données illustrant le fait que, à quelques exceptions près, le capital est systématiquement investi dans des instruments financiers plutôt que dans l’économie productive. Cette caractéristique fondamentale du capitalisme signifie que l’inégalité est le résultat du fonctionnement du marché et que la lutte contre l’inégalité, qui mine de plus en plus le fonctionnement des économies capitalistes, demande l’intervention active d’un État pour assurer la redistribution nécessaire.

Qin Hui rejette l’analyse de Piketty ainsi que le débat suscité par son ouvrage. La source des inégalités qui handicape les économies développées, selon Qin, est la Chine qui profite des forces de la mondialisation pour éroder les bases de la prospérité occidentale d’après-guerre. L’argument de base est simple : lorsque la Chine a rejoint l’économie mondiale à l’époque des réformes et de l’ouverture, les capitaux ont afflué en Chine pour profiter de la main d’œuvre bon marché et de ce Qin appelle l’avantage chinois « en matière de non-respect des droits de l’homme », c’est à dire la volonté de l’État chinois de poursuivre le développement économique à tout prix, en passant par la confiscation des terres, la suppression des droits des travailleurs et l’exploitation des travailleurs migrants, entre autres (voir ci-dessous).

Au fil du temps, la Chine devient « l’usine du monde », produisant des biens de qualité à bas prix, au détriment des emplois et des recettes fiscales des pays du monde jusqu’alors développé, mais désormais délaissé par les capitaux qui préfèrent l’Eldorado qu’est la Chine. Malgré un excédent de capital et des pénuries de main d’œuvre de plus en plus fréquente, la puissance de l’État chinois fait toujours tourner toute la machine, prêtant les bénéfices aux économies développées pour que « l’échange » puisse se poursuivre. Les dettes ainsi créées ne font qu’intensifier la crise du monde développé, car les gouvernements visent malgré tout à fournir plus de « bien-être » à un nombre croissant de chômeurs malgré une baisse de recette fiscales.

Ainsi, selon Qin Hui, Piketty manque son coup, premièrement parce qu’aucun État ne saura « redistribuer » l’argent qui n’existe plus, et deuxièmement parce que le débat issu de la publication du livre a tourné autour de différents modèles de capitalisme (à l’américaine, à l’européenne, à la scandinave) alors que toutes les économies sont en réalité dans le même bateau face à la Chine. Ainsi, non seulement il n’y a pas de conflit entre « capitalisme » et « socialisme » car ni l’un ni l’autre n’existent, toutes les économies développées étant un mélange des deux et la Chine ayant l’avantage d’être affranchie de toutes les règles, mais l’idéologie en elle-même sert avant tout à détourner le regard du monde développé de ce qui se passe réellement : l’abus du système mondial aux mains de l’État chinois. Fidèle à lui-même, Qin préconise que les ouvriers chinois bénéficient des mêmes droits que les ouvriers mieux protégés ailleurs. Grâce aux recherches de Qin Hui nous voyons ici le conflit immémorial entre les paysans et l’État chinois transposé jusque dans l’économie mondialisée du 21e siècle, les enjeux étant restés sensiblement les mêmes. »

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Développement économique et droits de l’homme

Le rappel du « respect des droits de l’homme » adressé à la Chine par l’Occident n’est pas que l’expression d’une sensibilité, actuellement portée au sort des Ouïgours : il concerne aussi la servitude imposée au long des dernières décennies à une part non négligeable de la population chinoise (jusqu’à 260 millions, en majorité des Han), celle des mingong, paysans migrants devenus manœuvres ou ouvriers dans les agglomérations, dépourvus du sésame qu’est le hukou (permis de résidence). Leurs droits tenus pour négligeables par leurs employeurs avec la complicité tacite des autorités en ont fait des sujets taillables et corvéables à merci. Leurs salaires réduits – avantage offert par ailleurs aux investisseurs occidentaux – ont alimenté le développement économique à tout prix, tout comme la confiscation des terres sans réelle contrepartie a nourri de profitables opérations immobilières au nom de l’expansion urbaine et au détriment des paysans concernés. Les nombreuses émeutes provoquées par ces injustices flagrantes sont généralement vites matées par la police. Le miracle économique chinois et les dommages causés par contrecoup aux économies occidentales sont largement consubstantiels à l’absence du respect des droits de l’homme – comme dans l’Europe du XIXe siècle. Cette situation au retentissement mondial ne peut être évacuée avec le haussement d’épaules qui accompagne généralement l’évocation des « droits de l’hommisme ».

Rémi Perelman, Asie21

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