Grandes manœuvres pour le gaz en Asie centrale et en Transcaucasie

FAITS

Dès son accession au pouvoir en mai 2008, le Président Medvedev s’est attaché, comme promis, à resserrer les liens avec les républiques orientales de la CEI et notamment avec l’Azerbaïdjan, le Turkménistan et le Kazakhstan, à peu près totalement ignorées pendant les années Eltsine. Un des objectifs principaux de sa visite dans ces Etats, début juillet, était de soutenir les projets de Gazprom dans ces régions. 
ENJEUX
Ces dernières années, la Russie avait vendu son gaz aux anciennes républiques-sœurs à un taux plus ou moins élevé selon le degré des relations qu’elle entretenait avec elles, tandis qu’elle en achetait aux républiques exportatrices à un taux relativement bas. Aujourd’hui, face à la concurrence internationale, la politique russe consiste à se rapprocher des prix internationaux, pour faire échec à la politique européenne et à celle des Etats-Unis, qui s’efforcent de diversifier leurs sources et leurs voies d’approvisionnement en drainant vers l’ouest le gaz d’Asie centrale en contournant la Russie.
COMMENTAIRES

Ces pays ont pour projet de construire un gazoduc transcaspien, qui permettrait d’acheminer le gaz turkmène vers la côte turque de la Méditerranée via Bakou. De leur côté, les présidents Poutine et Nazarbayev du Kazakhstan ont déjà conclu en 2007 un accord avec le Président du Turkménistan, Gourbangouly Berdymouhammedov, afin d’acheminer ce gaz vers la Russie via le Kazakhstan, en longeant la côte orientale de la mer Caspienne.

Au cours de sa visite à Bakou, début juillet, Dmitri Medvedev, qui était accompagné d’Alexei Miller, président de Gazprom, a proposé au Président Ilham Aliyev de lui acheter son gaz au prix du marché. Actuellement, l’Azerbaïdjan vend son gaz à la Turquie à 120 US$ les 1000 m³, alors que la Russie vend son gaz à l’Europe à 410US$ les 1000 m³. Alexei Miller estime qu’à la fin de 2008 le prix du gaz pourrait dépasser les 500US$. Mais au cas où le prix du baril de brut atteindrait 250US$, on peut envisager un tarif de 1000US$ les 1000 m³. Il est difficile de rejeter de telles propositions, qui ont également été faites aux Etats d’Asie centrale. 

Ainsi l’acheminement du gaz par la voie du sud et notamment par le réseau Nabucco paraît compromis. Par ailleurs, le projet de construction d’un gazoduc à travers l’Afghanistan dont on reparle de temps à autre, se révèle irréalisable compte tenu de la situation politique et militaire dans ce pays où les forces de l’OTAN ont perdu au mois de juin plus d’hommes (60 tués) que les Américains et leurs alliés en Irak pendant la même période.

Pendant ce temps des travaux ont débuté le 30 juin dans la région de Boukhara pour la construction d’un gazoduc Ouzbékistan-Chine. Ce projet adopté en avril 2007, d’un coût de 2MD US$, prévoit la construction de deux lignes de 500 km. La première devrait entrer en exploitation en décembre 2009 et la deuxième en 2011. Il convient de rappeler aussi que le Turkménistan s’est engagé à livrer à la Chine 17MD m³ de gaz par an à partir de 2009. Ce volume devrait être augmenté de 13 milliards après la mise en exploitation du gisement de Bagtyiarlyk, qui a fait l’objet d’un accord de partage de production avec la Chine.

Cependant le Turkménistan constitue un maillon incertain. Son Président a des positions fluctuantes et son discours varie en fonction de ses interlocuteurs européens, américains, russes ou chinois. Les responsables turkmènes avancent que leurs réserves en hydrocarbures sont de 20,8MD de tonnes de pétrole et de 24,6 trillions m³. Ces estimations demandent à être confirmées. D’autres concurrents sont en lice : Iran, Japon, Pakistan.

Au Kazakhstan, Gazprom Neft a annoncé le 3 juillet qu’il envisage d’acheter à Central Asia Petroleum 49% des actions de la société kazakhe « Mangistaumunaigaz » dont 51% reviendrait à la compagnie nationale « Kazmunaigaz ». Cela lui permettrait d’avoir accès à l’ensemble du réseau kazakh. Gazprom a également manifesté son intérêt pour l’achat de toute la production à venir du gaz du Kirghizstan, que ce pays comptait vendre à l’Azerbaïdjan. Selon les estimations, sa production de gaz pourrait atteindre de 30 à 40 millions de m³ par an entre 2008 et 2011. 

Pour compléter le tableau, signalons le projet de construction du gazoduc Altai, dont les travaux sont retardés, faute d’un accord définitif avec la Chine sur les tarifs. Selon les spécialistes russes, le coût d’exploitation devrait être supérieur de 10 à 15US$ les 1000 m³ par rapport à celui du gaz livré aux frontières de l’Europe. Ce gazoduc de 2700 km, dont la mise en service était prévue pour 2011, devrait depuis les gisements de Yamal traverser les régions de Novosibirsk, Khanty-Mansiisk et Tomsk et aboutir au territoire de l’Altai afin de se raccorder au réseau chinois du Xinjiang. Il acheminerait vers la Chine de 30 à 40MD m³ par an.

On observe qu’à la suite de ces grandes manœuvres, les occidentaux et tout particulièrement les Etats-Unis et l’OSCE ont atténué leurs critiques concernant la situation des droits de l’homme en Ouzbékistan et au Turkménistan. Du côté russe, on estime que la nouvelle offensive de charme américaine et européenne a pour but de faire contrepoids à l’influence russe et chinoise en Asie centrale, alors que dans le même temps les occidentaux sollicitent l’assistance de la Russie pour faire parvenir du matériel, en principe non militaire, aux troupes de l’OTAN en Afghanistan. Lors de la première visite du Président Medvedev à Astana (22 mai), a été abordée l’idée d’une Union eurasiatique dont les deux pôles seraient le Kazakhstan et la Russie et celle d’un accord d’intégration économique à long terme des deux Etats. Ce projet n’a pas manqué de susciter l’inquiétude des Etats-Unis, tandis que le Président ouzbek exprimait des réserves, redoutant d’être relégué au second rang. Quoi qu’il en soit, le « grand jeu » continue : la partie est multiple.

Jean Perrin, Asie21