Jésuites à Pondichéry et l’affaire Naniapa (Les), Paul Olagnier, 1932

LES JÉSUITES À PONDICHÉRY ET L’AFFAIRE NANIAPA

 Paul Olagnier, 1932

S’agit-il d’une affaire des droits de l’homme à Pondichéry au temps de la Régence ? Est-ce qu’une congrégation religieuse au comportement mafieux a voulu faire main basse sur le comptoir de la Compagnie des Indes et a failli y réussir ? Prévarication, mauvaise foi, fabrication de faux, racket, assassinat, vol, tentative de meurtres, accaparement des biens d’autrui de la part de la plus haute autorité de la colonie incitée par cette même congrégation pour son propre bénéfice. Ajoutons une rébellion contre des décisions du pape, une chasse aux autres religieux non achetables et, même, mise en quarantaine d’un cardinal à Macao ! Voilà bien tous les ingrédients pour une histoire que pourrait développer un Alexandre Dumas ou un romancier d’actions extraordinaires et à l’imagination débridée.

Et pourtant, il ne s’agit pas d’une œuvre d’imagination, mais d’une histoire véritable qui s’est déroulée à Pondichéry entre 1705 et 1720. La réalité défie la fiction et se suffit à elle-même. Paul Olagnier en a fait un petit livre qui est paru en 1932 sous le titre Les Jésuites à Pondichéry et l’affaire Naniapa[1]. C’est ce livre, aujourd’hui épuisé, que nous publions ici.

Avocat, maître Paul Olagnier plaida notamment dans les affaires Benoist-Dumas (succession du gouverneur de l’Inde française), Cheïk-Saïd (projet d’établissement français en mer Rouge à l’entrée du golfe d’Aden) et Saïd-Ali (sultan de la Grande-Comore accusé d’avoir commandité un attentat contre Hublot, résident de France aux Comores, en 1895). Il publia au moins un autre ouvrage historique sur le gouverneur Benoist-Dumas[2] .

Le petit livre que nous présentons contient la matière pour un feuilleton de plusieurs épisodes. C’est aussi un modèle de concision et de précision. On sent l’habileté de l’homme de justice qui sait bâtir un dossier en s’en tenant aux faits, lesquels sont suffisamment éloquents par eux-mêmes pour n’avoir pas besoin de commentaires. L’auteur est très avare de ses propres sentiments : sa présentation du dossier suffit à nous faire une religion.

Les éléments incongrus ou cocasses ne manquent pas non plus dans cette chronique ; on retiendra, par exemple, l’excommunication employée à titre de manœuvre dilatoire ou encore la contestation des « frais de bouche » d’un rhinocéros « intransportable » !

Indépendamment de l’histoire assez extraordinaire qui nous est contée, ce livre nous laisse entrevoir les conditions de vie du comptoir en ce début du XVIIIe siècle, les relations entre les Malabars et les Français, entre les Français eux-mêmes, entre la colonie et la métropole. Pour la société indienne, on relèvera entre autres, le problème évoqué des castes de la main gauche qui, semble-t-il, n’existent plus actuellement, mais qui ont encore provoqué des troubles jusqu’au milieu du XIXe siècle.

La culture historique de Me Olagnier n’est pas nécessairement partagée par tous les lecteurs d’aujourd’hui, aussi, avons-nous fait précéder l’ouvrage d’un calendrier pour permettre de situer les événements dans les cadres français et pondichérien de l’époque. Aujourd’hui, l’avion, le téléphone, la télévision, les liaisons Internet sont tellement entrés dans notre quotidien qu’il est important de rappeler qu’un voyage entre la France et Pondichéry durait, à l’époque, six mois dans chaque sens et que seul ce voyage transportait alors les hommes, les marchandises et l’information.

Les protagonistes de l’affaire Naniapa sont nombreux et nous rajoutons in fine un index des noms cités.

Le Pondichéry de cette époque n’existe plus : ce qui pouvait en rester alors a été rasé par les Anglais en 1761, mais le tracé très particulier de la ville a permis une résurrection selon un plan pratiquement identique, sauf pour le fort dans la ville blanche. Jean Deloche, qui a retrouvé des documents administratifs jamais publiés et restés à Pondichéry, vient de produire un livre remarquable sur le terrier de la ville blanche de Pondichéry en 1777[3] ; il donne également un index des différents propriétaires de cette année-là et il est intéressant de voir que, 50 ans après l’affaire Naniapa, les familles de certains de ses protagonistes étaient toujours présentes à Pondichéry[4].

(…)

Roland Bouchet, CIDIF

Lettres du CIDIF – Lettre n°28/29

Lire la suite sur le lien ci-après : http://cidif2.go1.cc/index.php/livres-et-publications/10007-les-jesuites-a-pondichery-et-l-affaire-naniapa

http://www.cidif.go1.cc/index.php?option=com_content&view=article&id=2301:les-jesuites-a-pondichery-et-laffaire-naniapa-par-paul-olagnier&catid=31:lettre-nd28&Itemid=3

LES JESUITES A PONDICHÉRY ET L’AFFAIRE NANIAPA[5]

par Paul Olagnier

Avocat à la Cour de Paris

INTRODUCTION

L’Inde n’est pas le pays de l’intolérance, soit religieuse, soit politique ; si l’on respecte ou paraît respecter les us et coutumes des indigènes, on peut être assuré de la plus grande sécurité. Les conversions religieuses y sont rares, moins par haine ou mépris des croyances étrangères, que par la pensée toute orientale que si Dieu, qui est tout puissant, tolère qu’il y ait dans le monde des religions différentes, c’est qu’il veut être honoré dans chaque pays de façon également différente, suivant les climats, créateurs des institutions et régulateurs sinon de toute morale, du moins de toute adaptation à la morale. Aussi considérons-nous que tout acte de prosélytisme religieux dans l’Inde est parfaitement inutile et superflu, mais s’il ne procure pas aux missionnaires le royaume de la terre, il leur assure au ciel des palmes éternelles. Il ne faut donc pas s’étonner que dans un pays qui compte aujourd’hui plus de 350 millions d’habitants, il y en ait à peine quelques millions qui soient protestants ou catholiques ; encore leur foi, s’accommode-t-elle assez bien du respect et aux besoins de la pratique des rites brahmaniques qu’ils ne délaissent jamais entièrement. Ainsi le veut la tradition ou plutôt le Mamoul, comme disent les Indiens en langue vulgaire.

Cette brève déclaration n’est nullement faite pour enlever ou retirer aux missionnaires le mérite d’un apostolat, où ils ont presque toujours rencontré une résistance passive assez forte et parfois très dangereuse ; le martyre du P. Jean de Brito, à la côte des Maravas, en 1693, n’a pas disparu de toutes les mémoires. Et si l’on lit les Lettres édifiantes et curieuses, publiées au XVIIIe siècle, les traits d’abnégation et de sacrifice à un idéal divin ne peuvent pas ne pas provoquer des sentiments de respect et de profonde admiration. La plupart de ces hommes ont quitté une vie facile en Europe, pour vivre de privations continues, sans obtenir le plus souvent les satisfactions spirituelles qu’ils recherchaient.

Ils n’étaient pourtant pas toujours indifférents aux biens que la terre prodigue. La conquête des âmes demande des armes pour lesquelles l’idée seule est insuffisante, et l’on sait que ce qui compose l’idéal s’expose à bien des compromissions. C’est ce que M. Olagnier nous expose avec des documents irréfutables dans ce petit volume sur Naniapa. Les Jésuites, dont on ne saurait nier la haute culture intellectuelle mais aussi leur grand esprit de domination, se croyaient tenus en ce temps-là de proposer et au besoin d’imposer leur domination, soit directe soit indirecte, aux pouvoirs établis. Le souci d’assurer à leur ordre des ressources matérielles permanentes et puissantes leur en faisait peut-être une nécessité. Est-il besoin d’ajouter que, malgré le manteau sacré dont ils se couvraient, les défauts inhérents à la nature humaine apparaissent quelquefois ? Les procédés employés n’étaient pas toujours d’une rigoureuse orthodoxie morale.

Lorsque s’ouvre cette histoire, ils ont déjà essayé leurs armes contre Hébert, le gouverneur de Pondichéry. Celui-ci avait obtenu du nabab du Carnatic Daoud Khan la promesse de cession de quatre aldées avoisinant la ville, mais le firman lui-même ne fut pas immédiatement accordé et, dans l’intervalle, les Jésuites intriguèrent auprès du gouverneur de Gingy, subordonné du Nabab, pour qu’il empêchât la cession ; ils espéraient l’obtenir pour eux-mêmes, avec les avantages financiers qui s’y rattachaient. L’affaire dura huit mois, avec un jeu fort serré de part et d’autre ; à la fin, Hébert, impatienté, envoya auprès du nabab son courtier, Naniapa, pour essayer de la terminer. Naniapa réussit dans sa mission et rapporta enfin le firman demandé, moyennant un présent ou, si l’on préfère, un achat de 5.000 roupies.

Mais, de ce jour, ce fut la guerre déclarée entre Hébert et le P. Bouchet, supérieur des Jésuites ; le Père ne pardonnait pas au gouverneur d’avoir eu le dernier mot et encore moins peut-être à Naniapa d’avoir contribué à cette victoire. Ce dernier avait le tort d’être, en vertu de ses fonctions, comme le régulateur du commerce, dont les Jésuites désiraient avoir non le monopole mais la haute direction. Il leur importait donc de se débarrasser des deux hommes qui les gênaient. Le sort d’Hébert fut vite réglé ; ils avaient du crédit en France ; ils le firent rappeler.

Quant à Naniapa, ce fut plus difficile et plus douloureux. Il faut lire dans le récit d’Olagnier le pénible calvaire que cet homme eut à gravir, avant d’y trouver la mort, sous l’impulsion directe des Jésuites, mais cette fois avec la complicité du même gouverneur Hébert, restauré par eux dans ses fonctions. Il est peu de faits dans notre histoire coloniale qui se soient réclamés au même degré des principes les plus respectables pour couvrir une œuvre aussi peu morale, et même aussi criminelle.

Si l’on trouve cette appréciation trop sévère, qu’on veuille bien songer que l’affaire Naniapa eut un épilogue. Après la mort du courtier, elle fut évoquée en France par devant le roi et non seulement la mémoire de la victime fut réhabilitée mais encore son fils fut honoré du titre de chevalier et réintégré dans la charge que son père avait occupée. Les Jésuites ont d’autres actes plus honorables et plus éclatants à leur actif et une tâche dans le soleil n’a jamais empêché celui-ci d’éclairer la terre.

Alfred Martineau

Le Rite Malabar

Quand on étudie les événements qui se sont déroulés dans l’Inde française au commencement du XVIIIe siècle, on ne peut s’empêcher de penser que les Jésuites ont caressé le rêve d’y créer, à leur profit, sous le couvert de la France, et grâce à la faveur dont ils jouissaient auprès de Louis XIV, un état sacerdotal analogue à celui qu’ils avaient instauré au Paraguay avec le concours du gouvernement espagnol. Ils furent bien près d’y réussir, et seraient sans doute parvenus à leurs fins, si la mort de Louis XIV et la réaction qui s’est produite contre eux sous la Régence n’étaient venus ruiner leurs espérances.

Pour réaliser leur projet, il était nécessaire : du point de vue religieux, de s’assurer le monopole de fait de l’évangélisation des indigènes ; du point de vue politique, d’imposer à la Compagnie des Indes un gouverneur qui fût à leur dévotion ; du point de vue financier, de faire passer sous leur contrôle toutes les opérations commerciales des comptoirs ; accessoirement, d’acquérir le plus de richesses mobilières et immobilières qu’il leur serait possible.

Lorsque les Jésuites arrivèrent à Pondichéry avec le P. Tachard, qui y fonda la première maison de son ordre en 1675, ils y trouvèrent les Capucins qui y avaient une mission depuis 1660, et qui desservaient la Chapelle sise dans le Fort, et l’Eglise de Notre-Dame des Anges.

Laissant aux Capucins la direction spirituelle des Européens catholiques de la Colonie, dont le nombre devait se trouver nécessairement assez restreint par rapport à celui des indigènes, les Jésuites se consacrèrent à la conversion de ceux-ci, qui offraient à leur zèle un champ illimité. Ils commencèrent donc en 1685 les fondations d’une église dédiée à la Sainte Vierge sous le vocable de Notre-Dame de la Conception, dans la ville noire.

Mais les Capucins protestèrent auprès du Roi. Ils exposèrent que les Jésuites avaient obtenu cette cure par surprise, en affirmant que c’était la volonté du Roi, alors qu’il n’en était rien ; Les Jésuites, à leur arrivée à Pondichéry, avaient été autorisés à dire la messe chez eux, mais rien de plus, et qu’ils entendaient rester curés des Malabars. François Martin avait jugé de bonne politique de demander à l’évêque de San Thomé d’ériger la nouvelle église en paroisse des Malabars, et les provisions leur en avaient été envoyées ; mais les Capucins continuaient leurs revendications. La contestation s’éternisait ; en 1704, dans l’espoir d’en finir, Louis XIV avait chargé de trancher ce différend une commission composée des archevêques de Tours et d’Auch et de l’évêque de Noyon : mais cette commission n’aboutit à rien, et, lorsqu’Hébert prit le gouvernement de Pondichéry en 1708, la question n’était pas encore résolue.

Afin de faciliter, – et par conséquent de multiplier les conversions, – s’inspirant des procédés des premiers apôtres du Christianisme, qui avaient bâti leurs églises là où s’élevaient d’anciens temples païens, et qui avaient élevé des statues et institué des pèlerinages en des endroits consacrés à des divinités champêtres, les Jésuites imaginèrent de faire passer, dans le domaine rituel, une méthode qui avait donné jadis de si fructueux résultats dans le domaine matériel.

C’est ainsi, par exemple, que parmi tant d’autres innovations, ils toléraient le port d’une sorte d’amulette portant la figure d’une divinité païenne, appelée taly ; qu’ils séparaient les parias des autres chrétiens pour satisfaire les préjugés de castes ; enfin, que, connaissant l’habitude des Indiens idolâtres de s’oindre avec de la bouse de vache, ils mêlaient la cendre de cette bouse au Saint Chrême servant au baptême et à la confirmation des païens qu’ils avaient convertis. Ils avaient ainsi créé un nouveau rite, le Rite Malabar.

Ces innovations sacrilèges devaient trouver des détracteurs passionnés chez les autres missionnaires, chez les fonctionnaires et les colons français. L’affaire était grave : des protestations affluèrent à la Cour de Rome. Le Pape Clément XI s’en émut, d’autant plus qu’en Chine, les Jésuites avaient agi de même en amalgamant ingénieusement certaines coutumes venant de Confucius avec les pratiques du Catholicisme. Le Cardinal Maillard de Tournon, Patriarche d’Antioche, fut envoyé par le Pape en Chine et aux Indes avec pleins pouvoirs pour faire une enquête et statuer en conséquence.

Un ordre du Roi du 3 janvier 1705[6] avait assuré son passage ainsi que celui de dix-neuf ecclésiastiques de sa suite jusqu’au premier port des Indes où il aborderait.

Le Cardinal débarqua à Pondichéry le 9 novembre 1703. Après étude approfondie de la question, il publie le 23 juin 1704 un mandement prescrivant notamment de donner à chaque baptisé un nom pris dans le martyrologe ; de ne pas retarder le baptême des enfants nés de parents chrétiens ; de ne pas permettre l’usage du taly ; de bien veiller aux cérémonies du mariage où se glissaient tant de superstitions ; de ne pas tenir compte, pour laisser approcher des sacrements, des jours de purification reconnus par les païens ; d’administrer les sacrements aux parias malades dans leurs demeures ; de ne pas mêler l’huile du Saint Chrême aux cendres de la bouse de vache et de ne pas les répandre sur le front des fidèles.

Ce document fut envoyé à Rome et approuvé le 7 juin 1706 par la Congrégation du Saint Office. Cependant le Saint Père, ne voulant vraisemblablement pas être trop désagréable à la Compagnie de Jésus, ajouta au décret d’approbation que celui-ci serait exécutoire « jusqu’à ce que le Saint Siège en ait décidé autrement sur les observations (s’il y en a) de ceux qui prétendraient avoir quelque chose à réclamer contre la teneur de ce Décret ». Les Jésuites interprétèrent cette restriction comme une autorisation de continuer ces pratiques et ne tinrent aucun compte du mandement du Cardinal de Tournon[7]

Celui-ci était passé en Chine après s’être arrêté à Pondichéry, et y avait pris les mêmes mesures pour faire cesser les pratiques des Jésuites.

Mal lui en prit : le gouverneur Hébert écrivait en effet le 15 février 1710 : « Cette Éminence est toujours retenue à Macao comme dans une espèce de prison. » Il est probable que les Jésuites n’étaient pas étrangers à cette séquestration, car à ce moment-là ils étaient tout puissants au Portugal comme en France – et Macao était aux Portugais. Il est vrai qu’Hébert ajoutait : « Le Cardinal de Tournon repassera à la côte dans le vaisseau anglais qu’on attend le mois prochain à Madras. »

Le premier gouvernement d’Hébert

Il y avait un second point qui ne tenait pas moins à cœur à la Mission que le nombre de conversions : c’était la main mise sur le commerce de la Compagnie.

Ce commerce était tout entier entre les mains d’un courtier, appelé modéliar, qui servait d’intermédiaire entre elle, les marchands, les tisserands et tous les corps de métier : il servait en même temps d’interprète, de rédacteur des contrats, de caution pour les fermiers indigènes, et enfin d’expert ; sa personnalité était donc de première importance.

En 1708, Hébert, l’un des directeurs de la Compagnie, nommé gouverneur grâce à l’influence de son frère, évêque d’Agen, succédait à Pierre Dulivier, directeur du Bengale, chargé par intérim du gouvernement ; le modéliar était un Indien chrétien, nommé Lazaro, dont la famille était au service de la Compagnie depuis le gouvernement de François Martin. Ce Lazaro ne s’était imposé ni par son crédit, ni par son expérience des affaires, ni par d’autres capacités, mais avait sans doute mérité cette place par son zèle à servir les Jésuites, à qui il rapportait par le menu tout ce qui se traitait par son intermédiaire, et dont il suivait aveuglément les directives.

Hébert, qui se proposait déjà de ne pas lui conserver ce poste, fut déterminé à le congédier sans plus attendre, ayant appris qu’il avait rapporté au P. Tachard une négociation dont il avait été chargé auprès du rajah de Gingy. Lazaro avait été immédiatement remplacé par un Indien idolâtre, fort honnête homme et fort capable, nommé Naniapa. Ces deux mesures avaient exaspéré la Mission : le P. Tachard, accompagné des Pères Diolu et Dieusse, avait fait une démarche auprès d’Hébert pour le faire revenir sur ces deux décisions. Cette démarche n’avait donné aucun résultat.

Ne pouvant obtenir la réintégration de Lazaro, les bons Pères espérèrent au moins faire révoquer Naniapa sous prétexte de paganisme et le faire remplacer par un autre de leurs convertis. A cet effet, le P. Tachard écrivit au gouverneur pour lui démontrer les suites que ce choix, selon lui, allait entraîner : Naniapa aurait témoigné une véritable haine contre les chrétiens de Pondichéry ; on devait perdre tout espoir d’obtenir de nouvelles conversions ; enfin, les missions situées à l’intérieur des terres couraient de véritables dangers si Naniapa restait modéliar.

Et le Père Tachard, appelant Dieu à la rescousse, terminait sa lettre par cette adjuration :

« La piété dont vous faites profession me répond que vous ne trouverez pas mauvais que je vous dise que l’ordre de Dieu et de l’Eglise est encore parfaitement conforme aux volontés du Roi… Jugez, Monsieur, en la présence de Dieu, si vous pouvez retenir plus longtemps un gentil dans la charge de modéliar ? … »

Dans sa réponse datée du 20 octobre 1708, Hébert commence par remettre brutalement le Père Tachard à sa place :

« Vous êtes tellement accoutumé, écrit-il, à vous mêler des affaires de la Compagnie, nonobstant la prière que je vous ai faite plusieurs fois de nous laisser en repos, que je ne suis pas étonné si vous prenez parti dans l’affaire Lazaro …

Vous avez tellement embarrassé les précédents gouverneurs par vos importunités et par les menaces que vous leur faisiez à tous moments d’écrire au Roi, qu’ils ont été obligés de tout vous céder… ».

Puis, passant au spirituel, et pour enlever tout crédit à son correspondant au point religieux, il critique fort à propos les innovations du rite malabar :

« … Je suis obligé de vous dire que, depuis que je suis à Pondichéry, je suis très mal édifié de vos conversions, puisque les plus mauvais sujets que nous ayons à Pondichéry ce sont les nouveaux chrétiens…  et comme vous leur permettez toutes leurs cérémonies  idolâtres, tant à leurs mariages, enterrements, que dans leurs anciennes manières de faire, il ne faut pas s’étonner si ce ne sont que demi-chrétiens…

… Et cette séparation à l’église des parias d’avec les autres chrétiens, que vous enterrez même dans un lieu séparé, comme s’ils n’étaient pas enfants d’une même mère, et comme s’il y avait dans le Paradis un lieu plus bas et éloigné des tribus pour eux !… … Et ces tambours et ces trompettes qui servent aux Idoles et aux enterrements des gentils, et qui précèdent ceux de vos chrétiens, ce taly, ce coco, ces herbes superstitieuses dont se servent les gentils, que votre catéchiste fait mettre en sa présence, en gardant la Vierge, le Crucifix et les chandeliers d’argent, que vous envoyez dans la maison des nouveaux chrétiens malabars qui en font les mêmes usages que les gentils !

Pouvez-vous, après ces cérémonies, nous persuader que, nonobstant ces pratiques et plusieurs autres aient été condamnées par un grand prélat, vous ne laissez pas de les continuer, ce qui cause un véritable scandale à tous les véritables chrétiens, auquel il faut apporter un prompt remède et vous obliger d’enseigner vos catéchumènes et vos néophytes suivant les lois et l’usage de l’Eglise Catholique, Apostolique et Romaine… ».

Enfin, cette lettre se termine par un rappel des charités de Naniapa qui fournissait gratuitement de l’huile à la Mission pendant toute l’année, et à qui pas un Chrétien dans la misère ne s’adressait en vain. « Quand je vous en ai fait souvenir, continue Hébert, vous m’avez répondu qu’il faisait exprès pour mieux cacher son mauvais esprit. Mon Dieu ! Quelle interprétation vous donnez des bonnes actions !… Faut-il qu’un Religieux marque une si grande passion comme vous faites !… »

La conduite des convertis n’était d’ailleurs pas pour faire apprécier les conversions : voici comme Hébert en parle dans une lettre adressée le 15 février 1710 à Pontchartrain[8] :

« De tous les gentils qui ont embrassé la religion chrétienne, le plus grand nombre est des parias, qui sont plus libertins que les autres : ils s’enivrent aisément ; ils volent quand ils peuvent et sont fort adonnés à la lubricité ; ils s’imaginent encore qu’étant chrétiens – car la nécessité a beaucoup de part à leur conversion –comme on leur fait des charités, ils ne veulent plus travailler, et quand on veut les reprendre, ils répondent : « Je suis Chrétien, faut-il que je travaille ? »

Ce n’était pas seulement dans ses lettres qu’Hébert ne manquait pas une occasion de tenir tête aux Jésuites. Derrière leur jardin se trouvait un terrain dont ils s’étaient emparés, et pour y aller plus commodément, ils avaient bouché une rue des deux côtés, de leur autorité privée. Hébert leur en demanda la raison : ils répondirent qu’ils avaient agi de la sorte afin de ne pas voir une petite pagode, où toutes les nuits les gentils faisaient des adorations et des libations au dieu Polléar[9], qui préside aux mariages.

Au commencement de 1710, Hébert fit ouvrir la rue, et pour ôter tout prétexte aux Jésuites, il proposa en secret aux Idolâtres de faire abattre ce pagotin parce que, bâti au milieu de la rue, il nuisait à la voie publique : ceux-ci l’abattirent eux-mêmes pour être agréables au gouverneur – et tout le monde, y compris les autres religieux – témoigna sa satisfaction  sauf, bien entendu, les Jésuites.

Hébert triomphait ; il écrivait à Pontchartrain dans la lettre précitée :

« … Je suis arrivé à bout de les obliger à nous laisser en repos et à ne plus se mêler de nos affaires, si bien que nous avons la paix depuis six mois et que nous ne les voyons que pour des affaires où ils ont besoin de l’autorité de toute nature, dont ils voulaient autrefois être les seuls juges… ».

Le gouvernement de Dulivier

Ce triomphe devait être éphémère : les Jésuites comprirent que, tant qu’Hébert serait à la tête de la colonie, ils n’arriveraient pas à leurs fins : ils le firent savoir à leurs confrères à Paris.

Le Père La Chaise, confesseur de Louis XIV, était mort le 20 janvier 1710. Il avait été remplacé par un autre Jésuite, le Père Le Tellier, qui, précisément, à propos des innovations rituelles des Jésuites en Chine, avait pris leur défense contre les Missions Etrangères dans un ouvrage qui avait été condamné en Sorbonne[10].

Il n’est pas téméraire de penser que le P. Le Tellier s’entremit auprès des Ministres et de Directeurs de la Compagnie pour obtenir le rappel d’Hébert – qui fut décidé – et pour faire nommer à sa place Pierre Dulivier, dont le caractère était loin de présenter la combativité de celui d’Hébert.

Dulivier avait pour instructions de faire exécuter une décision prise, à l’instigation des Jésuites, par le Conseil du Roi le 14 février 1711, portant « que l’emploi de Modéliar ou de chef des Malabars soit toujours possédé par un chrétien et qu’on l’ôte incessamment  au gentil[11] Naniapa. »

Mais le gentil Naniapa était indispensable à la Compagnie ; aussi les directeurs apportèrent-ils un tempérament à la brutalité de cette résolution en l’amendant comme suit :

« On donnera six mois à Naniapa pour se faire instruire et si, dans ce temps-là, il ne se fait pas chrétien de bonne foi, il faudra le changer et mettre un chrétien à sa place. »

Comme les Jésuites étaient pratiquement les seuls à convertir les indigènes, il en découlait que le chrétien qui deviendrait modéliar serait très probablement une de leurs créatures.

Pierre Dulivier appartenait à une famille de commerçants importants de Bayonne, qui avait essaimé à Lyon et à Paris ; Il avait déjà rempli les fonctions de gouverneur, par intérim, du 9 février 1707 au 13 juin 1708.

Veuf de Françoise Moisy, il avait épousé en secondes noces Marie-Monique de Bruix, de Bayonne, avant de repartir pour Pondichéry.

Le 15 février 1713, il avait donné procuration par devant Me Gaillardie, notaire à Paris, à son banquier à Paris Jean-Baptiste Dusault, d’employer les fonds provenant de la succession de Françoise Moisy en achats d’immeubles au nom des enfants nés de son premier mariage.

Il quittait Paris avec sa femme et sa suite, et arrivait à Saint-Malo le 3 mars 1713. Cette suite comprenait un sieur Arnaud et le jeune Benoist Dumas, âgé de 17 ans, filleul de son cousin Benoist Dulivier de Lyon, qui le lui avait recommandé.

Voici comment Dumas raconte les circonstances qui ont précédé son départ :

« … En l’an 1712, le sieur Dulivier ayant été nommé gouverneur de Pondichéry proposa au sieur Dumas de l’emmener avec luy aux Indes en qualité de son secrétaire avec promesse de l’avancer à la première occasion.

« Ce dernier qui avait envie de travailler goûta la proposition et y consentit ; il se rendit à Saint-Malo en compagnie du sieur Arnaud, jeune homme de mérite, fut adressé à M. Dudemenaine, qui les mena chez les principaux de la ville. Il s’embarqua avec le sieur Dulivier sur le vaisseau l’Auguste… ».

Dulivier était resté plusieurs jours à Saint-Malo avant de s’embarquer car, dès son arrivée, le temps avait été épouvantable, et le sieur Lempereur, ordonnateur à Saint-Malo écrivait le 19 mars 1713 au Ministre de la Marine :

« Pour l’Auguste sur lequel Monsieur et Madame Dulivier doivent s’embarquer, il est encore dans le port en attendant que le vent calme, et c’est un grand bonheur pour eux qu’ils ne se soient pas trouvés à la mer dans les orages terribles qu’il fait ici depuis dix jours… »

C’est ainsi que Dumas avait pu faire de nombreuses visites pendant ce séjour forcé dans cette ville.

Enfin, le vaisseau mit à la voile le 23 mars ; il relâcha le 10 avril aux Canaries, d’où il partit le 22 ; doubla le Cap de Bonne-Espérance le 22 juin et arriva à l’île Bourbon le 26 juillet ; il y resta sept jours, et leva l’ancre le 2 août pour arriver à Pondichéry le 24 septembre.

Le lendemain, Dulivier prenait possession du gouvernement. Il avait trouvé Hébert jouissant d’une excellente santé, mais comme il avait appris sa disgrâce depuis plusieurs mois, il avait laissé les affaires de la Compagnie dans la plus triste situation ; l’état de la trésorerie notamment était lamentable : il restait 14 pagodes en caisse, et il fallait, à la fin du mois, payer les troupes et le personnel administratif. Heureusement, Dulivier apportait 75.000 livres avec lesquelles il espérait parer aux premiers besoins et, avec les revenus de la place, satisfaire aux dépenses nécessaires jusqu’au mois d’avril suivant.

Dulivier mandait à Pontchartrain par lettre du 14 février 1714 :

« Je me trouve obligé de reprendre ce que j’ai eu l’honneur de marquer à Votre Grandeur sur le triste état où la Compagnie est réduite dans l’Inde ; son commerce, son crédit sont entièrement perdus ; la réputation que le Nation s’était acquise tombe insensiblement, et sans un prompt remède qui ne consiste qu’à satisfaire les créanciers, elle deviendra le mépris de tous les Orientaux…

 

Le comptoir de Surate gémit sous le poids de la misère et d’une espèce d’esclavage ; celui de Bengale est tourmenté sans cesse par les créanciers, qui ont retenu sur leurs fonds deux vaisseaux de Saint-Malo… Ici nous sommes dans le plus pitoyable état du monde… »

Quant à Hébert, il refusa catégoriquement de rendre des comptes à son successeur malgré ses sommations.

La tâche de remettre sur pied les affaires de la Compagnie n’était pas aisée ; dès son arrivée, Dulivier s’y employa, mais il fut aussitôt en butte aux réclamations des Jésuites qui, connaissant les ordres de la Cour, exigeaient le remplacement de Naniapa par Lazaro : c’était assurément la dernière faute à commettre, faute qui aurait compromis irrémédiablement les affaires de la Compagnie. Dulivier n’y consentit pas, quelles que fussent les conséquences fâcheuses qu’il devait craindre de sa désobéissance ; mais il estima que ses devoirs de chef de la colonie étaient plus impérieux que les ordres dictés par le fanatisme de la Cour, excité par le désir des Jésuites de mettre la main sur le commerce de la Compagnie sous le couvert de Lazaro.

Aussi, Dulivier saisit-il de la question, le 9 mars 1714, le Conseil Supérieur qui comprenait Cuperly, Bongré et Dulaurens. Le Conseil, après avoir examiné les décisions de sa Majesté sur le Mémoire en demande des Jésuites, tout en déclarant qu’il était prêt à exécuter ces décisions avec tout le zèle possible, en signala les conséquences dangereuses qui pourraient causer la ruine de notre établissement. Le Conseil rappelait que, sous le gouvernement de François Martin en 1705, on avait interdit les cérémonies du culte des Idoles et qu’il avait été question d’abattre la pagode voisine de la maison des Jésuites ; que deux mille familles, notamment celles des tisserands, avaient quitté la ville, et que, conformément  à  l’avis même du curé de la paroisse de Notre-Dame des Anges, le Père Esprit de Tours, on avait dû rapporter cette interdiction, et laisser subsister la pagode.

Quant à la révocation de Naniapa, elle était encore plus inopportune : il y avait peu de jours que le Nabab d’Arcate avait envoyé des cavaliers pour reprendre les aldées qui avaient été données à la Compagnie ; de plus, il était caution de tous ses baux, de ses rentes et de ses revenus : s’il était révoqué, il quitterait indubitablement Pondichéry, les fermiers et les débirentiers le suivraient, et ne paieraient plus rien.

Pour donner satisfaction aux ordres du Roi dans toute la mesure du possible, tout en sauvegardant les intérêts de la Compagnie, le Conseil décidait d’adjoindre à Naniapa un « commodéliar » chrétien nommé Chauvry, « pour agir ensemble dans toutes les affaires, avec les mêmes pouvoirs, honneurs, prérogatives et prééminences attachés à cet emploi, sans différence ni distinction de premier et de second, leur recommandant la bonne union et intelligence[12].

Dans une longue lettre adressée à Pontchartrain le 18 juillet 1714, Dulivier donne les raisons majeures qui l’ont décidé à ne pas exécuter les décisions de la Cour de Versailles, concernant Naniapa :

« … Ce Gentil est, à la connaissance de tout le monde, un des plus habiles hommes pour les négociations d’une Compagnie qu’il y ait dans l’Inde. Sa correspondance s’étend partout. Il n’y a point de service qu’il ne soit capable de rendre même dans les plus pressants besoins…

 

« Lorsque je suis arrivé avec l’Auguste, le dernier des quatre vaisseaux partis de Saint-Malo en 1713, j’ai trouvé à mon arrivée ici que ce courtier avait été chargé du soin de la cargaison des Deux Couronnes et du Lys Brillac et qu’il avait en mains la plus grande partie des fonds que ces vaisseaux avoient apportez pour leurs emplettes. Ce temps n’était pas favorable pour songer à l’exécution des ordres de la Cour par différents inconvénients qui auroient pu arriver, comme j’ay eu l’honneur de marquer à votre Grandeur. Dans peu de distance de leur départ, le Saint-Louis et le François sont arrivés. Le Mercure, le Jason, la Vénus y mouillèrent aussy dans les temps cy-dessus ; tant d’affaires demandaient une personne de son expérience pour en avoir la conduitte au lieu d’un ancien modéliar chrétien nommé Lazarou, fort avancé en âge et incapable d’ailleurs de soutenir le commerce, que les R.R. Pères proposoient.

« Je ne doute pas qu’on en écrira à Votre Grandeur, mais je la supplie instamment de vouloir bien suspendre son jugement jusqu’à ce que je puisse luy éclaircir la conduite que j’aye tenue dans cette occasion pour m’accorder autant qu’il m’a été possible aux décisions du Conseil dans la dure nécessité où je me suis trouvé.

« J’ai donné à ce modéliar gentil un coadjuteur chrétien, muni de la même autorité et sans distinction de préséance affin qu’il put entrer dans toutes les affaires, en prendre une entière connaissance et se rendre capable de remplacer seul ce poste qui est un des plus considérables que l’on ne peut l’avoir représenté à Votre Grandeur. Toutes ces raisons m’empêchent de rien terminer à l’égard du sieur Naniapa, dont la perte ne peut qu’être préjudiciable à Pondichéry. »

Les Jésuites n’avaient pas satisfaction, puisque d’une part Naniapa n’était pas révoqué et que, d’autre part, ce n’était pas Lazaro, leur créature, qui était nommé modéliar, mais Chauvry.

Alors, ils voulurent se rattraper sur la démolition de la pagode et l’interdiction des cérémonies païennes. Les Indous eurent connaissance de leurs nouvelles démarches : dans les premiers jours de novembre 1714, quelques chefs des castes se réunirent chez l’un d’eux, nommé Tenaverayapoullé, et tous les conjurés jurèrent de mourir plutôt que de permettre qu’on abattit la pagode voisine de la maison des Jésuites.

 

La nuit suivante, une nouvelle réunion eut lieu chez le nommé Kalavé Tandaven ; il y fut résolu que, si la permission de jouer des instruments de musique le dimanche leur était retirée, tous quittaient la ville ; la nuit suivante, une nouvelle réunion avait lieu où la même résolution était prise.

 

Dulivier, aussitôt informé, réunit le Conseil le 9 novembre : il fut décidé que deux indigènes qui semblaient les meneurs, Chegapamodely et Kalavé Tandaven seraient arrêtés et chassés de Pondichéry avec défense d’y rentrer sous peine de châtiments corporels et de voir raser leurs maisons. Le 16 novembre, une nouvelle délibération du Conseil ordonnait l’arrestation et le bannissement d’un autre meneur nommé Velleyambelan, agent secret des deux chefs du complot.

 

A cette séance, Dulivier informa le Conseil que, pour se conformer autant que possible aux décisions du Conseil du Roi du 14 février 1711, il avait convoqué les chefs des castes pour leur interdire aucune cérémonie païenne dans leurs pagodes ou ailleurs pendant la quinzaine de Pâques, l’octave du Saint-Sacrement, les fêtes de l’Ascension, de l’Assomption, de Saint-Louis, de la Toussaint, de Noël et les Dimanches, les jours de la nouvelle lune lorsqu’ils tombaient un dimanche, enfin de jouer des instruments de musique à leurs mariages ou à leurs enterrements lorsqu’ils auraient lieu un dimanche.

Il leur avait en même temps représenté la douceur du gouvernement, la tranquillité et la sécurité dont ils jouissaient, les profits considérables qu’ils avaient faits depuis son arrivée : que tous ces avantages valaient le sacrifice de quelques usages ; qu’enfin, ceux qui ne voudraient pas se soumettre, pourraient se retirer où bon leur semblerait sans être inquiétés.

Le moment semblait bien choisi pour faire exécuter les ordres de la Cour : c’était la saison des pluies, le riz était bon marché, la famine n’était pas à craindre, enfin le Raja de Gingy, qui, étant païen, protégeait la religion des Gentils, était mort au mois d’octobre précédent.

Cependant, pour ne pas pousser les choses à l’extrême, le 21 novembre, le Conseil, considérant que les chefs du complot et leur agent s’étaient cachés, et qu’en les faisant arrêter, on risquerait d’exaspérer la population, décida de surseoir à l’exécution des deux délibérations précédentes.

 

La fin du mois de novembre et tout décembre se passèrent bien ; même le jour de Pongol, qui est le premier de l’année païenne, et qui arrivait le 11 janvier 1715, aucun mouvement ne s’était produit. Les choses se gâtèrent le 1er février. Sept ou huit chefs de castes vinrent demander à Dulivier la permission de célébrer la nouvelle lune qui tombait le dimanche 3. Il refusa, mais leur dit qu’il ne s’opposerait pas à ce que la cérémonie fût célébrée le lundi suivant. Le lendemain, dans la matinée, la moitié de la population indigène quittait la ville, notamment tous les représentants des corps de métier nécessaires pour charger les deux vaisseaux de Saint-Malo la Paix et le François d’Argouges, qui étaient en rade, et qui devaient partir à la fin du mois pour profiter de la mousson lors de leur retour en France. Toutes les boutiques, tous les magasins furent fermés ; il était impossible d’acheter quoi que ce fût pour se nourrir : la ville présentait l’image de la désolation.

Il y avait de quoi s’alarmer : le Conseil fut réuni d’urgence le jour même et jugea à propos qu’avant de rien décider, le Gouverneur réunît les officiers de la garnison et des vaisseaux ainsi que les principaux habitants de la ville, enfin qu’il fît appeler au Conseil les Supérieurs des Missions et les missionnaires ; chaque Ordre donnerait son avis séparément.

 

A l’instant, en exécution de cette délibération, le gouverneur fit appeler au Conseil le Chevalier de Nyon, commandant des troupes, de Beauvollier de Courchant, major ; les capitaines de Chardonnaud, de Boutteville et la Générie ; de la Mancière-Gravé et la Vigne-Buisson, commandants des vaisseaux la Paix et le François d’Argouges ; Durand, de la Jonchais et de la Monnerie, officiers desdits vaisseaux ; les lieutenants Delarche, Dugué, Mouffle, de la Fosse, Grouet et Cordier, enfin les sieurs Moisy, de la Prévostière, de Flacourt, Albert de la Touche, de la Morandière, de Tremaine et Legou. En raison sans doute de son jeune âge, – il avait dix-neuf ans – et malgré l’affection que lui témoignait Dulivier, – Dumas ne fut pas appelé.

 

Tous « ont dit d’une seule voix et d’un sentiment unanime qu’il convenait, pour rappeler ces peuples, de leur accorder la permission de faire cette cérémonie qui n’arrive que fort rarement les jours de dimanche pour éviter les inconvénients qui en pourraient arriver en leur refusant… »

Dulivier fit ensuite appeler le P. Esprit de Tours, supérieur des Capucins et les autres missionnaires de cet ordre. Celui-ci vint au Conseil accompagné du P. Jean-Baptiste d’Orléans. Le P. Esprit demanda si les ordres de Sa Majesté étaient précis ou conditionnels ; les ordres lui furent montrés ; les deux Capucins furent d’accord pour permettre les cérémonies de la même manière qu’elles leur étaient permises lorsque le gouverneur était arrivé à Pondichéry.

 

Puis vint le tour des Jésuites ; leur supérieur, le P. Bouchet[13], était à Ariancoupom. Dulivier lui dépêcha un exprès pour le prier de se transporter au Conseil afin de donner son avis. Sa Révérence ne se rendit pas au Conseil, mais « fut droit à la maison de leur communauté d’où elle députa les RR. PP. La Breuille et Hébrard qui entrèrent au Conseil. »

Dulivier leur montra la nécessité qu’il y avait que leur Supérieur fût présent pour satisfaire aux ordres du Roi, qui prescrivaient que, lorsqu’il s’agirait des choses concernant la Religion, on ferait appeler les Supérieurs pour délibérer ensemble et agir de concert. Le P. La Breuille dit que le R.P. Bouchet n’avait pas cru nécessaire de venir au Conseil, et qu’il avait aussi bien lui, La Breuille, représenté que tant que Naniapa serait à la tête des affaires, il serait un obstacle à la Religion. Cette déclaration ne répondait pas à la question : car il ne s’agissait pas de savoir s’il fallait ou non laisser à Naniapa l’emploi de modéliar, mais d’autoriser ou non les païens à célébrer le dimanche la fête de la nouvelle lune. Là-dessus, les deux Jésuites se retirèrent et revinrent un quart d’heure après avec leur Supérieur.

Dulivier présenta derechef que depuis quatre jours la plus grande partie des Malabars avaient quitté Pondichéry, qu’il avait essayé en vain de ramener ceux qui étaient partis et qu’il avait toutes les peines du monde à retenir ceux qui étaient restés ; que les vaisseaux en rade allaient être hors d’état de profiter de la mousson pour rentrer en Europe ; que les fonds destinés à l’achat des marchandises composant la cargaison de ces vaisseaux étaient entre les mains des marchands dispersés à l’intérieur des terres ; qu’enfin la Compagnie allait cesser de percevoir ses rentes et ses revenus. Il priait donc les Pères de lui dire ce qu’ils pensaient et s’il était à propos de tenir bon ou de céder.

Le P. Bouchet répondit que, suivant la grande expérience qu’il avait de ces troubles dans l’Inde, il fallait se servir de l’occasion qui se présentait pour démolir la fameuse pagode qui gênait les Jésuites ; que c’était un moyen sûr de faire revenir les idolâtres. Il ajouta que Naniapa était la cause de ces désordres et que tant que celui-ci serait à la tête des affaires, ce serait toujours un obstacle à la Religion.

Procès-verbal de cette entrevue fut dressé, et copie en fut envoyée aux Pères afin de la leur faire signer : tous trois refusèrent, alléguant que ce procès-verbal ne contenait pas exactement leurs déclarations ; ils promirent d’envoyer quelques jours plus tard leurs déclarations écrites et signées.

Il convient d’admirer l’imperturbable entêtement de ces réponses, leur opposition manifeste avec le plus simple bon sens, et leur mépris souverain des réalités. En effet, la démolition de la pagode ne pouvait avoir d’autre résultat que d’exaspérer encore plus le fanatisme des idolâtres, et la révocation de Naniapa qu’ajouter aux embarras presque insurmontables du Conseil Supérieur : ces raisons n’étaient rien aux yeux des Jésuites aveuglés par leur haine contre cet homme en qui ils voyaient le principal obstacle à leurs ambitions.

Il restait à recueillir l’avis du P. Tessier, Supérieur des Missions Etrangères et de ses missionnaires, les Pères Roost, Cordier, Néez et de Saint-Gervais. Dulivier leur fit une fois de plus l’exposé de la situation et leur demanda leur avis. Le P. Tessier lui répondit simplement :

« Vous savez si la chose est possible ou non ; s’il est vrai qu’elle le soit, il faut la soutenir ; si, au contraire, il y a impossibilité, il convient de céder puisqu’à l’impossible nul n’est tenu. »

Et, sur cette réponse peu compromettante, ces messieurs se retirèrent.

En somme, tout le monde, à l’exception des Jésuites, était d’avis qu’il ne fallait pas s’entêter à maintenir une mesure absurde, qui ruinait Pondichéry et le commerce de la Compagnie. Restait à trouver le moyen de la rapporter pour faire cesser l’exode des Malabars ; il est probable que ce fut Naniapa qui fut chargé de négocier leur rentrée.

Ceux-ci exigèrent que de Nyon et Cuperly vinssent à leur rencontre à moitié chemin sur la route de Villenour, pour leur promettre au nom du Gouverneur qu’on leur accorderait les mêmes libertés que celles dont ils jouissaient à son arrivée.

Dulivier réunit le surlendemain 6 février un nouveau Conseil, où il convoqua comme l’avant-veille les officiers de la garnison, ceux des vaisseaux et les principaux habitants : tous furent unanimes à décider que de Nyon et Cuperly seraient envoyés aux Malabars pour leur promettre satisfaction.

Dans une lettre adressée à Maurepas par de Nyon le 26 février 1715, celui-ci raconte comment cette mission fut remplie :

« Nous voilà donc députés le second (Cuperly) et moi pour les aller joindre à une lieue et demie d’icy où il était convenu qu’ils se trouveroient ; ils n’y étoient seulement pas, et nous fûmes obligés de les attendre près de trois heures ; à la fin, étant arrivés, nous leur confirmâmes ce qu’on avoit résolu de leur tenir, et, pour plus grande assurance, nous jurâmes sur leur tête (serment à leur manière) en y apposant nos mains, qu’on leur tiendrait parole.

Le traité ne fut pas difficile à conclure avec les chefs des castes ou de tribus, et ce fut une allégresse universelle parmi un nombre incroyable de ces pauvres peuples qui, avant la fin de ce même jour, reprirent les mêmes travaux et les occupations qu’ils avoient abandonnés à cause de l’interruption du culte de leur religion. »

Dulivier et les membres du Conseil pouvaient espérer obtenir quelque tranquillité après une si chaude alerte et en avoir fini pendant quelque temps avec ces débats religieux ; c’était mal connaître nos Jésuites.

Le 18 février, ces messieurs envoyèrent à Dulivier les déclarations écrites rectificatives au procès-verbal de la séance du Conseil du 4. Il y avait un premier papier du P. La Breuille, certifié « conforme à la pure vérité » par son confrère Hébrard, papier qui n’ajoutait rien d’important au procès-verbal. A ce papier était annexée une déclaration dans laquelle le bon Père déclarait que le gouverneur avait voulu lui faire signer un écrit où il remarquait qu’on le faisait parler autrement qu’il l’avait fait, et qu’on avait supprimé des choses importantes qu’il avait dites, c’est pourquoi il avait fait l’écrit précédent qui rapportait exactement ses paroles. Le P. La Breuille prenait prétexte de la concision des termes du procès-verbal pour accuser Dulivier d’avoir dénaturé sa pensée : la comparaison du procès-verbal et de l’écrit rectificatif prouve qu’il n’en était rien, mais, du moment que Dulivier ne se pliait pas à leurs injonctions, il était expédient de le déconsidérer dans la mesure du possible, en l’accusant d’avoir dressé un procès-verbal inexact et tendancieux.

Le second papier émanait du P. Bouchet ; il était certifié conforme à la pure vérité par les Pères La Breuille et Hébrard, et n’ajoutait rien au fond à ce qu’avait mentionné le procès-verbal.

Le surlendemain, 20 février, dans la matinée, Dulivier se trouvait au Fort Louis en compagnie de Monseigneur de Visdelou, évêque de Claudiopolis, du P. Louis, Capucin, Buisson, de Cuperly et de la Prévostière, lorsque le Frère Poupias, Jésuite, lui remit une lettre, non datée, à lui adressée par le P. Bouchet et qui était ainsi conçue :

« Monsieur,

On vient de m’informer que Naniapa, après avoir fait des maux infinis à la religion chrétienne ; après avoir fait des railleries basses et impudentes de ce qui regarde nos mystères ; après avoir empêché plusieurs Gentils d’embrasser la foy ; après avoir fait apostasier les fidèles par ses promesses, ses menaces et ses pourboires ; après avoir fait tous ces efforts pour rendre infâmes les chrétiens, dans la manière de leur donner à manger les y traitant comme des chiens ; après avoir poussé sa fureur jusques à prendre les moyens pour emprisonner et chasser de leurs Eglises les missionnaires des terres ; enfin, après avoir volé des sommes immenses, on me vient, dis-je, de dire qu’il en emploie une partie pour rendre ridicules quelques-uns des chrétiens qui sont pauvres sous prétexte de leur donner à manger, et pour achever la comédie qu’il donne à tous les Gentils de la ville qui en font déjà de sanglantes railleries, il veut donner à chacun un chapelet abusant ainsi de leur simplicité.

Agréez, Monsieur, que n’ayant pas moi-même les moyens d’empêcher une action si indigne, j’implore pour cela votre autorité, afin que, ne vous laissant pas éblouir par les fausses couleurs d’une bonne œuvre, vous ayez la bonté de la lui défendre et de détromper par là ceux qui seraient portés à l’en canoniser et ce sera une grâce dont j’aurai toute la reconnaissance possible.

Je suis avec respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Signé : J.V. Bouchet, Jésuite »

Le P. Bouchet, qui manquait d’imagination, reprenait ainsi à son compte le vieux reproche du P. Tachard qui, six ans auparavant, avait déjà accusé Naniapa auprès d’Hébert de ne pratiquer l’aumône vis-à-vis des chrétiens malabars que pour les engager à apostasier.

 

Lorsque Dulivier reçut cette lettre il était onze heures et demie ; il convoqua aussitôt le Conseil pour une heure de l’après-midi ; il lui communiqua cette lettre, et le Conseil résolut d’envoyer immédiatement le second modéliar Chauvry et un chrétien malabar nommé Pedro pour interdire à Naniapa de continuer ses aumônes et de se rendre aussitôt au Conseil avec six des principaux chrétiens pour être entendu sur ce qui s’était passé.

Naniapa n’eut pas de peine à démontrer sa bonne foi ; son crime avait consisté à donner à manger aux pauvres chrétiens malabars, comme il l’avait fait bien souvent, à leur donner après le repas une pièce de toile et à leur distribuer trois cents chapelets qu’il avait achetés par commisération à un matelot français. La bonne foi de Naniapa était évidente, et les choses en restèrent là… pour le moment.

C’était une grande désillusion pour les Jésuites : ils avaient fait rappeler Hébert parce qu’il leur refusait de révoquer Naniapa ; ils avaient obtenu du Conseil du Roi une décision formelle pour que celui-ci fût révoqué, s’il ne se convertissait pas, et ils savaient que fort attaché à sa religion, il ne se convertirait à aucun prix ; ils escomptaient ce refus pour imposer Lazaro, le modeliar de leur choix ; ils avaient fait renvoyer Dulivier à Pondichéry, comptant, sinon sur sa faiblesse de caractère, du moins sur une obéissance passive aux ordres du Roi, et voilà que malgré la Cour et malgré eux, Dulivier ne révoquait pas Naniapa et nommait un second modéliar chrétien qui n’était pas leur homme ! C’était la faillite de tout leur travail d’intrigues à Pondichéry et à Paris depuis six ans ! L’Ordre n’était pas habitué à de tels échecs : il s’agissait pour lui de prendre sa revanche : il y travailla aussitôt.

*

*    *

Pendant que ces événements se déroulaient à Pondichéry, Hébert et son fils étaient revenus à Paris dans une triste situation : ils étaient criblés de dettes, et pour comble de malheur, ils avaient chargé pour 40.000 écus de marchandises sur un navire qui avait fait naufrage. Il ne leur restait qu’un moyen de rétablir leur fortune, c’était de retourner dans l’Inde. Pour cela, il était nécessaire de se concilier les Jésuites, toujours tout-puissants à la Cour ; Hébert fit donc intervenir des amis auprès d’eux, s’engageant à exécuter tout ce qu’ils demanderaient.

 

La première condition qu’ils mirent à son retour à Pondichéry c’est qu’il révoquerait Naniapa et nommerait modéliar un chrétien à sa place. Hébert y consentit.

 

 

 

Il intervint ensuite une convention singulière entre Hébert et la Compagnie des Indes, à laquelle les Jésuites ne furent certainement pas étrangers. A Paris les affaires de la Compagnie n’apparaissaient pas brillantes ; nous avons vu dans quel état Hébert les avait laissées lorsque Dulivier était arrivé à Pondichéry. On y ignorait encore les excellents résultats que le gouverneur avait déjà obtenus par son ordre et sa probité.

 

 

 

De Nyon, dans sa lettre du 26 février 1715, n’écrivait-il pas à Maurepas, à propos de l’exode des Indous que « Pondichéry était le plus bel établissement qui est sur le point de devenir la plus florissante colonie que la France ait » ?

 

 

 

D’ailleurs, il y avait un critérium de la prospérité nouvelle et du développement que prenait Pondichéry, c’est que plusieurs marchands indiens importants de la côte avaient quitté Madras pour s’y installer pour le plus grand dépit de nos voisins les Anglais[14].

 

 

 

La prospérité était si bien revenue que Dulivier avait renvoyé en France en 1714 l’Auguste, les Deux Couronnes et le Lys Brillac avec des cargaisons dont la vente avait produit 7 millions de livres ; l’année suivante, le Saint-Louis, le Mercure, le Jazon, la Vénus, la Grande Paix, le François d’Argouges, le Chasseur, dont les cargaisons avaient été vendues 18 millions ; enfin, il avait entamé des négociations par l’intermédiaire de Naniapa avec le Nabab d’Arcate dont dépendait Pondichéry pour obtenir l’autorisation de frapper des roupies.

 

 

 

A Paris, les directeurs de la Compagnie n’avaient pas encore reçu la nouvelle de ce rétablissement des affaires : Hébert leur proposa de prendre à forfait la direction de la colonie, c’est-à-dire de faire subsister la garnison et de payer la solde des militaires et les appointements des employés – à l’exception du traitement de Dulivier – avec les revenus du comptoir, s’engageant à payer la différence pour le cas où ces revenus seraient inférieurs aux dépenses. Cette magnifique combinaison avait aux yeux des directeurs l’avantage inappréciable de leur garantir que l’entretien de la Colonie ne leur coûterait plus rien à l’avenir. Ils en informaient Dulivier et le Conseil Supérieur par lettre du 19 janvier 1715.

 

 

 

Les directeurs ne pouvaient pas ignorer que la situation personnelle d’Hébert, leur collègue, était critique, et qu’il était incapable de remplir éventuellement une telle obligation par ses propres moyens ; il a donc fallu qu’une caution solvable se présentât pour faire admettre cette combinaison anormale qui allait avoir pour conséquence de faire d’Hébert un véritable fermier général de nos établissements de l’Inde. Etant données les circonstances, quelle autre caution que celle des Jésuites Hébert aurait-il pu trouver ? Ceux-ci, de leur côté, y voyait l’avantage de le tenir plus étroitement à leur service.

 

 

 

Cependant, Pontchartrain et les directeurs de la Compagnie n’entendaient pas faire revenir Dulivier, en qui ils avaient confiance, pour le remplacer par Hébert. D’autre part, la condition de ce dernier impliquait nécessairement le pouvoir suprême. On tourna la difficulté en maintenant Dulivier en qualité de gouverneur et en nommant Hébert « Général de la Nation », titre exceptionnel et imprévu.

 

 

 

Donc, Hébert fut nommé à cette fonction le 16 février 1715 et Pontchartrain écrivait à cette date de Versailles aux directeurs de la Compagnie :

 

 

 

« J’ai expédié l’ordre pour envoyer M. Hébert avec le titre de général de la nation française : quoiqu’il devienne, par cette qualité, le supérieur de M. Dulivier, il me paraît cependant juste que, pour continuer à ce dernier les mêmes emplois et appointements qui lui ont été donnés lorsqu’il est parti, et qu’il ait, quoique subordonné, le détail entier de la place et du comptoir de Pondichéry, vous voudrez recommander fortement à tous deux d’agir de concert, et avertir M. Hébert d’avoir pour M. Dulivier, les égards qu’il mérite, même d’éviter de faire sentir les désagréments de la subordination ; cela doit être bien expliqué dans les instructions que vous leur donnerez, à l’un et à l’autre ; j’ai parlé en conformité avec lui, et je lui recommande de se concerter toujours avec M. Dulivier, sur ce qu’il y aura à décider, afin de prévenir toute discussion. »

 

 

 

Nous allons voir comment Hébert se conformera à ces instructions.

 

Hébert, Général de la Nation

 

Il emmenait son fils, qu’il avait fait nommer Conseiller au Conseil Supérieur et second du comptoir.

Tous deux débarquèrent à Pondichéry le 15 juillet 1715. Le même jour, le général fut reçu par Dulivier à la tête des troupes avec tous les honneurs qui lui étaient dus. Mais les fonds manquaient pour faire les avances nécessaires aux fabricants de toiles. Le Conseil espérait qu’Hébert apporterait une cinquantaine de mille livres : la déception fut grande, car il n’était riche que de promesses et n’apportait que 4.000 écus.

 

Le premier soin d’Hébert fut de retirer peu à peu toute espèce de pouvoirs à Dulivier à qui il ne pardonnait pas de l’avoir remplacé. Ce dernier s’en plaignit à Pontchartrain le 10 février 1716 et demandait à rentrer en France, car sa situation était devenue quelque peu ridicule :

 

« Je me trouve donc dans la nécessité de vous informer que le sieur Hébert, malgré les ordres de Votre Grandeur, a fait cesser les honneurs qu’on me faisait avant son arrivée et qui, de tous temps, ont été annexés à l’emploi de Gouverneur…

Il commença sous peu de jours après à attaquer mon autorité : je luy représentai avec le respect dû à une personne qui tient un rang aussi considérable le tort qu’il me faisait, mais tout ce que je pus lui dire n’a produit aucun effet : je n’ai même pas pu le porter à prendre  lecture de la lettre que Votre Grandeur a écrit à la Compagnie à son sujet et au mien ; il s’en est défendu prétendant qu’elle a été mandiée (sic).

Hébert m’a dépouillé de toute l’autorité que vous avez eu la bonté de me conserver : il se l’est attribuée de telle sorte que je me trouve réduit au seul soin de garder les clefs du fort pour en faire ouvrir et fermer les portes et recevoir de M. le Major l’état des gardes après qu’il luy a présenté…

Toutes ces raisons m’engagent à prendre la liberté de représenter à Votre Grandeur très respectueusement que, comme le sieur Hébert m’a dépouillé de toute mon autorité, qu’il se l’est entièrement appropriée, et que je saurais disposer de rien, je ne puis dorénavant répondre du gouvernement que Sa Majesté m’a fait l’honneur de me confier ni d’aucuns des événements qui pourraient arriver dans la Colonie : aussi je la supplie de m’accorder la permission de repasser en France par le retour des vaisseaux qui partiront à la fin de 1716 ou au commencement de 1717… »

On comprend fort bien que la présence de Dulivier comme gouverneur devait gêner Hébert et les Jésuites : on lui avait donc rendu la vie intenable pour l’obliger à demander lui-même son rappel, qui leur laisserait les coudées franches tant vis-à-vis de Naniapa qu’à l’égard des autres Religieux.

 

Le rescrit de Rome

 

Bien entendu, la Mission de Pondichéry avait été tenue au courant par les confrères de Paris des tractations qui avaient abouti au retour d’Hébert, des démarches et des engagements de celui-ci pour reprendre le gouvernement de l’Inde.

 

 

Du point de vue religieux, il s’agissait d’éloigner, si faire se pouvait, les autres missionnaires, et en tous cas d’établir la prédominance des Jésuites ; du point de vue commercial de remplacer Naniapa par un converti des Jésuites.

 

 

 

A la suite de la mission du Cardinal de Tournon, Claude de Visdelou, évêque de Claudiopolis, avait été chargé par la Cour de Rome de faire exécuter les décisions de la Congrégation Propaganda Fide sur le rite malabar. C’était un ancien Jésuite missionnaire en Chine, qui avait quitté la Compagnie, précisément parce qu’il en avait hautement désapprouvé les innovations.

 

 

 

Il était devenu Évêque, Vicaire Apostolique de la province de Koueï-Tchéou et Administrateur de la province de Nou-Kouam. Il était à Pondichéry depuis 1710 et s’était logé chez les Capucins. Le Cardinal Sacripanti lui avait adressé le rescrit du Saint-Père approuvant le mandement du Cardinal de Tournon avec une lettre lui prescrivant de prendre les mesures nécessaires pour son exécution.

 

 

 

Monseigneur de Visdelou avait donc envoyé le rescrit traduit en malabar aux différentes missions pour qu’il fût lu dans les églises de Pondichéry, dont deux, Notre-Dame des Anges et la Chapelle du Fort, étaient desservies par les Capucins, la troisième, celle des Malabars chrétiens, par les Jésuites. Comme ce rescrit condamnait les pratiques de ces derniers, ils ne le lurent pas ; mais le dimanche 12 janvier 1716, il fut lu par le Père Esprit de Tours, supérieur des Capucins, dans l’Église de Notre-Dame des Anges.

 

 

 

Hébert trouva là un excellent prétexte pour donner une première satisfaction aux Jésuites. Le Conseil Supérieur, réuni le surlendemain, fut informé par la Prévostière, remplissant les fonctions de Procureur Général, que le dimanche précédent « un certain écrit en langue malabare, qu’on dit être venu de Rome, avait été lu et publié par le R.P. Esprit en l’Église des RR.PP. Capucins de cette ville. »

 

 

 

Et comme le Procureur Général ignorait par quelle autorité cette publication avait été ordonnée, il requérait que le P. Esprit fût tenu de remettre dans les vingt-quatre heures entre les mains du secrétaire du Conseil l’original de ce document et de déclarer de qui il avait reçu l’ordre de le publier.

 

 

 

Le Conseil faisait droit à ces réquisitions, et le lendemain 15, le P. Esprit venait déclarer que cet écrit avait été publié sur l’ordre de M. de Claudiopolis en exécution de celui qu’il avait reçu de Rome du Cardinal Sacripanti.

 

 

 

Dans sa séance du 28 janvier, le Conseil Supérieur rendait un arrêt annulant cette publication, voulant « qu’elle soit et demeure nulle et non avenue » et en même temps faisait défense « à tous les Supérieurs de Communautés et à toutes autres personnes, telles qu’elles puissent estre, de faire à l’avenir libre, publier, et afficher aucuns Brefs, Bulles, Mandements et autres escrits de telles natures qu’ils puissent estre, sans les avoir préalablement fait varifier (sic) au Conseil Supérieur… à peine de désobéissance, et afin que personne n’en prétende cause d’ignorance », ordonnait la publication, l’affichage et la signification de l’arrêt aux Supérieurs des Communautés.

 

 

 

Dès qu’il eut connaissance de cette décision, Mgr. de Claudiopolis en interjeta appel au Roi par lettre adressée le 1er février à Messieurs du Conseil Supérieur. Cet appel était motivé par un déclinatoire de compétence, d’abord ratione materiæ : puisque la matière était purement spirituelle sans aucun mélange de temporel et qu’il s’agissait uniquement d’interdire des coutumes superstitieuses et contraires à l’Évangile ; ensuite ratione personnarum puisque la publication ne regardait que des Malabars qui n’étaient pas sujets français.

 

 

 

« Qu’on me fasse voir, écrivait l’Évêque, entre les articles des libertés de l’Église Gallicane, qu’il soit défendu à un Ministre du Saint-Siège, tel que je suis, de publier des ordres de N.S.P. le Pape contre les superstitions gentilles, dans une colonie françoise qui se trouve sur les terres d’un souverain étranger… »

 

 

 

Et Mgr. Visdelou, qui se méfiait de son ignorance de la procédure, prenait la précaution de terminer ainsi :

 

 

 

« Comme je ne suis pas obligé de sçavoir toutes les formalités du droit, je déclare, que s’il en manque quelqu’une dans cet acte, je prétends qu’elle y soit comprise comme s’y elle y était exprimée mot à mot. »

 

 

 

Hébert répondit à cet appel en faisant prendre par le Conseil Supérieur une délibération priant Monsieur l’Évêque de Claudiopolis de se retirer au Bengale ou ailleurs. A quoi ce dernier répliqua poliment qu’étant sujet du Roi, il était toujours prêt à obéir quand on lui signifierait un ordre de Sa Majesté à cet effet… et il resta à Pondichéry.

 

 

 

Quant au P. Esprit, le Père Le Tellier[15] avait obtenu de Louis XIV, le 9 avril 1715, un ordre portant de le faire embarquer sur les vaisseaux en partance pour la France. Mais le P. Esprit en avait eu vent et était parti pour Madras le 24 janvier, sans attendre l’arrêt du Conseil qu’il redoutait. Hébert l’ayant appris le lendemain, envoya sur le champ, sans même en informer Dulivier, un capitaine et six pions pour courir après lui ; il fut arrêté le 26 sur la terre des Maures, ramené au fort et embarqué le soir même sur le Lys Brillac, qui levait l’ancre le 11 février.

 

 

 

Sur le terrain religieux, les Jésuites avaient donc à peu près toute satisfaction ; cela ne leur suffisait pourtant pas : avec la complicité d’Hébert, ils purent croire un moment qu’ils pourraient faire expulser les Capucins, et ils y seraient sans doute parvenus, si Hébert avait conservé ses fonctions assez longtemps pour cela.

 

 

 

Avant son embarquement, le P. Esprit avait transmis ses pouvoirs de Supérieur à un de ses Capucins, le P. Jean-Baptiste d’Orléans, en attendant l’arrivée du P. Eutrope de Saumur, qui devait venir de Surate pour le remplacer.

 

 

 

Depuis longtemps, les Capucins refusaient toute communication avec les Jésuites. Hébert crut le moment favorable pour faire cesser cet état de choses ; mais le P. Jean-Baptiste se montra aussi intransigeant que le P. Esprit : Pondichéry dépendait du diocèse de San Thomé, possession portugaise. Lorsqu’il demanda à Hébert de le présenter à l’Évêque pour obtenir la possession de la cure de Notre-Dame des Anges, qui se trouvait sous le patronat de la Compagnie, Hébert s’engagea à la lui faire obtenir, s’il voulait se réconcilier avec les Jésuites. Il est permis de supposer que ceux-ci intervinrent auprès du grand Vicaire de l’Évêque de San Thomé pour la faire refuser au P. Jean-Baptiste, dont ils redoutaient l’hostilité, sous prétexte d’ignorance et d’incapacité.

 

 

 

Craignant que l’un de ses Capucins, le P. Florentin de Bourges, ne se montât plus conciliant et n’obtînt ainsi sa nomination de curé, le P. Jean-Baptiste, par précaution, l’excommunia. Hébert, dont le P. Florentin était le candidat, donna alors à choisir au P. Jean-Baptiste ou de lever l’excommunication du P. Florentin, ou de voir nommer un Jésuite ; le P. Jean-Baptiste ne céda point.

 

 

 

Sur ces entrefaites, le P. Eutrope arriva de Surate. Celui-ci céda tout de suite à Hébert et aux Jésuites : il leva l’excommunication du P. Florentin, blâma hautement la conduite des Pères Esprit et Jean-Baptiste et se montra si docile aux désirs des Jésuites, qu’il toléra que ceux-ci vinssent célébrer la messe à Notre-Dame des Anges et qu’il accepta d’en faire autant à la paroisse des Malabars. C’était reconnaître implicitement que le rite malabar n’avait rien de contraire aux règles du Catholicisme ; c’était la justification des Jésuites aux yeux des indigènes.

 

 

 

C’est ce que constata le P. Tessier, Supérieur des Missions Étrangères, qui écrivit le 4 août 1716 à ses supérieurs de Paris :

 

 

 

« Toute cette conduite de M. Hébert, de son fils et du P. Eutrope, tend à donner du mépris pour les ordres du Saint-Siège et à faire regarder de tous les peuples Monseigneur l’Évêque de Claudiopolis comme un intrus et comme un homme qui agit sans pouvoir. Voilà l’idée que les Jésuites s’efforcent de donner à tout le monde de ce Saint Prélat… »

 

 

 

Enfin, prenant prétexte de ces divisions, Hébert avait demandé au Conseil de Marine, par lettre du 28 septembre 1717, de lui donner la liberté de faire sortir de Pondichéry les Religieux qui causeraient des troubles, l’assurant qu’il n’en abuserait pas : il est certain que, si cette liberté lui avait été accordée, ce ne sont pas les Jésuites qui auraient jamais été considérés comme des perturbateurs.…

 

 

 

L’affaire Naniapa

 

 

 

Sur le terrain religieux, le triomphe des Jésuites était complet : Hébert allait leur en assurer un autre sur le terrain commercial.

 

 

 

A peine était-il arrivé à Pondichéry, qu’il était sommé par le P. Bouchet de destituer Naniapa. Mais sachant par expérience quels inconvénients présentait cette mesure pour les intérêts de la Compagnie, le général n’était pas pressé de tenir ses engagements sur ce point. Maintenant qu’il était en place, et donnant par ailleurs aux Jésuites toutes les satisfactions possibles, il espérait pouvoir se maintenir sans sacrifier Naniapa. Il demanda quelque délai pour se remettre des fatigues du voyage, mais en réalité pour se concerter avec Dudemaine, commandant des navires de la Compagnie de Saint-Malo qui se trouvaient en rade.

 

 

 

Il savait que Naniapa était fort estimé par Dudemaine et que celui-ci ne consentirait jamais à son remplacement. Aussi, dès qu’il eut fait part à ce dernier de l’exigence des Jésuites, – sans lui parler de l’engagement pris en France vis-à-vis d’eux, – Dudemaine déclara tout net que Messieurs de Saint-Malo lui avaient donné mandat de remercier Naniapa des soins apportés à leurs précédentes cargaisons, et qu’il ne chargerait pas ses navires à Pondichéry si l’on renvoyait Naniapa, à qui, seul, il pouvait confier l’argent et les intérêts de sa Compagnie.

 

 

 

Hébert fut très satisfait de cette attitude qui lui fournissait un prétexte excellent pour ne pas tenir sa parole aux Jésuites. Il fit appeler Naniapa pour le mettre au courant de la demande de révocation des Jésuites et de l’opposition de Dudemaine qui le mettait ainsi sous la protection de la Compagnie de Saint-Malo. Hébert poussa même la confiance jusqu’à avouer à Naniapa que, à Paris, il s’était engagé à le destituer pour revenir aux Indes, ajouta que, malgré cette promesse, la chose n’aurait pas lieu, et pour l’en persuader, il lui fit présent d’un des chevaux de la Compagnie, – ce qui était un grand honneur.

 

 

 

Ce faisant, il voulait se concilier Naniapa parce qu’il méditait une manœuvre assez déloyale qui lui aurait rapporté une forte somme, si elle avait réussi. Il s’agissait : d’abord de faire majorer de 20 à 25 pour cent le prix des toiles que Dudemaine devait acheter pour le compte de sa Compagnie ; puis, sur les récriminations que celui-ci ne manquerait pas d’élever, de se faire prendre pour arbitre entre Dudemaine et les marchands indiens ; enfin d’arbitrer une baisse de 10 pour cent sur les prix, – ce qui laisserait encore une marge de 10 à 15 pour cent, qui serait partagée entre Hébert et les marchands. Mais cette belle combinaison ne pouvait réussir qu’avec le concours de Naniapa, à qui il l’exposa crûment ; contrairement à son attente, non seulement Naniapa refusa de s’y prêter, mais il avertit les marchands et les engagea à traiter immédiatement avec Dudemaine, – ce qui fut fait.

 

 

 

Si la combinaison d’Hébert avait réussi, il aurait réalisé un bénéfice d’environ 10.000 pagodes : pour se rattraper de son échec, il exigea des marchands un présent de 2.900 pagodes et un droit de 4 % sur la valeur des marchandises vendues à la Compagnie des Indes ; mais, comme, d’après le contrat entre elle et lui, il devait se contenter des revenus de la place pour en assurer les dépenses de toutes sortes, c’était encore dans la bourse d’Hébert que devait tomber le produit de cette taxe.

 

 

 

A partir de ce moment, Hébert, déçu, n’eut plus aucun motif de ménager Naniapa, et sa perte fut résolue.

 

 

 

Cependant, il n’était pas possible de brusquer les choses : d’abord, il n’y avait aucune plainte contre l’Indou ; ensuite, il avait reçu les fonds de la Compagnie de Saint-Malo pour régler le prix des cargaisons commandées pour les deux vaisseaux les Deux Couronnes et le Lys Brillac, qui étaient partis pour le Bengale et qui devaient revenir prendre leur chargement à Pondichéry avant de rentrer en France. Il fallait donc monter de toutes pièces un certain nombre d’accusations contre Naniapa, ce qui exigeait un certain délai ; enfin attendre le retour des vaisseaux et leur départ de Pondichéry.

 

 

 

Mais les Jésuites s’impatientaient et menaçaient Hébert de la colère du Père Le Tellier : Hébert les calma en leur demandant leur concours pour faire aboutir le procès de Naniapa. Leur catéchiste Moutapen, père d’un nommé Giganis, se rendait chez tous ceux qui, étant en relations d’affaires avec Naniapa, pouvaient avoir quelque grief à faire valoir contre lui et les engageait à aller le déclarer aux Jésuites. Un autre converti, nommé Pedro, à qui Hébert avait promis la charge de modéliar après la révocation de Naniapa, excitait les uns par des promesses d’argent, les autres en leur faisant donner de petits emplois par Hébert.

 

 

 

Comme toutes ces manœuvres se faisaient ouvertement, Naniapa en fut informé et alla mettre Dulivier au courant de ce qui se tramait contre lui. Ce dernier l’engagea à s’en expliquer avec Hébert : le général le renvoya à son fils. Celui-ci lui tint un discours duquel il résultait que le peuple l’accusait d’avoir levé des droits pour son compte au bazar, d’avoir indûment exigé des présents ; que son père en avait les preuves ; mais que l’on ne parlerait plus de rien s’il voulait verser 10.000 pagodes, – ce qui lui était facile, puisque, depuis qu’il était modéliar, il en avait gagné plus de 40.000 ; moyennant cette somme, le général lui donnerait une décharge complète et lui conserverait son emploi. Naniapa répondit qu’il réfléchirait : il avait déjà fait un cadeau de 1.000 pagodes à Hébert dès son retour, et cela lui semblait suffisant ; pourtant, il s’avisa qu’il était tout de même prudent de donner quelquefois à ceux qui, ayant l’autorité, sont tentés d’en abuser ; il profita de la fête de Saint-André, patron d’Hébert, pour lui porter 700 pagodes, ce qui eut pour effet d’adoucir pour un temps l’humeur du père et du fils, mais cette somme relativement minime (environ 6.000 livres) était loin du compte : aussi, quelques semaines plus tard, Hébert fils revint à la charge, – mais ne demanda plus que 5.000 pagodes, et sur un nouveau refus, il descendit jusqu’à 3.000, que Naniapa ne consentit pas davantage à débourser.

 

 

 

Ce faisant, il avait prononcé sa condamnation. Hébert écrivait le 15 février 1716 à Pontchartrain :

 

 

 

« Les R.P. Jésuites, qui ont insisté pour que ce Gentil fût mis hors de service, prétendant qu’il était un grand obstacle à la conversion de plusieurs qui embrasseraient le Christianisme, ne se sont pas trompés, et depuis mon retour ici, j’ai été informé que cet homme a fait tant de concussions, malversations et autres crimes, que ce serait se rendre complice, si on n’y apportait le remède nécessaire… Son procès lui sera fait et parfait en observant les formalités requises et nécessaires… »

 

 

 

Lorsque cette lettre parvint au Conseil de Marine elle ne fut pas accueillie sans un certain scepticisme, car on trouve cette note à la date du 2 janvier 1717 sur le registre des délibérations :

 

 

 

« Supposé que Naniapa se trouve criminel, on ne veut point empêcher que justice soit faite, mais s’il se trouve innocent de crimes dont on l’accuse, attendu que cet homme s’est rendu utile pour le commerce et agréable à la Cie de Saint-Malo, il faut le rétablir dans ses emplois en lui donnant un adjoint chrétien… »

 

 

 

Mais Hébert ne connaissait pas ces dispositions d’esprit du Conseil de Marine : il ne craignait qu’une intervention de Dudemaine ; il attendit donc que ses vaisseaux fussent chargés et prêts à mettre à la voile.

 

 

 

Quatre jours après, le 19 février 1716, Naniapa était arrêté à neuf heures du matin, conduit au Fort avec deux de ses amis intimes, Tirouvangadam et Ramanadem. Hébert le fit enfermer dans un caveau rempli d’insectes, entièrement humide, où filtrait l’eau des fossés de la citadelle ; il n’avait qu’une planche pour se coucher, et il ne lui fut même pas permis de se faire apporter du linge et des vêtements de rechange.

 

 

 

Peu de jours après son emprisonnement, quelques cavaliers maures vinrent d’Oulgaret pour demander une contribution : Hébert en prit prétexte pour faire mettre les fers aux pieds de Naniapa, feignant de croire que ces cavaliers avaient été engagés par Naniapa pour inquiéter la Compagnie. A ce régime, le malheureux tomba gravement malade : tout son corps enfla ; l’œdème s’étendit au point que les chaires recouvrirent en partie les fers de ses pieds ; Hébert lui refusa tout soin ; aucun médecin ne le visita, et personne, pas même son geôlier, ne devait lui adresser la parole.

 

 

 

Son procès était commencé le 29 février 1716 par les réquisitions suivantes que la Prévostière faisant fonction de Procureur Général, eut la faiblesse de prendre sur les injonctions du Général :

 

 

 

« A Messieurs du Conseil Supérieur de Pondichéry,

 

 

 

Vous remontre le Procureur Général qu’il a eu l’avis que le nommé Naniapa, Malabar, ci-devant courtier de la Compagnie, a commis diverses malversations dans les fonctions de son emploi, et comme il est important d’en découvrir la vérité, il requiert à ce qu’il soit informé des faits ci-dessus et des autres qui pourront ensuite venir à la connaissance du Conseil, et, pour ce fait et les informations à moy communiquées, requérir ce qu’il appartiendra.

 

 

 

La Prévostière »

 

 

 

Au bas de ce document, se trouvait l’ordonnance ci-après :

 

 

 

« Nous ordonnons qu’il soit informé par devant nous des faits contenus ci-dessus, circonstances et dépendances, que les témoins seront assignés par devant nous pour ce fait être ordonné ce que de raison »

 

 

 

Fait au Fort-Louis à Pondichéry ce 29 février 1716.

 

 

 

Hébert »

 

 

 

Dès que cette procédure fut commencée, le P. Turpin s’écria : « Nous le tenons à ce coup ! Il ne nous échappera pas ; le scélérat est tombé entre nos mains. » C’était l’aveu dépouillé d’artifice du rôle que ces singuliers missionnaires qu’étaient les Jésuites allaient jouer dans ce procès.

 

 

 

Quoi qu’en ait écrit Hébert à Pontchartrain, il procéda à l’information dans des conditions parfaitement illégales et particulièrement scandaleuses. Les Jésuites lui fournirent des témoins, racolés par Moutapen leur catéchiste, père de Giganis, qui servait d’interprète à Hébert au cours des interrogatoires, puis amenés chez Pedro qui faisait la leçon à ceux qui voulaient se prêter à un faux témoignage, soit qu’ils eussent été intimidés par ses menaces, soit qu’ils eussent été gagnés par ses promesses ; de là, ils étaient conduits dans la chambre du P. Turpin  qui recueillait les témoignages ainsi obtenus avant qu’ils fussent consignés officiellement par Hébert.

 

 

 

Celui-ci procéda aux interrogatoires des témoins les 2, 3, 4, 22, 23, 26, 27, 30 mars, 2 et 3 avril, quelquefois assisté de son secrétaire Le Roux servant de greffier, mais d’autres fois tout seul ; Naniapa fut interrogé les 7, 8, 13, 18 mars et 25 avril. Il avait été arrêté et la procédure commencée sans qu’aucun grief eût été formulé contre lui.

 

 

 

En attendant mieux, Hébert l’accusa d’avoir fomenté une sédition lors de l’exode de la population qui s’était produit le 3 février de l’année précédente, à la suite de la défense faite par le Conseil aux païens de célébrer la nouvelle lune qui tombait un dimanche. Un nommé Tanapachetty  déposa que Naniapa avait engagé tous les chefs de castes à signer une olle (déclaration) par laquelle ils s’engageaient à quitter Pondichéry ; qu’un certain nombre de chrétiens malabars avaient refusé de signer, qu’il les y obligea et les fit ensuite sortir de la ville. Naniapa nia.

 

 

 

Le second chef d’accusation portait sur une autre sédition qu’il aurait suscité à Calapet, village voisin de Pondichéry, pour empêcher qu’un pion chrétien envoyé par Hébert y fût reçu. Naniapa nia.

 

 

 

Il fut accusé ensuite d’avoir emprisonné un nommé Carten, resté quinze ans à son service comme vendeur, et de l’avoir dépouillé de tout. Naniapa répondit qu’il l’avait en effet fait mettre en prison parce que Carten l’avait volé, et qu’il l’avait battu pour le faire avouer. Quant à ses effets, il les avait gardés pour se dédommager des vols de Carten.

 

 

 

Hébert avait fait battre le rappel de tous les commerçants à qui Naniapa pouvait devoir quelque argent : quelques-uns se présentèrent pour le réclamer.

 

 

 

Parmi les différents griefs imputés à l’accusé, il y en avait un assez comique : le chef de la caste des barbiers, Tirouvangueden, déposa que son père, sa mère et lui avaient toujours été barbiers de la main droite. Naniapa avait voulu l’obliger à travailler chez Ramanaden, barbier de la main gauche ; ayant refusé, il fut destitué de son emploi par Naniapa, qui lui enleva sa maison et ses instruments, le chassa de la ville et mit à sa place quatre barbiers de la main gauche. Naniapa se défendit en répondant qu’il les croyait de la même caste, et que, voyant que Tirouvangueden refusait de travailler, il avait permis à ses anciens clients de s’adresser à tel barbier que bon leur semblerait.

 

 

 

Enfin, Naniapa avait à répondre de l’accusation d’avoir exigé, contre tout droit, certaines sommes des marchands indiens. Naniapa soutint qu’il n’avait jamais perçu que les redevances légitimes d’usage.

 

 

 

Pour établir ce crime de péculat, Hébert avait mandé un nommé Rousselet, commis-receveur aux droits de la Chaudrie (juridiction indigène) et lui demanda si Naniapa avait levé quelques droits au marché pour son compte. Rousselet répondit que Naniapa n’avait levé que les droits ordinaires et qu’il ne gardait que ceux qui lui étaient dus en qualité de modéliar. Ce témoignage valut à Rousselet sa révocation.

 

 

 

L’instruction d’Hébert fourmillait de nullités : des témoins n’avaient pas prêté serment ; l’interprète Giganis non plus ; l’assistance d’un greffier avait souvent fait défaut ; certains interrogatoires n’étaient pas signés ; certains interrogatoires étaient faits en français, d’autres en portugais.

 

 

 

Un pauvre diable de changeur nommé Tirouvanada Chetty, arrêté en même temps que Naniapa, avait été accusé de s’être servi de faux poids. Il avoua.

 

 

 

Cette singulière instruction terminée, le dossier fut transmis à la Prévostière, qui dressa le réquisitoire suivant :

 

 

 

« Après avoir examiné les charges et informations faites à ma requête contre le nommé Naniapa…

 

 

 

Prenant droit desdits informations et interrogatoires,

 

 

 

Je conclus :

 

 

 

Premièrement que tous les particuliers qui ont des prétentions contre ledit Naniapa soient renvoyés au Civil…

 

 

 

En second lieu, attendu que le nommé Naniapa a abusé en diverses manières de l’authorité que luy donnait son emploi… qu’il soit mandé dans la Chambre pour y être blâmé et déclaré indigne et incapable de servir jamais la Compagnie, et en outre condamné à la restitution des sommes dont il lui a fait tort, qui seront liquidées par le Conseil en connaissance de cause et de plus à une amende considérable envers la Compagnie jusqu’au paiement de laquelle ainsy que celles ci-dessus il tiendra prison.

 

 

 

En troisième lieu contre le nommé Tirouvanada Chetty, changeur : attendu qu’il est convaincu par sa propre confession de s’être servi de poids faux, qu’il soit condamné à une amende envers la Compagnie jusqu’au paiement de laquelle il tiendra en prison.

 

 

 

Au Fort Louis le 6 mai 1716.

 

 

 

La Prévostière. »

 

 

 

Ce réquisitoire, assez modéré, n’était pas pour satisfaire les Jésuites, à qui Hébert l’avait certainement communiqué.

 

 

 

Aussi, le surlendemain, adressèrent-ils à Hébert une requête, papelarde et féroce, de nature à intimider – non Hébert et son fils, qui n’avaient pas besoin d’être excités, – mais les autres Conseillers, afin de leur faire prononcer la sentence de mort qu’Hébert voulait obtenir de ses collègues. Voici le texte de ce document :

 

 

 

« … Que ne doit-on pas encore appréhender d’un homme qui est de notoriété publique l’ennemi mortel de notre Sainte Religion, qui a durant tant d’années empêché par diverses voies dans Pondichéry la conversion des Idolâtres, qui a perverti des catéchumènes et des chrétiens, qui peut rendre inutiles les travaux des missionnaires…

 

 

 

… Du reste la crainte  des suppliants est d’autant mieux fondée qu’une des plus raisons alléguées pour ne pas déposer Naniapa, lorsqu’ils insistaient là-dessus, était de leur dire que ce méchant homme serait capable de perdre leurs missions. Les amis et les protecteurs de Naniapa ont dit et disent encore le même chose et il n’est personne dans Pondichéry qui ne pense que Naniapa, pour se venger des missionnaires qu’il regarde comme les auteurs de son infortune, ferait tous ses efforts pour perdre la Religion si on luy rendait la liberté.

 

 

 

Cependant, Monsieur, la requête que les suppliants ont l’honneur de vous présenter ici contre Naniapa n’est pas pour former de nouvelles accusations contre lui, ni pour contribuer à sa mort, encore qu’on trouve qu’il l’ait méritée, mais seulement pour satisfaire à leur obligation en prévenant les maux extrêmes qui arriveraient infailliblement si on relâchait un jour un ennemi redoutable de notre Sainte Religion et sur lesquels votre grand zèle, dont nous recueillons abondamment les fruits, vous ferait gémir inutilement avec nous, vous suppliant instamment que cette requête ne vienne pas à la connaissance de Naniapa ni des Gentils, et ce faisant, ferez bien.

 

 

 

Pondichéry le 8 may 1716

 

 

 

J.V. Bouchet, Supérieur Général des Pères Jésuites Français qui sont aux Indes, Dominique Turpin de la Compagnie de Jésus, Procureur des Missions de la même Compagnie dans les Indes. Car. De la Breüil, Supérieur de la Résidence de Pondichéry.

 

 

 

Par ordonnance d’Hébert du même jour, cette requête était communiquée au Conseil et au Procureur Général.

 

 

 

Le Conseil Supérieur se réunit le 28 mai pour juger Naniapa : il était composé d’Hébert, de Dulivier, d’Hébert fils, de Delorme et de La Morandière.

 

 

 

Dulivier, après la lecture du rapport fait par Hébert, indigné des procédés employés pour perdre l’accusé, déclara qu’il ne voulait pas participer au jugement et se retira. Le Conseil désigna pour le remplacer Legou, sous-marchand, et deux négociants, de Flacourt et Courtois.

 

 

 

Le 20 mai, le Conseil se réunit de nouveau pour prendre un arrêt ordonnant que, sans s’arrêter aux conclusions du Procureur général, sur les points à juger au criminel, il serait procédé au récolement des témoignages et à la confrontation des témoins avec l’accusé. Enfin, ayant égard au réquisitoire en ce qui concerne les diverses réclamations des particuliers, le Conseil les renvoyait à se pourvoir à l’ordinaire.

 

 

 

Quelques jours après cet arrêt, Hébert père et fils descendirent dans le cachot de Naniapa pour lui offrir sa liberté s’il voulait leur verser 2.000 pagodes, lui promettant de le faire absoudre par le Conseil. Il est à présumer qu’un parent de l’accusé fut autorisé à le visiter pour que celui-ci pût lui demander la somme, car ni Hébert ni son fils n’auraient été assez imprudents pour renouveler leur demande directement  à un tiers.

 

 

 

Les parents de Naniapa se réunirent donc pour prendre une décision : ils furent tous d’avis d’en passer par les exigences de Messieurs Hébert, mais l’un d’eux proposa de ne verser les 2.000 pagodes qu’après la mise en liberté de l’accusé ; cette condition fut communiquée à Hébert qui n’y souscrivit pas, et le procès continua de s’instruire par le récolement d’un certain nombre de témoins qui eut lieu le 25 mai et, par les confrontations les 27 et 27 mai.

 

 

 

L’affaire était en état autant qu’elle pouvait l’être ; l’audience fut fixée au 5 juin, Naniapa fut amené devant le Conseil ; voici le procès-verbal de son interrogatoire dont les réponses furent traduites par Giganis :

 

 

 

« Interrogé pourquoi il a excité la sédition qu’il a obligé les gens à tenir bon et qu’ils obtiendraient ce qu’ils voulaient.

 

 

 

A dit que jamais il ne les a excités.

 

 

 

Interrogé s’il n’est pas vrai qu’il a excité les gens de Calapet (parce que nous avions établi un pion chrétien) à se retirer ailleurs.

 

 

 

A répondu qu’ils sont sortis de Calapet, ça a été pour couper du bois.

 

 

 

Interrogé s’il n’est pas vrai qu’il a fait mettre le nommé Carten aux fers et l’a gardé deux ans en prison, quoy qu’il eut été payé un mois après de 50 pagodes qu’il lui devait.

 

 

 

A dit qu’il l’a gardé jusqu’à ce qu’il l’eut payé et qu’il ne se souvient pas combien de temps.

 

 

 

Interrogé pourquoi il a fait donner tant d’argent par la Compagnie au Divan, et notamment une somme de 1.085 pagodes sous prétexte d’obtenir un paravana pour faire des roupies et s’il n’a pas fait entendre au Secrétaire du Divan et à Daquemeran que c’était lui qui leur faisait ces présents.

 

 

 

A dit que cette somme a été donnée au sujet d’Oulgaré et qu’il est bien vrai qu’elle avait été donnée pour obtenir un paravana pour faire fabriquer les roupies. »

 

 

 

Après cet interrogatoire et un court délibéré, le Conseil rendit l’arrêt suivant :

 

 

 

« Le Conseil a déclaré le dénommé Naniapa atteint et convaincu de malversations, concussion, d’avoir abusé de l’autorité de son employ, d’avoir exercé un pouvoir tyrannique envers plusieurs habitants de Pondichéry, comme aussi d’avoir été fauteur de la sédition arrivée au début de l’année 1715 ; pour réparation de quoi, l’a condamné à être conduit au Bazar, là, à y être battu à nu sur les épaules de 50 coups de chabouc, l’a condamné à trois ans de prison, et à payer à la Compagnie 8.888 pagodes tant pour ce qu’il doit pour réparation des torts qu’il lui a faits, et une amende de 4.000 pagodes, – au bannissement perpétuel à l’expiration des trois années de prison, lui enjoint de garder son ban à peine de hart, et au cas où il n’aurait  pas payé les sommes auxquelles il était condamné au bout de ces trois années, il était condamné à être transporté à l’île Bourbon comme esclave le reste de ses jours.

 

 

 

Tirouvanada Chetty, convaincu d’avoir acheté et vendu à faux poids, était condamné à une amende de 500 pagodes envers la Compagnie, jusqu’au paiement de laquelle il garderait la prison. »

 

 

 

Cet arrêt était signé : Hébert, Hébert (fils), Legou, de Flacourt, de la Morandière, Delorme.

 

 

 

Cette sentence ne fut pas exécutée le jour même, mais quatre jours après : Hébert avait attendu un jour de marché pour que sa victime subît plus d’humiliation en recevant ses cinquante coups de chabouc : auparavant, il l’avait fait attacher  au carcan pendant une heure – ce qui n’avait pas été ordonné par l’arrêt.

 

 

 

 

 

 

 

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*    *

 

 

 

Au commencement de la procédure, Hébert avait fait poser les scellés sur tous les magasins et meubles de Naniapa ; l’inventaire en avait été fait le 27 avril par Delorme, commis à cet effet par ordonnance d’Hébert rendue le même jour, et assisté de Le Roux.

 

 

 

Le 16 juin, commença la vente aux enchères, par les soins de la Prévostière, assisté de Le Roux et en présence de Dumas et d’un sieur Deloquin.

 

 

 

Hébert acheta une cabaye (sorte de caftan) écarlate pour une pagode, un coffre nacré pour 3 pagodes, un fichu brodé d’or pour 3 pagodes 6 fanons, onze châles de laine pour 26 pagodes, six ceintures pour 10 pagodes 12 fanons, treize toques pour 60 pagodes. Dumas acheta une rondache pour 21 fanons, huit morceaux de toile pour 4 pagodes 12 fanons, une pièce de toile pour 10 pagodes 12 fanons.

 

 

 

Le lendemain 17, Hébert acheta un morceau d’étoffe de laine pour 1 pagode 18 fanons, deux pièces de satin broché pour 7 pagodes 18 fanons ; de Flacourt, quatre morceaux de drap pour 5 pagodes et trois pièces d’arbas pour 8 pagodes 12 fanons ; le lieutenant Delarche, 12 aunes de tripes (?) de Chine pour 5 pagodes ; Dumas, sept longues pièces d’organdi cru pour 5 pagodes, deux morceaux de drap vert pour 14 pagodes, et six ceintures de différentes couleurs pour 6 pagodes.

 

 

 

Le 19, de Flacourt acheta un catarin (?) garni d’argent pour 1 pagode 8 fanons, et vingt-cinq assiettes et un plat pour 1 pagode 20 fanons ; Deloquin, quatre couteaux et une fourchette pour 7 fanons ; Dumas, quatre mauvais poignards pour 3 pagodes 18 fanons, huit gobelets et deux sonnettes pour 2 pagodes, une rondelle pour 1 pagode 1 fanon, cinquante-neuf miroirs pour 20 pagodes ; Pedro, qui venait d’être nommé modéliar, deux mauvais sabres pour 3 pagodes, trois sabres en bon état pour 12 pagodes, quarante trois cabayes et caleçons pour 9 pagodes 6 fanons.

 

 

 

Le 20, Hébert acheta un grand tapis de Perse pour 5 pagodes, 12 fanons, un miroir à bordure dorée pour 5 pagodes 13 fanons, un autre miroir pour 5 pagodes ; Dumas, onze animaux différents de grosse porcelaine pour 2 pagodes 13 fanons, douze beurriers de porcelaine pour 18 fanons, cent quatre-vingt pièces de cristaux pour 7 pagodes 17 fanons, trois moutons pour 3 pagodes 15 fanons, deux mauvais sabres et un catarry (poignard) pour 1 pagode 10 fanons, deux paquets de gonis et sept paquets de cordage pour 5 pagodes 10 fanons et onze sacs de poivre pour 5 pagodes ; Pedro, un tapis de Perse pour 5 pagodes 16 fanons, deux tapis de coton pour 7 pagodes 2 fanons, quatre oreillers couverts de velours et de damas et un matelas pour 6 pagodes.

 

 

 

Le 22, de Flacourt acheta un coffre pour 2 pagodes et 6 fanons ; Dumas, un cric pour 2 pagodes 9 fanons, 9 barres et demie de fer à 13 pagodes la barre pour 123 pagodes 12 fanons, une lampe et un petit mortier pour 1 pagode 17 fanons.

 

 

 

Les vacations continuèrent les 23 et 24 juin : ces jours-là, tous les bijoux d’or et de pierrerie furent vendus en bloc à la Compagnie des marchands pour 2.120 pagodes, et l’argenterie pour 200 pagodes 19 fanons. Les immeubles y furent adjugés une première fois : une maison resta à Pedro pour 40 pagodes.

 

 

 

Le 1er juillet eut lieu la seconde mise aux enchères des immeubles et d’un éléphant qui resta adjugé à Pedro pour 370 pagodes.

 

 

 

Le 8 juillet eurent lieu les enchères définitives portant sur les immeubles : Pedro qui était le prête-nom des Jésuites, acquit : une grande maison à étage pour 900 pagodes ; le grand magasin vis-à-vis de la batterie de toiles pour 236 pagodes ; un grand magasin et ses dépendances au grand bazar pour 140 pagodes ; un autre grand magasin sis rue des Marchands pour 200 pagodes ; une maison rue des Tixerands pour 19 pagodes et enfin « une portion dans un éléphant » pour 155 pagodes. 69 boutiques de briques au grand Bazar avaient été adjugées à de Flacourt pour 518 pagodes 3 fanons ; un éléphant à Hébert pour 400 pagodes et 10 barres de caire à Dumas pour 40 pagodes.

 

 

 

La vente avait produit au total 8.077 pagodes 10 fanons ; les frais s’étaient montés à 511 pagodes 4 fanons 38 caches ; il restait net 7.566 pagodes, 5 fanons, 26 caches, à quoi il fallait ajouter ce que Le Roux avait reçu de divers débiteurs de Naniapa, ce qui donnait un total de 11.196 pagodes, 2 fanons, 6 caches.

 

 

 

Les biens de Naniapa étaient estimés 40.000 pagodes…

 

 

 

Mais pour qu’on ne put jamais connaître le montant exact de la fortune de Naniapa, les deux Hébert avaient fait enlever par Le Roux toutes les olles (lettres), cédules, connaissements, livres de comptes et mémoires, et les avaient fait déposer dans un réduit du fort, où tous ces papiers devinrent la proie des carias qui en mangèrent les deux tiers.

 

 

 

C’est ainsi que neuf mois après la vente, en avril 1717, on s’aperçut que deux petites maisons, deux jardins et une vingtaine d’esclaves, hommes et femmes, qui s’y trouvaient, appartenaient  à Naniapa.

 

 

 

Le 14 avril, Le Roux assisté de Dumas et de Deloquin procéda à la vente aux enchères de ces derniers biens « qui se sont encore trouvez luy appartenir », sous la présidence d’Hébert fils qui avait remplacé La Prévostière.

 

 

 

Ducoudray acheta le jardinier Rama âgé de dix-huit ou vingt ans pour 18 pagodes et un jeune homme de 14 ans pour 22 pagodes 1/2. Dumas acheta deux jeunes filles de douze ans, l’une pour 13 pagodes 12 fanons, l’autre pour 12 pagodes ; Legou une petite fille de huit ans pour 12 pagodes 12 fanons ; enfin Hébert acquit une femme nommée Tiromalé pour 7 pagodes 12 fanons.

 

 

 

Le produit total de toutes ces enchères monta alors à 11.570 pagodes 14 fanons.

 

 

 

 

 

 

 

La persécution des amis de Naniapa

 

 

 

 

 

 

 

En même temps que Naniapa, Hébert avait fait arrêter plusieurs marchands malabars, ses amis, nommés Tirouvangadan, Ramanada ou Ramanaden, Amavachety, Andiapa et Vangapapoulé, qui avaient été enfermés au Fort.

 

 

 

Tirouvangadan, précédemment établi à Madras, était l’un de ces négociants qui avaient été attirés à Pondichéry par la prospérité qu’y avait apportée le gouvernement de Dulivier. Il était logé dans la maison de Naniapa où il avait une chambre.

 

 

 

Les scellés furent mis sur ses effets en même temps que sur ceux de Naniapa. Lorsqu’ils furent levés et lorsqu’on procéda à leur inventaire, on trouva un billet de 1.022 pagodes 1/4 souscrit par Hébert fils. Ce billet représentait le montant d’une dette que celui-ci avait contractée à Madras  et que Tirouvangadan avait payée pour lui. Celui-ci s’en empara avec la complicité de Le Roux qui avait accompagné Delorme à l’inventaire.

 

 

 

Quelques jours après cette arrestation, Hébert, assisté de Le Roux, procéda à l’interrogatoire de Tirouvangadan : il essaya de lui faire abandonner ce billet : Tirouvangadan le revendiqua au contraire avec énergie, – ce qui lui valut de rester en prison jusqu’au 25 juillet 1716, soit plus de cinq mois.

 

 

 

Hébert était tout de même un peu inquiet de la façon dont il avait agi : aussi voulut-il régulariser cette arrestation et ce bannissement arbitraire. Prenant prétexte de ce que Le Roux, dans la rédaction de l’interrogatoire subi en prison, avait qualifié Tirouvangadan de « malabar chrétien », Hébert imagina toute une procédure avec le concours des Jésuites. Le P. Turpin, curé des Malabars et procureur de la Mission, autorisé par le P. Bouchet son supérieur, lui présenta le 20 août la requête suivante :

 

 

 

« Supplie très humblement le Père Dominique Turpin de la Compagnie de Jésus, en son nom de curé des Malabars chrétiens, ses paroissiens, disant qu’il avait appris qu’on était sur le point de porter jugement contre Naniapa et ses complices, il se trouve deux chrétiens, savoir : Tirouvangadan et Xavery dont le premier proche parent de Naniapa, de notoriété publique s’étant toujours comporté comme gentil ayant assisté avec Naniapa aux processions du Démon, étant allé à la pagode et ayant adoré  les Idoles, ayant fait des sacrifices dans sa maison, et ayant donné en présent une pièce de toile à tous ceux qui après avoir marché sur le feu, revenaient à la tête de la procession du Démon, et ayant fait plusieurs autres actes de gentil sans que, durant tout le temps qu’il est demeuré à Pondichéry il ait jamais fait aucun acte de chrétien, que nous sachions ; au contraire, étant venu la nuit du Jeudi au Vendredi Saint avec plusieurs Gentils braver notre Sainte Religion dans la cour de notre église où tous les bons chrétiens étaient à pleurer dévotement la mort de notre divin Sauveur, lui, Tirouvenguetam, y demeurant en pied devant la représentation des mystères de la Passion, et y mangeant du bétel en y affectant un air de païen, de sorte que nous fûmes obligés de lui envoyer dire de se retirer ; ayant  aussi  assisté plusieurs fois publiquement avec Naniapa aux chansons diaboliques et aux danses infâmes des femmes perdues et consacrées à la pagode ; et le second chrétien Xavery, ayant depuis 17 ans scandalisé la chrétienté de Pondichéry par la vie libertine et débauchée qu’il a toujours menée, sans jamais avoir voulu écouter les bons avis que nous avons plusieurs fois donnés, ayant eu soin de la troupe des danseuses de Naniapa, les menant publiquement lui-même danser, et présidant à leurs danses, et à leurs chansons infâmes ; et, quoique pour cela et pour d’autres griefs, nous eussions pour la deuxième fois affiché son nom à la porte de notre église par ordre de M. Legrand, vicaire, pour obliger le dit Xavier à se corriger, ayant, nonobstant cela, et ce jour-là même, assisté à une procession de l’idole de la pagode qui est proche de nainarol, et ayant par sa conduite infâme et déréglée, et par ses méchants conseils, non seulement scandalisé tous les bons chrétiens de cette ville, mais même perverti et débauché ceux qui l’ont fréquenté ; le suppliant, en son nom et au nom de toute la chrétienté malabare de Pondichéry, demande que dans le jugement que vous porterez de ces deux marchands chrétiens, vous ayez égard au scandale horrible que leur vie infâme et païenne a pu causer à notre sainte religion, ordonnant que, si vous jugez à propos, ils fassent tous deux publiquement réparation d’honneur et amende honorable devant l’église, et qu’ils soient ensuite chassés hors de vos terres comme des brebis galeuses qui ont infecté, et qui ne manqueraient pas d’achever de corrompre dans la suite le troupeau de Jésus-Christ, ce que faisant, vous ferez bien.

 

 

 

 Dominique Turpin

 

 

 

de la Compagnie de Jésus  

 

 

 

Hébert rendit aussitôt les deux ordonnances suivantes :

 

 

 

« Vu la présente requête, nous condamnons les nommés Tirouvengetam  et Xavery à savoir : Tirouvenguetam à être conduit par le carcan de cette ville devant la principale porte des RR.PP. Jésuites, nous disons de leur église, à demi nu, la corde au cou, tenant à la main une chandelle ardente du poids de deux livres, et là, à genoux, à faire l’amende honorable, et déclarer qu’il demande pardon à Dieu, au Roi, à la Justice, du scandale qu’il a causé aux chrétiens ; de là être conduit au marché, et être fustigé de cinquante coups de chabouc, et ensuite banni à perpétuité des terres de la Compagnie. Xavery, le condamnons à être fustigé au marché public, et banni à perpétuité des terres de la Compagnie.

 

 

 

Fait à Fort Louis de Pondichéry ce vingt août 1716.

 

 

 

Hébert. »

 

 

 

« Et à l’instant, Tirouvangadam ayant demandé à parler au modéliar de la Compagnie, il lui aurait proposé de payer une amende de mille pagodes à la Compagnie si nous voulions le décharger du châtiment qui lui est imposé ; ce que, le modéliar nous étant venu rapporter, nous avons cru ses offres avantageuses pour la Compagnie et avons commué la condamnation ci-dessus prononcée contre lui, en celle de payer mille pagodes ès mains du secrétaire de la Compagnie, à condition qu’il sortira dans huit jours de la ville et de ses dépendances, sans jamais pouvoir y rester. »

 

 

 

Fait à Fort Louis de Pondichéry le 20 août 1716.

 

 

 

Hébert. »

 

 

 

Le P. Turpin et Hébert avaient accolé à Tirouvangadam ce Xavery ou Xavier, probablement pour corser un peu la procédure : toujours est-il qu’on n’en a jamais entendu parler par ailleurs.

 

 

 

Il est inutile d’ajouter que les ordonnances d’Hébert n’avaient reçu aucune publicité et avaient été enfouies dans les papiers du greffe du Conseil Supérieur.

 

 

 

L’expulsion de Tirouvangadam avait eu lieu le 25 juillet précédent ; il était réfugié à Madras depuis cette époque ; il y était le 20 août : la requête du P. Turpin et ces ordonnances étaient donc purement fictives.

 

 

 

De Madras, où il était en sécurité, le malheureux Indou écrivit le 15 octobre à tout le monde pour se plaindre du traitement qu’il avait subi : au Régent, aux Directeurs de la Compagnie, à Dulivier, à de Nyon, et enfin à Hébert.

 

 

 

Dans sa lettre à Hébert, il réclamait le billet de son fils, et en outre 1.800 pagodes qui lui étaient dues par les changeurs de Pondichéry et qu’Hébert s’était fait  verser par eux. Ne recevant pas de réponse, il adressa une seconde lettre le 29 octobre. Hébert lui fit alors envoyer par Pedro une fin de non recevoir.

 

 

 

Tirouvangadam répliqua par une nouvelle lettre le 5 décembre. Pedro répondit encore au nom d’Hébert :

 

 

 

« La lettre que vous avez écrite à M. le Général lui a été lue et m’a dit pour réponse qu’il a retenu de la partie des changeurs, qui montent à dix huit cents pagodes, qu’il la retient pour la Compagnie et à l’égard de celle de 1.022 pagodes de la promesse de monsieur son fils, qu’il vous la retient à vous parce que vous avez dit une fois à M. le Général que vous étiez Chrétien, et qu’une autre fois vous lui avez dit que vous étiez Gentil ; pour ces grandes fautes, il vous retint la somme de 1.022 pagodes. »

 

 

 

Voilà tout ce que trouvait Hébert pour justifier ses vols ! Quant à Dulivier, il répondit à Tirouvangadam en lui envoyant le certificat suivant :

 

 

 

« Certifions que le nommé Tirouvangadam Chetty qui a fait pendant notre administration des affaires de la dite Compagnie un commerce considérable dans cette place, n’a jamais donné ni à nous, ni à qui que ce soit, sujet de se plaindre de sa droiture et probité et que nous avons trouvé en lui de la capacité et habileté dans le commerce.

 

 

 

Fort Louis, le 15 janvier 1717.

 

 

 

Dulivier

 

 

 

 

 

 

 

*

 

 

 

*    *

 

 

 

Ramanada avait été arrêté le 19 février 1716 avec Naniapa. Le lendemain, Hébert l’interrogea sur les faits reprochés à ce dernier : il leur demanda ensuite s’il était vrai que « Monsieur le Gouverneur (Dulivier) vouloit ôter le service à Naniapa, et si Naniapa ne lui avait pas donné 3.000 pagodes pour rester en place… et 1.000 pagodes à M. le Commandant (de Nyon). »

 

 

 

Ramanada répondit que Naniapa n’avait jamais donné d’argent ni à l’un ni à l’autre. A cinq reprises, Hébert posa les mêmes questions, et cinq fois il obtint la même réponse.

 

 

 

Hébert demanda ensuite si Naniapa n’avait pas donné à Dulivier une paire de boucles d’oreilles. Ramanada répondit que le fait était exact et que ces boucles d’oreilles valaient de 50 à 60 pagodes, en ajoutant aussitôt que Dulivier avait donné à Naniapa des présents valant le double.

 

 

 

Ces réponses n’étaient pas pour satisfaire Hébert : il fit reconduire l’Indou dans son cachot, où il resta jusqu’au 4 juillet 1716.

 

 

 

Ce jour-là, Hébert le fit amener devant lui à 7 heures du matin. Les Pères Jésuites Bouchet et Turpin se trouvaient  près de lui. Le Père Bouchet demanda à Ramanada ce que c’était que le « taly » et quel était son usage. Il n’obtint pas de réponse précise ; il lui fut répondu que le Père Thomas, capucin, lui avait une fois demandé un taly qu’il avait prêté et qui lui avait été rendu.

 

 

 

Le P. Bouchet lui demanda ensuite si Naniapa ne l’avait pas chargé d’amener quelques Brahmanes chez le Père Tessier, Supérieur des Missions étrangères, pour leur faire dire que le « taly » était l’image du dieu Poléar qui préside aux mariages. Ramanada répondit que jamais Naniapa ne l’avait chargé d’une pareille mission.

 

 

 

Le P. Bouchet insista pour faire déclarer à l’Indou qu’il avait fait rassembler un jour quatre Brahmanes devant la pagode de Poléar et les avait obligés à aller chez le Père Tessier pour leur faire déclarer que le « taly » était l’image du dieu Poléar, et que les Brahmanes lui avaient répondu en refusant « d’aller dans la maison de gens qui mangeaient de la vache ». Ramanada nia le fait.

 

 

 

Enfin le P. Bouchet lui demanda pourquoi il allait tous les jours chez le Père Tessier. Il répondit que c’était parce que ce religieux lui avait demandé un exemplaire du Ramayana et qu’il lui expliquait ce livre.

 

 

 

Le P. Bouchet et le P. Turpin, n’ayant rien pu tirer d’autre de Ramanada, s’en allèrent alors fort dépités.

 

 

 

Cet interrogatoire appelle une explication.

 

 

 

Ainsi que nous l’avons exposé, les Jésuites toléraient que leurs convertis continuassent à porter le « taly » dans la cérémonie du mariage : c’était une des innovations du rite malabar. Si le taly n’était qu’un bijou traditionnel, cet usage n’avait rien de répréhensible, mais si le taly était justement l’image de la divinité indoue qui présidait au mariage, il devenait évident qu’il y avait dans la tolérance des Jésuites un amalgame inadmissible de paganisme et de christianisme. Les déclarations en ce sens des Brahmanes, recueillies par le Supérieur des Missions Etrangères et transmises en Cour de Rome, devaient fortifier la condamnation prononcée par le cardinal de Tournon : mais si ces déclarations n’étaient pas sincères, si, se basant sur le témoignage de Ramanada, elles n’étaient que la conséquence d’une machination du P. Tessier contre les Jésuites, elles perdaient toute autorité. Telle était évidemment la raison pour laquelle le P. Bouchet tenait tant à faire dire par Ramanada que le P. Tessier avait obligé Naniapa et son ami à lui faire déclarer par des Brahmanes que le « taly » était l’image du dieu Poléar.

 

 

 

Après le départ des Jésuites, Hébert et Le Roux firent signer à Ramanada le procès-verbal de cet interrogatoire, mais il s’en fallait de beaucoup que ce procès verbal fût sincère : il était au contraire absolument faux, – puisqu’il faisait dire par Ramanada qu’il avait servi d’interprète à Naniapa et à quatre Brahmanes, que les Pères Esprit de Tours et Thomas de Poitiers, Capucins, avaient fait venir de l’intérieur du pays pour donner leur avis au sujet du taly.

 

 

 

Ce procès-verbal était encore faux, car il était daté du 15 septembre. Or, Hébert avait fait expulser Ramanada de Pondichéry en juillet précédent après son interrogatoire.

 

 

 

Aussitôt après cette expulsion, Hébert confisqua et fit vendre la maison et les effets de Ramanada ; la vente produisit 131 pagodes 10 fanons, somme qui fut portée quatorze mois plus tard sur les registres du greffe. Cette somme dérisoire s’expliquait par le fait que Le Roux  était entré seul dans la maison avant la vente, avait ouvert les coffres et y avait pris ce qui lui avait convenu.

 

 

 

Les trois autres amis de Naniapa, arrêtés avec lui, ne furent guère mieux traités par Hébert : Amachety, un des principaux marchands de Pondichéry, dont l’honorabilité était hautement reconnue, resta vingt-huit mois en prison et fut chassé de la ville au mois de juin 1718.`

 

 

 

Andiapa reçut le chabouc en place publique ; sa maison fut confisquée ; lui-même et sa famille composée de son père, de sa mère, et de ses cinq frères, qui y demeuraient, en furent chassés et expulsés de la ville.

 

 

 

Enfin, Vangapapoulé, après quelques mois de prison, fut condamné à payer 70 pagodes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les réactions

 

 

 

 

 

 

 

La manière dont avait été conduit le procès Naniapa, qui jouissait de l’estime générale à Pondichéry, sa condamnation, la vente de ses biens, l’arrestation, l’emprisonnement et l’expulsion de ses amis  avaient soulevé l’indignation de tous.

 

 

 

Le P. Tessier écrivait le 4 août 1716 aux Pères Brisacier et Thiberge, supérieurs des Missions Etrangères à Paris :

 

 

 

« Ce ne sont plus dans Pondichéry que cachots, que confiscations de biens, qu’exilés et que désolation ; tout le monde souffre et gémit dans le silence sans oser se plaindre ; plusieurs Malabars ont secoué le joug de cette autorité tirannique et se sont retirés ailleurs. Pondichéry est tellement devenu en horreur à toutes les nations que personne n’y veut plus venir faire commerce : ainsy tous les droits de la Compagnie sont perdus…

 

 

 

Les Jésuites, qui ont aussy leurs desseins, se sont rendus nécessaires à ces Messieurs (Hébert) ; ils deviennent leurs entremetteurs, leurs sergents et les exécuteurs de toutes leurs entreprises ; tout le monde tremble au seul nom d’un Jésuite… Il faut que tout plie aux plaintes les plus injustes de ces Pères… Il y a déjà plusieurs familles de Malabars que ces Messieurs et ces Pères ont déshonoré et ruiné de fond en combleÊ; les moyens diaboliques dont ils se sont servis pour en venir à bout font horreur ; il n’est personne qui n’en frémisse…

 

 

 

… Je ne doute pas que Monseigneur le Régent ne fasse cesser tous ces désordres si tôt qu’il en sera informé et qu’il ne fasse surtout restituer l’honneur et les biens à ces pauvres Malabars que l’on a si fort maltraité. »

 

 

 

Parlant de la vente des biens de Naniapa, Cuperly, qui était passé du service de la Compagnie des Indes à celui de la Compagnie de Saint-Malo, écrivait à d’Hardancourt le 8 août 1716 :

 

 

 

« … Chacun se faisait adjuger ce qui luy convenoit pour ce qu’il vouloit, et ce qui est fort plaisant à ce que l’on dit, c’est que les mêmes choses se portoient chez le nouveau courtier (Pedro) d’où il se faisait une nouvelle vente des dites marchandises qui se vendaient sur-le-champ à 40% de profit… »

 

 

 

Et Cuperly termine sa lettre ainsi :

 

 

 

« … Mais le Seigneur est trop juste pour laisser impunie une affaire aussi criante que cela qui crie vengeance au Ciel et à la Terre, et le pouvoir est icy si tirannique et si absolu qu’on n’oserait pas seulement en parler, car il n’irait pas moins que du cachot et de la prison… »

 

 

 

D’autres lettres furent envoyées à Paris, exprimant toutes l’indignation contre Hébert père et fils et contre les Jésuites.

 

 

 

Ducoudray et Perié, agents de la Compagnie de Saint-Malo avaient, de leur côté, tenu leurs directeurs au courant du procès Naniapa : sur ce, Messieurs de Saint-Malo déclarèrent tout net, dans une requête au Roi et au Conseil de Marine, que si les deux Hébert n’étaient pas rappelés, ils n’enverraient plus de vaisseaux aux Indes. Comme la Compagnie n’en avait plus et que seuls les vaisseaux malouins assuraient le transport, depuis le commencement de 1715, cette menace de couper toutes les communications avec nos comptoirs devait produire son effet.

 

 

 

 

 

 

L’Affaire Dulivier

 

 

 

 

 

 

Enfin, comme bien l’on pense, Dulivier ne fut pas le dernier à s’élever contre la conduite d’Hébert dont il avait à souffrir particulièrement. Tandis qu’il écrivait à Paris pour mettre les directeurs et le Conseil de Marins au courant de tous les crimes d’Hébert, il se décidait à l’attaquer directement à Pondichéry, parce que le général venait de mettre le comble à ses vexations en voulant lui retirer les clefs du fort, dont la possession constituait le dernier vestige de son autorité de gouverneur : le 1er septembre 1716, en effet, d’ordre d’Hébert, de Beauvollier de Courchant, major de la garnison, était venu les lui réclamer.

 

 

 

Le même jour, Dulivier outré, se présentait devant Le Roux, secrétaire du Conseil Supérieur, et le requérait, en présence des conseillers la Prévostière et Delorme, d’aller donner lecture de la lettre de Pontchartrain du 26 janvier 1715 adressée aux directeurs, relative à la nomination d’Hébert en qualité de général de la Nation, et d’une lettre de ceux-ci en date du 29 février 1716, adressée à lui-même pour le confirmer dans ses pouvoirs de gouverneur, lettre qui se terminait ainsi :

 

 

 

« … Puisque vous avez pris la résolution de revenir… parce que l’air du pays est contraire à Madame votre épouse, nous vous laissons le maître de revenir lorsque vous le jugerez à propos ; en attendant que vous en trouviez l’occasion, nous vous prions de vouloir continuer, comme vous l’avez fait jusqu’icy à vous employer de concert avec M. Hébert pour le bien de nos affaires. »

 

 

 

Dulivier requérait également Le Roux de dire à Hébert :

 

 

 

« qu’il n’avait jamais cherché que la paix ; que mondit sieur le Général luy avait déjà plusieurs fois causé du chagrin : qu’il avait toujours passé sous silence pour entretenir cette paix, mais qu’à présent que mondit monsieur le Général en venoit à la dernière extrémité luy ayant fait demander les clefs du Fort, qu’il estoit résolu de soutenir son caractère de Gouverneur quoy qu’il puisse arriver. »

 

 

 

Ayant reçu par écrit ces déclarations de Dulivier, Le Roux, accompagné de la Prévostière et de Delorme, monta à l’appartement d’Hébert, lui fit la lecture des deux lettres, à quoi ce dernier répondit « qu’il croyait que ce qu’il avait fait étoit avantageux à la Compagnie, qu’au surplus, il en avoit prit (sic) son parti et qu’il prenait cette affaire sur lui. »

 

 

 

Toujours accompagné des deux conseillers, Le Roux revint vers Dulivier, qui l’attendait, et lui communiqua la réponse d’Hébert. Puis Le Roux dressa procès-verbal de tout ce qui venait de se passer et demanda à la Prévostière et à Delorme de signer ce procès-verbal ; ceux-ci refusèrent, sans d’ailleurs qu’on puisse s’expliquer les motifs de ce refus. Le Roux appela encore Dumas comme secrétaire de Dulivier, pour être témoins de ce refus, qui fut constaté dans le procès-verbal  que signèrent Dumas et Arnaud.

 

 

 

Le 5 septembre, Dulivier remit à Le Roux, pour la signifier à Hébert, une sommation dans laquelle le gouverneur reprenait par le menu toutes les vexations et tous les abus de pouvoir dont Hébert s’était rendu coupable, et par laquelle il mettait en demeure Hébert de lui rendre l’exercice de ses pouvoirs de gouverneur dont il l’avait dépouillé.

 

 

 

Le Roux porta la sommation à Hébert qui répliqua immédiatement en signant la singulière ordonnance suivante qu’il fit signifier à Dulivier :

 

 

 

« De par Monsieur le Général de la Nation Française aux Indes.

 

 

 

Etant informé que le sieur Pierre Dulivier, sans que le défaut de qualité puisse lui nuire, ni lui porter préjudice, a publié à Pondichéry, et écrit en France, que, lorsque le nommé Naniapa, fameux secterot et grand ennemi de la religion chrétienne, fut arrêté, il a été pillé, volé et détourné de plusieurs effets à lui appartenant, lors de l’apposition des scellés, et que lors de la vente des objets à l’enchère publique, ils ont été donnés à vil prix, quoi que le tout eut été exécuté par personnes d’honneur et de probité.

 

 

 

Cependant, si le sieur Dulivier eut connaissance que ce qu’il annonçait fût véritable, il auroit dû, par honneur et par devoir, étant employé au service de la Compagnie, qui lui paie de gros appointements, en donner avis, afin de procéder en justice contre les coupables et les condamner selon les ordonnances, non seulement à la restitution des objets détournés, mais aussi punir suivant le mérite de la chose, et comme il n’est pas permis d’attaquer la réputation de qui que ce soit, pas même de donner aucun soupçon sur la conduite de ceux qui se sont toujours conduits sagement, pour avoir jugé à propos de sommer le sieur Dulivier de déclarer par écrit signé de lui, qu’il déposera au Secrétariat du Conseil dans huit jours, pour toute préfixion et délai du jour et date de la signification qui lui sera faite de la présente ordonnance les noms, surnoms et qualités de tous ceux qu’il sait qui ont diverti les objets appartenant audit Naniapa, ainsi que la qualité et la quantité de ces objets, en quoi ils consistent, afin que sur sa déclaration, il soit procédé à l’encontre d’eux, comme aussy à déclarer, quels sont ceux qui l’ont écrit, engagé et poussé malicieusement à croire de pareilles faussetés, pour être poursuivis en justice, à la réparation  de ceux dont ils ont prétendu noircir la réputation, sauf à prendre des conclusions en temps et lieu contre le sieur Dulivier sur les faits articulés en la présente ordonnance, dont lui sera donné copie, afin que le contenu d’icelle il n’en ignore…

 

 

 

Fait au Fort Louis ce 5 septembre 1716

 

 

 

Hébert. »

 

 

 

Ainsi directement menacé de poursuites pour diffamation, Dulivier sentit le danger : le 9 septembre, il fit appeler Le Roux pour requérir de sommer Hébert de

 

 

 

« faire assembler en sa présence tous les officiers de la garnison et du commerce pour produire les pouvoirs dont il est chargé de la part du Roy et de la Compagnie, afin de rentrer dans tous ses droits dont le sieur Hébert l’a dépouillé, ce qu’il est de la connaissance publique, à moins que ledit sieur Hébert ne soit possesseur de quelque ordre postérieur qui détruise les siens, qu’en ce cas, il le prie de les lui communiquer afin qu’il s’y soumette, au défaut de quoi le dit sieur Dulivier proteste contre lui de tous événements, quelconques, et de tous dommages et intérest du préjudice considérable qu’il apporte à son commerce particulier. »

 

 

 

Ensuite, Dulivier réunit tous les Français de qualité qui n’étaient pas les subordonnés d’Hébert, c’est-à-dire Ducoudray et Perrée, agents de la Compagnie de Saint-Malo, Jacques Courtois, Louis Trémaine et Benoist Dumas, habitants de la ville, fit appeler Le Roux et lui demanda en leur présence s’il avait signifié à Hébert la sommation qu’il lui avait remise le 5 septembre précédent.

 

 

 

Le Roux répondit qu’il avait présenté cette sommation à Hébert, que celui-ci l’avait conservée, qu’il avait déclaré qu’il y répondrait, mais qu’il lui avait fait défense à lui Le Roux, de lui faire aucune sommation ni aucune protestation.

 

 

 

Là-dessus, Dulivier représenta à Le Roux qu’en qualité de secrétaire du Conseil, il faisait seul fonction de greffier et de notaire, et lui ordonna de la part du Roi et de la Compagnie de faire son devoir. A quoi Le Roux répondit qu’il n’osait rien faire sans la permission d’Hébert.

 

 

 

Dulivier ordonna à Le Roux d’aller demander cette permission à Hébert : une heure après, Le Roux revint déclarer que « mondit sieur le Général avoit approuvé la réponse qu’il avait faite ».

 

 

 

Dulivier demanda à tous les témoins de signer un procès-verbal de ce qui venait de se passer – ce qui fut fait – et il envoya cette protestation à Paris avec les actes précédents.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A Paris

 

 

 

Depuis la condamnation de Naniapa, les protestations contre les agissements inouïs d’Hébert père et fils affluaient à Paris. Le P. Esprit, qui avait été embarqué de force par Hébert, ne devait pas cacher les faits abominables dont celui-ci se rendait tous les jours coupable. Le Régent, le Conseil de Marine, les Directeurs de la Compagnie, les Missions Etrangères, recevaient des lettres « fulminantes » dont l’unanimité ne pouvait laisser le moindre doute.

 

 

 

Messieurs de la Compagnie de Saint-Malo, à qui Dudemaine avait certainement raconté la manœuvre qu’Hébert avait tentée pour leur faire payer leurs toiles 20 à 25 % de plus que le prix normal, étaient exaspérés : ils prirent en main les causes de Naniapa, de Tirouvangadam et de Ramanada, qui constituaient d’excellents motifs  pour exiger la destitution d’Hébert.

 

 

 

Par lettre du 19 janvier 1718, les directeurs informaient le Conseil du bruit que faisait à Paris l’affaire Naniapa : Dulivier, Cuperly, Ducoudray, Perrée, l’abbé Tessier, qui venait d’être nommé évêque « et dont le témoignage est d’un grand poids », d’autres encore, avaient écrit que Naniapa était innocent.

 

 

 

Ces faits paraissaient si étranges aux directeurs qu’ils n’osaient y croire ; cependant, la menace de Messieurs de Saint-Malo de ne plus envoyer de vaisseaux aux Indes, tant qu’Hébert y resterait en fonctions, avait déterminé les directeurs à proposer sa révocation au Régent qui l’ordonna.

 

 

 

Ceux-ci en donnaient avis par cette lettre au Conseil Supérieur :

 

 

 

« M. Hébert devant être dépossédé de tout son caractère, autorité et fonction, à l’arrivée de ce vaisseau (Le Comte de Toulouse), et à l’inspection de l’ordre précis du Roy, la Compagnie vous ordonne de vous saisir et de vous retirer par devers vous tous les papiers, meubles, effets, registres, livres et sommes ou deniers qui luy appartiennent, en quelques mains et en quelque lieu qu’ils soient, dont vous ferez un procès-verbal contenant la description exacte de ce qui lui appartient.

 

 

 

La Compagnie vous ordonne positivement d’agir avec sincérité, sans déguisement et sans mauvaise complaisance. Elle espère que M. Hébert y consentira volontiers puisque cela fera une partie de ses décharges et que cela mettra les effets de la Compagnie en sécurité et en règle… »

 

 

 

Cette même lettre transmettait au Conseil l’avis que d’Hardancourt, directeur du Bengale, avait été nommé le 1er janvier 1718 Gouverneur et Président du Conseil Supérieur à la place d’Hébert, et qu’en attendant son arrivée, de La Prévostière exercerait ces fonctions par intérim. Mais, comme d’Hardancourt était décédé à Chandernagor le 28 novembre 1717, La Prévostière devait conserver ces fonctions jusqu’à sa mort survenue le 11 octobre 1721.

 

 

 

 

 

 

 

*

 

 

 

*    *

 

 

 

Le parrain de Dumas, Benoist Dulivier, cousin du gouverneur, et Dusault, son oncle, son banquier et son mandataire, furent chargés de suivre devant le Conseil de Marine les affaires de Naniapa, de Tirouvangadam et de Ramanada.

 

 

 

Ils firent traduire en français une requête en portugais adressée au Roi et au Conseil de Marine, que, Naniapa avait pu faire établir dans sa prison – probablement avec l’assistance secrète de Dulivier ; ils l’avaient fait imprimer : à cette requête était annexées : une protestation de Naniapa en langue malabare et sa traduction en portugais, certifiée par deux Brahmanes, dont Dulivier avait authentifié la signature à la date du 4 novembre 1716, en présence de Dumas et d’Arnaud ; la lettre non datée du P. Bouchet, que celui-ci avait fait remettre à Dulivier le 20 février 1715 pour dénoncer Naniapa ; enfin le procès-verbal de l’interrogatoire que Dulivier  avait fait subir le même jour à Naniapa et qui établissait l’innocence de celui-ci.

 

 

 

Cette requête était datée du 20 décembre 1716.

 

 

 

Benoist Dulivier et Dusault firent également imprimer les requêtes de Tirouvangadam et de Ramanada au Roi et au Conseil de Marine.

 

 

 

Ces trois requêtes présentées au Régent et aux membres du Conseil de Marine, contenaient le récit des faits, dont Hébert et son fils s’étaient rendus coupables à l’égard des suppliants.

 

 

 

Enfin, Dulivier en présentait également une quatrième pour se plaindre des agissements d’Hébert à son égard et réclamer les sommes qui lui étaient dues par la Compagnie, car Hébert, depuis son arrivée à Pondichéry en 1715, ne lui avait jamais versé son traitement et ses indemnités de table auxquelles il avait droit ; bien plus, Dulivier avait dû payer de ses propres deniers divers créanciers de la Compagnie qui avaient retenu des fonds lui appartenant, – si bien que le malheureux Dulivier avait dû emprunter à gros intérêts pour subsister et faire subsister sa femme.

 

 

 

Les autres amis de Naniapa, Amavachety, Andiapa et Vangapoulé ne portèrent pas leurs revendications à Paris.

 

 

 

Sur les quatre requêtes présentées, le Conseil de Marine rendit le 17 février 1718 un arrêt nommant des Commissaires à Pondichéry pour examiner les comptes de Dulivier : l’arrêt statue ensuite sur les griefs produits contre Hébert :

 

 

 

« Ordonne Sa Majesté que lesdits sieurs Commissaires prendront connaissance des motifs qui ont obligé le sieur Hébert à troubler le sieur Dulivier dans le droit et la possession de gouverneur de Pondichéry et autres fonctions à lui attribuées suivant les ordres et les titres qu’il produira. Sur quoy le sieur Hébert sera entendu.

 

 

 

Veut pareillement Sa Majesté qu’il soit fait par les dits sieurs Commissaires une nouvelle instruction du procès et mauvais traitements faits par ledit sieur Hébert à Naniapa, Tiruvangadan et Ramanaden, circonstances et dépendances, et que, pour cet effet, les procédures, interrogatoires, actes, écrits et autres pièces soient représentez pour estre de nouveau informé des faits y contenus par interrogatoire, enquêtes ou autrement ; sur quoi ledit sieur Hébert répondra.

 

 

 

Et attendu que Naniapa pourroit estre encore détenu prisonnier, Sa Majesté ordonna qu’il serait élargi sous caution si besoin était de le représenter en vertu du dit arrêt.

 

 

 

Et qu’il serait dressé procès-verbal des biens, meubles, marchandises et autres effets appartenant à Naniapa, à Tiruvangadan et Ramanaden qui ont été vendus et de leur valeur avec les noms de ceux qui s’en sont rendus adjudicataires, et de l’usage qui a été fait des deniers provenant, qui resteront saisis entre les mains des dépositaires et gardiens, sans qu’ils puissent en disposer à peine d’en répondre de leur propre et privé nom, pour lesdites procédures, procès-verbaux, enquestes, actes, pièces, demandes et prétentions formées et à former par les suppliants estre envoyéz au Conseil de Marine à Paris avec l’avis des dits Commissaires et le tout vu et rapporté à Sa Majesté pour estre par elle ordonné ce qu’il appartiendra.

 

 

 

Voulant Sa Majesté que les dits sieurs Commissaires puissent appeler tels officiers ou négociants qu’ils jugeront à propos et qu’ils puissent donner leur avis au nombre de sept au moins.

 

 

 

Ordonnant néanmoins que ceux qui ont assisté ou opiné aux premiers jugements soient exclus de la Commission et qu’ils donnent seulement leur avis sur les comptes du sieur du Livier. »

 

 

 

L’arrêt permettait enfin au nouveau gouverneur, président de la Commission, de nommer un procureur du Roi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A Pondichéry

 

 

 

 

 

 

 

Pendant que ces événements se passaient à Paris et que les vaisseaux d’Angleterre et de France sillonnaient les océans pour en apporter les nouvelles aux Indes, Hébert, son fils et les Jésuites continuaient la série de leurs forfaits.

 

 

 

L’emprisonnement de Naniapa se prolongeait : trouvant sans doute qu’il était trop long à mourir, Hébert père et fils avaient appelé un soldat nommé Cosson pour lui demander s’il était homme à faire quelque chose pour leur service « parce qu’ils avaient un ennemi dont ils voulaient se défaire ». Cosson répondit que son épée ne serait jamais employée que pour le service du Roi et de la Compagnie.

 

 

 

Les Hébert n’insistèrent pas, mais la nature, cette fois plus complaisante que les hommes, servit mieux leurs desseins et les servit à souhait. Toutes ces vexations, privations, misères et persécutions avaient usé peu à peu la forte constitution de Naniapa ; privé de soins et ne pouvant en avoir, il s’affaiblissait de jour en jour et sa fin prochaine devenait de jour en jour plus certaine ; enfin, il mourut dans son cachot dans la nuit du 8 août 1717 d’une perte de sang qui durait depuis deux jours : Hébert n’avait pas consenti le faire soigner par un médecin : le malheureux Indou succomba après quatorze mois d’inexprimables tortures physiques et morales sans avoir revu ses enfants.

 

 

 

Les trois fils de Naniapa, nommés Gourouapa, Moutapa et Vingatachelam, encore mineurs, ne se sentant pas en sécurité à Pondichéry, sortirent de la ville trois jours après la mort de leur père et se réfugièrent à Navéour, le général commandant la province avait recommandé aux notables du village de veiller sur eux.

 

 

 

Quelque temps après, ces gens arrêtaient un pion venu de Pondichéry, qui avoua que quatre pions et lui-même avaient reçu d’un nommé Péroumal cinq pagodes en or et qu’il leur avait promis à chacun, « s’ils soldaient le compte des enfants de Naniapa », cinquante pagodes, deux bracelets d’argent et une place de pion de la Compagnie leur vie durant à une pagode par mois.

 

 

 

Ce pion ajouta qu’il avait laissé ses quatre compagnons au village de Kengaramenpalam et était venu à Navéour pour savoir où logeaient les enfants de Naniapa, où ils mangeaient, où ils allaient se promener, combien de pions ils avaient avec eux et s’ils étaient gardés par les soldats du Rajah.

 

 

 

Après avoir gardé ce pion quelque temps aux fers, les notables le renvoyèrent à la demande des enfants de Naniapa.

 

 

 

Il n’y eut peut-être pas de crime dont Hébert et son fils ne se soient rendus coupables dans l’exercice de leurs fonctions de magistrats : péculat, concussion, forfaiture ; la mort de Naniapa fut un véritable assassinat, et il n’a pas tenu à eux qu’ils n’en aient fait commettre trois autres sur ses enfants.

 

 

 

A cette série, ils ajoutèrent la fausse monnaie en créant une sorte de pagodes inconnues jusqu’alors, appelées « Pattecotté », qui avaient le titre des anciennes, et qu’ils obligeaient les marchands à accepter comme les anciennes. Ils altérèrent  même le poids d’une petite monnaie de cuivre, les caches ! Cette altération leur avait rapporté douze pagodes en six mois.

 

 

 

La destitution d’Hébert et la nomination de La Prévostière à sa place comme gouverneur et président du Conseil Supérieur étaient du 1er janvier 1718.

 

 

 

Les amis qu’Hébert avait conservé à Paris, peut-être même parmi les directeurs de la Compagnie dont il était resté le collègue, – il avait conservé le titre de directeur – lui avaient aussitôt écrit : les Pères Jésuites en avaient informé de même leurs confrères de Pondichéry. Les lettres étaient parties par les vaisseaux d’Angleterre à destination de Madras. Le premier de ces vaisseaux était arrivé à la côte le 17 mai 1718 : cinq autres vaisseaux le suivaient à quelques jours.

 

 

 

Dès qu’Hébert père et fils reçurent ces nouvelles, ils s’empressèrent de râfler les 40.000 livres qui restaient dans la caisse du Conseil Supérieur et de mettre les papiers qui pouvaient les compromettre en sûreté chez leurs bons amis les Jésuites.

 

 

 

Le secrétaire du Conseil, Le Roux, s’apercevait tout à coup que le climat de Pondichéry était nuisible à sa santé et se réfugiait à Chandernagor.

 

 

 

Le Conseil Supérieur était réduit à trois membres : Hébert père et fils et La Morandière : en effet, au mois de septembre 1717, Hébert avait destitué Delorme qui était passé au Bengale au service de la Compagnie de Saint-Malo, et au commencement  de 1718, La Prévostière, qui était resté à Pondichéry : Bongré voguait vers Manille. Quoique le Conseil ne constituât plus guère qu’un organisme de façade, (car le général avait accaparé toutes les fonctions et tous les pouvoirs), celui-ci crut nécessaire de reconstituer le Conseil en nommant deux nouveaux conseillers et un nouveau secrétaire.

 

 

 

C’est ainsi que, bien qu’ayant appris officieusement sa révocation, Hébert rendait le 22 juin 1718 l’ordonnance suivante :

 

 

 

« Estant nécessaire de pourvoir à la place de Conseillers qu’occupait le sieur Bongré qui est allé aux Manilles, ainsy que celle du sieur Le Roux qui est allé au Bengale pour sa santé, comme aussy à celle de Secrétaire du Conseil qu’occupait aussi le sieur Le Roux, nous avons nommé les sieurs Le Gou et Dumas pour remplir les places des sieurs Bongré et Le Roux, ledit sieur Le Gou pour estre aussy le juge de la Chaudry et le sieur Dumas pour tenir la caisse de la Compagnie, l’un et l’autre en qualité de Conseillers du Conseil et marchands de la Compagnie, de même nous avons nommé le sieur Dulaurens le jeune pour faire les fonctions de secrétaire du Conseil aux honneurs, droits, privilèges et prérogatives et émoluments dont ont jouy ceux revestus dudit employ. »

 

 

 

« Fait au Fort Louis de Pondichéry le vingt deuxième juin mil sept cent dix-huit. »

 

 

 

« Hébert Dulaurens. »

 

 

 

Ce que nous pouvons deviner du caractère d’Hébert peut nous faire supposer que le choix des deux nouveaux conseillers n’avait pas été fait à la légère : ce n’est certainement  pas l’intérêt du service qui avait déterminé Hébert : d’autre part, il savait que sa destitution avait été causée par la condamnation de Naniapa : il est donc permis de supposer que c’est en raison du rôle que Legou et Dumas avaient joué dans cette affaire qu’ils avaient été désignés.

 

 

 

En effet, pour remplacer Dulivier, Legou avait été appelé au Conseil qui avait jugé le malheureux Indou : il partageait donc avec Hébert la responsabilité de l’inique sentence.

 

 

 

Dumas, né en 1696, n’avait que 22 ans en 1718 : il avait été amené aux Indes par Dulivier : il semblait donc que ce deux circonstances, sa jeunesse et l’amitié de Dulivier, dussent le rendre suspect à Hébert pour un pareil poste. Hébert devait désirer d’autant plus faire entrer ses créatures au Conseil qu’il ne pouvait ignorer que le Conseil allait avoir à jouer un rôle fort important avec le gouverneur qui lui succéderait. Il est donc surprenant qu’il ait nommé Dumas.

 

 

 

Mais il est probable que celui-ci avait donné des gages, – sinon d’amitié, – du moins de neutralité. N’avait-il pas servi de témoin aux vacations de la vente des biens de Naniapa en 1715 et l’année suivante ? N’avait-il pas en quelque sorte acquiescé au jugement en se rendant acquéreur de certains objets et de deux esclaves ayant appartenus à Naniapa ? De plus, alors que tout le monde à Pondichéry se déchaînait contre Hébert, Dumas semblait s’être renfermé dans une prudente réserve – peut-être même d’accord en cela avec Dulivier, à qui il importait de compter un ami au Conseil Supérieur. Il semble bien qu’Hébert ait été trompé par l’attitude discrète de Dumas : la suite des événements le prouvera.

 

 

 

Le 19 août 1718 à midi, le Comte de Toulouse mouillait en rade de Pondichéry, apportant l’ordre du roi nommant La Prévostière à la place d’Hébert et l’arrêt du Conseil de Marine du 17 février 1718. Ce ne fut pourtant qu’à cinq heures du soir qu’on les remit à La Prévostière : on avait même porté les paquets à Hébert qui envoya chercher son successeur pour les ouvrir en sa présence.

 

 

 

Regrettant ce retard, le Conseil écrivait à la Compagnie le 24 janvier 1719 :

 

 

 

« On a rendu ce service à Messieurs Hébert afin qu’ils eussent le temps de précautionner s’ils ne l’avaient pas fait : ce délay même leur a suffy pour faire porter chez les Jésuites leurs bons amis, tout ce qu’ils voulaient mettra à couvert. »

 

 

 

Hébert, quoiqu’il en eut, ne put se refuser à remettre ses pouvoirs à La Prévostière et se retira dans une maison particulière. Mais lorsque le nouveau gouverneur envoya deux employés pour mettre les scellés sur ses effets, Hébert s’y opposa avec la dernière énergie. Ce que le Conseil constatait dans sa lettre :

 

 

 

« Quoique nous fussions incontestablement convaincus que votre ordre étoit venu trop tard, nous nous sommes néanmoins mis en devoir de l’exécuter, mais Hébert a refusé absolument de s’y soumettre, fondé sur la réduction comprise dans votre ordre duquel nous luy fîmes délivrer copie. Voicy les termes qui l’ont autorisé dans son refus : Elle (la Compagnie) espère que M. Hébert s’y soumettra volontiers ».

 

 

 

De même qu’il avait refusé à Dulivier de lui rendre compte de sa gestion en lui transmettant ses pouvoirs en 1714, Hébert opposa le même refus à La Prévostière. On le comprend sans peine quand on constate la situation effroyable qu’il laissait à son successeur. Il restait en caisse 1.086 pagodes, 16 fanons et 4 caches, somme qui a suffi à peine à payer quelques dettes criardes. Il n’y avait pas de provision dans les magasins. Les bâtiments tombaient en ruines ; les ponts-levis du fort ne fermaient plus ; jamais Hébert, depuis son arrivée, ne les avait fait lever ; les fusils des soldats et les affûts des canons étaient hors de service. Le Conseil était harcelé par les réclamations des créanciers de la Compagnie, et par-dessus tout, par la famine qui durait depuis dix-huit mois.

 

 

 

Le Conseil résumait cette situation tragique dans cette lettre à la Compagnie :

 

 

 

« Jamais Pondichéry n’a été dans un état aussy misérable qu’il est aujourd’hui : la famine et M. Hébert ont tout consommé… »

 

 

 

Cependant, la destitution d’Hébert avait produit un soulagement général. Une foule d’Indiens, qui avaient quitté volontairement la ville, et ceux qui en avaient été bannis, plusieurs chefs de castes destitués par Pedro sur l’ordre du Général, des tisserands, des brahmanes qui n’avaient pas voulu déposer faussement contre Naniapa, rentraient à Pondichéry avec la permission du Conseil.

 

 

 

Tous ces gens se présentèrent à La Morandière qui, devenu second du comptoir, était en quelque sorte, en cette qualité, le patron des indigènes et leur intermédiaire auprès du Gouverneur.

 

 

 

Parmi eux, se trouvait Amanachety, vieillard vénérable, un des principaux marchands de la ville, à qui Hébert avait fait donner le chabouc et qu’il avait gardé vingt-huit mois en prison dans l’espoir de lui extorquer mille pagodes. Quelques jours après, arrivaient les trois enfants de Naniapa, puis Tirouvangadam, Ramanada, Andiapa et Vingapoulé, venus de Madras.

 

 

 

 

 

 

 

L’arrêt du Conseil de Marine avait produit un effet extraordinaire sur tous les Indous : avec la spontanéité qui est la caractéristique des foules, – et surtout des foules orientales, – ils acclamèrent sa lecture, bénissant le Roi, le Régent et les auteurs de l’arrêt qui leur inspira la plus haute vénération pour la justice de la France : ils n’étaient pas, en effet, habitués à voir les injustices commises par de hauts personnages réparées avec un tel éclat.

 

 

 

Le lendemain de l’arrivée du Comte de Toulouse, La Prévostière rendait une ordonnance reconstituant le Conseil Supérieur : il se composait de lui-même, président, de La Morandière, de Legou, procureur général, et de Dumas. Les ordres de la Compagnie réintégraient Delorme en qualité de second : celui-ci, prévenu, quitta Chandernagor dès qu’il le put et revint à Pondichéry le 2 janvier 1719.

 

 

 

Parmi les réclamations les plus pressantes dont le Conseil fut saisi, furent celles des porteurs de pagodes Pattecotté, création d’Hébert, et sur lesquelles il y avait une perte d’environ 6 %.

 

 

 

Par délibération du 15 septembre 1718, le Conseil défendait le cours de ces pagodes et vendait comme marchandises 325 pagodes Pattecotté qui se trouvaient en caisse, sur lesquelles il y eut une perte de 20 pagodes, 17 fanons et 32 caches, qui furent passés au débit d’Hébert.

 

 

 

Une grande quantité de ces pagodes se trouvaient en circulation, et la première idée qui se présenta aux membres du Conseil fut de les faire porter à la Monnaie de la Compagnie pour être refondues au titre ordinaire. La Morandière s’y opposa en rappelant les difficultés qu’on avait rencontrées à ce sujet de la part des missionnaires, parce que ces pagodes portaient l’image d’une idole : il rappela une lettre de Dom Gaspar, évêque de San-Thomé, qui, consulté sur cette question en 1705, avait répondu qu’il ne pouvait être permis à des Chrétiens de battre monnaie au coin d’une idole.

 

 

 

Les autres membres du Conseil estimaient qu’il n’y avait point d’idolâtrie à fabriquer cette monnaie, cependant pour ne pas scandaliser l’Eglise, ils décidèrent de s’abstenir, bien que cela eût été avantageux pour la Compagnie et l’ensemble de la Colonie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Commission extraordinaire

 

 

 

Cette question réglée, La Prévostière se mit en devoir de constituer la Commission extraordinaire prévue par l’arrêt du 8 février 1718. Il évita de désigner des personnes pouvant être suspectes à Hébert. Il nomma : de la Vigne-Buisson, agent de la Compagnie de Saint-Malo ; Vincens ; La Groye, marchand, Legou conseiller et procureur général au Conseil Supérieur, La Touche et Courton employés de la Compagnie. Dumas était nommé procureur du Roi, Dulaurens, secrétaire du Conseil Supérieur, greffier, et Lahaie huissier. Cela fait, l’arrêt du 7 février 1718 fut publié et lu en chambre au Conseil et les nouveaux commissaires prêtèrent serment le 5 septembre 1718.

 

 

 

Ainsi, à partir de ce moment, deux juridictions allaient fonctionner à Pondichéry, toutes deux présidées par La Prévostière gouverneur : le Conseil Supérieur juridiction de droit commun à compétence illimitée, avec Legou comme procureur général et la Commission extraordinaire ces Commissaires avec Dumas comme procureur du Roi.

 

 

 

Tout de suite, Dumas, en cette qualité, allait mettre en branle toutes les procédures qui devaient saisir les Commissaires et s’affirmer comme un esprit énergique et sagace. On peut dire que toute sa carrière a été conditionnée par le rôle prépondérant qu’il sut prendre en ces circonstances.

 

 

 

La première affaire – qu’allait examiner la Commission – était née des différends de Dulivier avec Hébert, tant au point de vue des empiètements sur les pouvoirs du gouverneur que de la façon dont, comme représentant de la Compagnie, il avait méconnu et compromis les intérêts personnels de Dulivier.

 

 

 

Le 12 septembre 1718, Dumas faisait faire sommation à Hébert de lui fournir par écrit dans les trois jours pour tout délai « les raisons et les motifs qui l’ont porté à troubler le sieur Dulivier dans le droit et possession et autres fonctions à luy attribuées. »

 

 

 

Hébert, avec une rare impudence, répondit :

 

 

 

« Je ne crois pas avoir troublé M. Dulivier dans la possession des droits et fonctions à luy attribuéz de Gouverneur de Pondichéry, soumis à mes ordres et à qui la Compagnie avait accordé son congé, suivant sa demande. – Je suis tout prêt à donner tel éclaircissement sur ce qu’on pourra m’opposer sur ce point. »

 

 

 

Or, le malheureux Dulivier était dans une situation pécuniaire extrêmement embarrassée. Le 10 décembre 1718, il présentait une requête à La Prévostière, pris comme Président du Conseil Supérieur, réclamant une somme de 77.926 livres 13 sols 7 deniers composée pour partie de ses appointements et de ses indemnités de table, et pour partie des sommes payées par lui à plusieurs créanciers de la Compagnie « qui étant ses amis et correspondants ont trouvé plus commode pour eux de se rembourser sur les fonds qu’ils avaient à luy entre leurs mains, chargeant le suppliant de la poursuite du paiement sur la Compagnie. »

 

 

 

Dans ces sommes figurait celle de 4.000 piastres avancée à Pilavoine pour parer aux plus pressantes réclamations des créanciers du Comptoir de Surate.

 

 

 

Cette requête n’émut pas La Prévostière qui le même jour rendait une ordonnance d’incompétence « le sieur Dulivier s’étant pourvu au Conseil de Sa Majesté qui a nommé des Commissaires pour l’examen de la liquidation du compte dudit sieur Dulivier, se réservant Sa Majesté… la décision dudit compte. »

 

 

 

Mais la réclamation de Dulivier apparut aux commissaires comme la plus urgente : ils l’examinèrent la première. Ce fut donc devant eux qu’il porta sa demande en paiement contre la Compagnie des 77.926 livres 13 sols 7 deniers, qui comprenaient des intérêts pour les sommes principales dûes avec des retards de plusieurs mois. Les commissaires, retranchant les intérêts, arrêtèrent le solde de son compte à 70.428 livres 19 sols 6 deniers.

 

 

 

Parmi ses réclamations, il en était une qui ne manquait pas de singularité. Il avait été débité en deux articles d’une somme de 1.232 roupies 7 sols 5 deniers – soit en monnaie de France de 1.848 livres 7 sols 5 deniers « pour présent fait à Bengale à un seigneur du païs à l’occasion d’un rhinocéros reçu de luy et pour la nourriture audit lieu de cet animal pendant plusieurs années. »

 

 

 

Etant directeur au Bengale, Dulivier avait reçu en 1701, l’ordre d’acheter un rhinocéros pour la ménagerie de Sa Majesté. On chercha longtemps à se procurer cet animal, qui, ne vivant à peu près que dans le sud de l’Inde, était fort rare au Bengale : on n’avait pu exécuter cet ordre qu’en 1706. Mais lorsqu’il s’était agi d’embarquer le rhinocéros pour l’emmener en France, tous les capitaines, aussi bien ceux de la Compagnie des Indes que ceux de la Compagnie de Saint-Malo, avaient unanimement et énergiquement refusé de le prendre à bord : l’animal était devenu si monstrueusement gros, que son embarquement sur un vaisseau de commerce était devenu une impossibilité, il aurait fallu affecter un vaisseau pour son transport, car il buvait une demi-barrique d’eau par jour : aussi en 1716, Messieurs de Chandernagor en avaient fait présent au Nabab du Bengale.

 

 

 

Les directeurs avaient prescrit de passer au débit de Dulivier les frais d’achat et de nourriture du rhinocéros sous prétexte qu’il aurait écrit au Comte de Pontchartrain qu’il faisait élever au Bengale « à ses dépens un rhinocéros qu’il destinait de présenter au Roy. » Dulivier protestait qu’il n’avait jamais écrit cela, car il n’avait jamais entendu faire cadeau d’un rhinocéros à Sa Majesté : il demandait que l’on supprimât de son compte ces 1.848 livres 7 sols 5 deniers.

 

 

 

Il semble que les Commissaires lui donnèrent satisfaction en supprimant de son débit les sommes consacrées à l’achat et à l’entretien du rhinocéros, car il n’est plus question de cette réclamation dans les écritures postérieures.

 

 

 

On passa ensuite à l’examen des affaires des Indous, dont La Morandière s’était chargé de défendre les intérêts.

 

 

 

La première affaire qui vint au Conseil fut celle de Tirouvangadam. Il n’y avait eu contre lui ni plainte, ni instruction : les seules pièces de son procès étaient la requête frauduleuse du Père Turpin et les deux ordonnances d’Hébert, toutes trois datées du 20 août 1716, alors que Tirouvangadam avait été banni de Pondichéry le 25 juillet précédent. C’est La Morandière qui avait retrouvé ces trois pièces dans le tas de paperasse du greffe du Conseil Supérieur.

 

 

 

Dumas, en sa qualité de procureur du Roi, demanda que ces deux ordonnances fussent déclarées nulles et fausses. Les Commissaires firent droit à ses réquisitions sur la nullité, mais effrayés de la gravité de l’accusation de faux portée contre l’ancien Général, – qui était toujours directeur de la Compagnie – ils n’osèrent pas se prononcer et renvoyèrent l’examen de l’affaire sur ce point au Conseil de Marine.

 

 

 

Les Commissaires décidèrent de rembourser à Tirouvangadam la somme de 1.022 pagodes 1/4, montant du billet du fils d’Hébert qui lui avait été volé. Ce dernier, apprenant cette décision, proposa de rembourser la somme à condition qu’une somme de 1.000 pagodes qui avait été portée à la caisse de la Compagnie sous le nom de Tirouvangadam lui serait rendue : La Prévostière accepta cette transaction et cette question fut ainsi réglée.

 

 

 

Les commissaires décidèrent en outre de proposer au Conseil de Marine le remboursement par la Compagnie des 1.805 pagodes que certains négociants devaient à Tirouvangadam et qu’Hébert les avait obligées à lui payer, sous prétexte que ces sommes étaient en réalité dûes à Naniapa, de même qu’une somme de 186 pagodes dont Naniapa était détenteur. Enfin, Hébert avait saisi un magasin de riz dont Tirouvangadam était propriétaire pour un tiers : les commissaires lui en firent payer le montant.

 

 

 

Quant aux dommages-intérêts qu’il réclamait à Hébert pour son arrestation et sa détention arbitraire, les commissaires en renvoyèrent l’examen au Conseil de Marine.

 

 

 

 

 

 

 

*

 

 

 

*    *

 

 

 

Dans l’affaire de Ramanada, il n’y avait pas la moindre pièce de procédure : il n’y avait qu’un ordre d’Hébert de faire l’inventaire des effets de l’Indou et un ordre de les revendre : la vente avait produit 131 pagodes de 10 fanons qui n’avaient été portés sur les livres de la Compagnie que quatorze mois plus tard ; sa maison avait été confisquée ; les plus riches marchandises lui appartenant avaient été détournées par Le Roux qui était mort à temps : l’actif de sa succession fut saisi entre les mains de son exécuteur testamentaire : les commissaires décidèrent qu’il y avait lieu de restituer à Ramanada ces 131 pagodes 10 fanons et sa maison.

 

 

 

Il avait présenté une requête arguant de la nullité et de fausseté la pièce concernant le taly, qu’Hébert lui avait fait signer ; l’abbé Tessier qui venait d’être nommé évêque de Rosalie et le Père Esprit, dont il était question dans cette pièce, avaient également présenté une requête l’arguant de la nullité et de la fausseté.

 

 

 

Comme pour l’affaire de Tirouvangadam, les commissaires déclarèrent cette pièce nulle, mais ils n’osèrent pas se prononcer sur le faux et renvoyèrent la question sur ce point au Conseil de Marine.

 

 

 

Au cours des débats, il s’était produit un événement fort grave, soulevé par La Morandière. La requête que Ramanada avait présentée au Conseil de Marine ne mentionnait que les mauvais traitements et la spoliation dont il avait été victime : la nouvelle requête de La Morandière révélait aux commissaires que l’animosité d’Hébert contre Ramanada venait de ce qu’il avait détourné Naniapa de mettre à exécution le plan qui consistait à majorer le prix des marchandises de la cargaison de Dudemaine. Hébert, décontenancé, demanda qu’on s’en tint aux griefs énoncés dans la requête imprimée, – mais le coup était porté.

 

 

 

 

 

 

 

*

 

 

 

*    *

 

 

 

Amanachety, Andyapa et Vangapapoulé avaient présenté leurs requêtes, toutes trois composées par La Morandière, aux commissaires pour obtenir condamnation à de dommages-intérêts contre Hébert.

 

 

 

Les commissaires, considérant qu’ils n’étaient pas saisis de ces trois affaires par l’arrêt du Conseil de Marine, les renvoyèrent au Conseil Supérieur. Devant celui-ci Hébert répondit insolemment que, directeur de la Compagnie, il n’en était pas justiciable, puis, se ravisant, il produisit un mémoire de défense. Cependant le Conseil Supérieur, n’osant pas statuer en raison de la qualité de directeur, invoquée par Hébert, renvoya la connaissance de ces trois affaires au Conseil de Marine.

 

 

 

Enfin, vint l’affaire de Naniapa, qui devait être fertile en incidents.

 

 

 

La Révision du Procès Naniapa

 

 

 

Aussitôt après sa révocation, Hébert, secondé par son fils et les Jésuites, s’était employé à entraver la révision du procès : tentatives d’intimidation des témoins, menaces, offre d’argent, rien ne fut épargné.

 

 

 

Pour justifier ces étranges procédés à l’égard des indigènes, il eut l’inconscience d’écrire au gouverneur et au Conseil de Madras en leur demandant d’attester que c’était une coutume chez les Anglais de traiter les noirs en esclaves et sans observer pour eux aucune formalité. C’était peut-être vrai, mais il est bien évident que, même si c’était exact, les Anglais ne l’avoueraient pas. Comme il fallait s’y attendre, le gouverneur et le Conseil de Madras répondirent que les lois d’Angleterre et la manière dont ils se sont toujours comportés depuis l’établissement de leur colonie n’avaient jamais été de traiter autrement les noirs que les blancs et qu’on avait toujours observé les mêmes formalités de procédure, parce que tous sont hommes que le Justice doit traiter également.

 

 

 

La révision du procès de Naniapa commença à la fin d’octobre. Le 30, Dumas reçut une déclaration écrite par Giganis, qui avait servi d’interprète à Hébert dans cette affaire, révélant certaines circonstances d’une extrême gravité, à la charge d’Hébert et des Jésuites.

 

 

 

Le jour de l’arrestation du Modéliar, le Général avait envoyé Giganis chez les Jésuites pour leur annoncer la nouvelle. Deux ou trois jours après, Hébert l’avait fait appeler et chargé de faire traduire en français par Bongré trois déclarations écrites en langue malabare : Giganis les rapporta traduites au fils d’Hébert qui, après les avoir lues, lui dit : « portez-les au Père Turpin, et le priez de notre part de les mettre en françois. » Giganis obéit, puis rapporta les olles à Hébert avec les traductions.

 

 

 

Giganis déclarait ensuite qu’après les interrogatoires de Naniapa qu’il traduisait en français, Hébert faisait écrire à Le Roux ce qu’il voulait, qu’on ne relisait rien et qu’il ne disait pas à Naniapa ce que Le Roux avait écrit ; enfin que le Modéliar n’avait jamais su ce qu’on lui avait fait signer.

 

 

 

Dumas ne semble pas s’être servi tout de suite de ce document : il est probable que, d’accord avec la Prévostière, il avait voulu attendre que tous les témoins, qui avaient déposé en 1716 devant Hébert, fussent entendus avant de faire déposer celui qui leur avait servi d’interprète.

 

 

 

Il présenta donc le 9 décembre 1718 à La Prévostière, pris en sa qualité de président de la Commission, des réquisitions pour que tous ces témoins fussent entendus par lui ; le lendemain 10 décembre, La Prévostière rendait une ordonnance conforme, et le 13, il commençait son enquête.

 

 

 

Le premier témoin entendu  fut Tanapachetti : c’était le principal témoin à charge : il avait déposé devant Hébert que Naniapa avait soulevé une sédition à la suite de la défense de Dulivier de jouer des instruments aux mariages et aux enterrements les dimanches et fêtes chrétiennes. Dix-sept témoins avaient certifié cette déposition.

 

 

 

Devant La Prévostière, Tanapachetti déclara qu’il n’avait porté aucune plainte contre Naniapa et qu’il avait signé sa déposition à la demande d’Hébert. Sur les dix-sept certificateurs, douze, qu’on avait retrouvés, déclarèrent qu’ils ignoraient le contenu de cette déposition et qu’ils ne l’avaient certifiée que par crainte d’Hébert, ajoutant qu’ils ignoraient que Naniapa eût excité une sédition…

 

 

 

Le lendemain  de cette nouvelle déposition qui contredisait si manifestement la première, Tanapachetti était mis en prison, à la requête de marchands de tabac, dont il était le débiteur. Hébert, son fils et les Jésuites accusèrent immédiatement La Prévostière d’être l’auteur de cette arrestation qui, selon eux, avait pour objet d’intimider les autres témoins.

 

 

 

Cette dernière calomnie, ajoutée à toutes les manœuvres précédentes, semblait devoir empêcher que la révision du procès se fit avec toute la sérénité désirable : Hébert avait commis tant d’actes arbitraires, sans compter les forfaitures résultant de ses ordonnances frauduleuses dans l’affaire de Ramanada, qu’il y avait plus qu’un simple motif de le faire arrêter.

 

 

 

Le 15 décembre 1718, sur les réquisitions de Legou, procureur général, qui exposa que la Compagnie avait donné l’ordre de saisir tous les effets d’Hébert et de son fils ; que le Conseil était informé des malversations d’Hébert dans lesquelles son fils avait pris part ; qu’en outre, le teneur de livres – qui était La Morandière – avait montré un compte par lequel Hébert était redevable de près de 100.000 livres à la Compagnie ; qu’enfin il résultait  de l’instruction des affaires de Pondichéry des preuves de fausseté et de crimes aussi graves, sans désemparer, le Conseil Supérieur rendait un arrêt ordonnant que les sieurs Hébert et son fils seraient arrêtés et gardés dans le fort jusqu’au départ du plus prochain vaisseau au capitaine duquel ils seraient remis et consignez comme prisonniers pour en répondre et en représenter en France aux officiers de Sa Majesté dans le premier port où il entrerait. »

 

 

 

Le Conseil Supérieur, pour rendre cet arrêt, n’était composé que de deux membres, La Prévostière et La Morandière : en effet, en dehors de ceux-ci, il ne comprenait que Legou, procureur général et Dumas, procureur du Roi à la Commission extraordinaire, qui ne pouvaient siéger, et Delorme qui s’était embarqué à Chandernagor pour rejoindre son nouveau poste qui ne devait arriver à Pondichéry que le 2 janvier.

 

 

 

En exécution de cet arrêt, de la Génerie, major de la garnison, se présentait chez Hébert le jour même à huit heures du matin pour l’arrêter « sans scandale ». Il se passa alors une scène inouïe en présence de Legou et Dumas, venus apposer les scellés sur les effets d’Hébert. Celui-ci apercevant le major et se doutant de sa mission, voulut s’échapper : La Génerie, pour l’en empêcher, le prit au collet. Hébert se débattit violemment, lançant à l’officier force coups de pieds dans le ventre et coups de poing à la figure, déchirant ses habits et mettant son visage en sang : La Génerie riposta : ce fut un véritable pugilat. Pour faire cesser cette scène scandaleuse, Dumas fit appeler par son valet le chef du poste de la porte de Goudelour qui envoya un caporal et six soldats. Ceux-ci voulurent faire monter Hébert dans son palanquin, qu’on avait pris la précaution d’amener pour le conduire au Fort. Celui-ci se jeta par terre. La Génerie cria alors qu’on lui apportât des cordes. Hébert s’écria : « Comment, vous voulez m’amarrer ? » Enfin, voyant toute résistance inutile, il se décida à se laisser porter dans son palanquin.

 

 

 

Dès que sa mission eût été remplie, le major porta plainte contre Hébert entre les mains de La Prévostière, demandant qu’il lui fût donné acte de cette rébellion pour « lui servir à poursuivre ledit sieur Hébert par devant Messeigneurs les Maréchaux de France. » Au bas de la requête de la Génerie, La Prévostière signait une ordonnance nommant La Morandière pour procéder à une enquête et dresser procès-verbal des faits articulés.

 

 

 

La Morandière procéda à son enquête le lendemain et le surlendemain ; il entendit Dumas, Legou et les soldats témoins de la scène qui en rapportaient tous les détails.

 

 

 

Le fils Hébert se laissa arrêter sans résistance par un lieutenant de la garnison.

 

 

 

Dans leur lettre du 24 janvier 1719, signée par tous les membres du Conseil Supérieur, adressée aux directeurs de la Compagnie, ceux-ci se solidarisent complètement avec La Prévostière et La Morandière, et, aux motifs de ces deux arrestations mentionnées dans l’arrêt, ajoutent les suivants :

 

 

 

« … Nous nous sommes réservés de vous expliquer dans cette lettre deux autres motifs de notre démarche : l’un est qu’on nous avertissait de tous côtés que Messieurs Hébert avoient dessein de se retirer, ce qui leur était très facile et ce qui nous causoit de grandes inquiétudes, l’autre que MM. Hébert depuis leur destitution, s’étant acharnés à nous causer tous les chagrins et toutes les traverses imaginables par leurs intrigues et menées soutenues de celles des Jésuites ; il n’y a point de calomnies dont ils ne nous ayent noircy, point de manières pour décrier nos personnes et notre conduite qu’ils n’ayent employé, mais surtout le fils, qui est un des plus dangereux hommes de l’univers, nous a fait essuyer mille déboires et mille chagrins de la part de M. Delavigne et de M. Ducoudray et d’autres, aiguisant tous les jours les esprits de ces messieurs contre nous d’une manière terrible, publiant qu’ils retourneroient au bout de 18 mois pour se vanger (sic) de tous leurs ennemis… »

 

 

 

« Au surplus ils ont été logés dans l’appartement le plus propre du fort où ils ont eu liberté entière de recevoir tout le monde et de faire leurs affaires. »

 

 

 

« Nous envoyons le procès-verbal de l’apposition du scellé dans leur maison, l’inventaire de leurs effets que nous avons mis dans les magasins du fort desquels le garde-magasin s’est chargé et l’inventaire particulier de leurs papiers qui ne sont d’aucune importance. »

 

 

 

« Nous avons remis à ces Messieurs quelques hardes et meubles qu’ils nous ont demandés pour leur traversée et que nous avons cru ne leur devoir pas refuser : on en a tiré un reçu. »

 

 

 

« de la Prévostière, Delorme, de la Morandière, Dumas, Legou. »

 

 

 

Hébert et son fils furent consignés à La Vigne Buisson, commandant du Comte de Toulouse, qui devait mettre à la voile à la fin de janvier.

 

 

 

Avant d’être embarqués, tous deux remirent à Dumas leurs protestations écrites. Hébert faisait figurer sur la sienne son titre de directeur de la Compagnie des Indes dont il n’avait pas été dépouillé, prenait à partie La Prévostière et le sommait de comparaître au mois de septembre prochain par devant le Conseil de Sa Majesté « qui ordonnera les réparations qu’elle jugera bon estre pour toutes les violences et injustices » qui lui avaient été faites.

 

 

 

Hébert fils entendait rendre La Prévostière personnellement responsable de la saisie de ses effets, et « de tous dommages et intérêts, lucre cessant, change et rechange, grosse aventure… ce qui ne va pas à moins que du triple de la valeur desdits effets. »                                                *

 

 

 

*    *

 

 

 

L’arrestation de MM. Hébert avait rétabli le calme : La Prévostière put continuer tranquillement l’instruction de la révision du procès de Naniapa. Il entendit tous les témoins qui avaient déposé devant Hébert, l’interprète Giganis, le lieutenant Cordier, qui avait servi deux ou trois fois d’interprète, et les conseillers qui avaient participé à l’arrêt de condamnation, c’est-à-dire Legou, de Flacourt, de La Morandière et Delorme.

 

 

 

Ceux-ci déclarèrent qu’après l’interrogatoire de l’accusé, on l’avait fait sortir, puis qu’Hébert avait tiré un jugement tout préparé condamnant Naniapa à être pendu, ses enfants à l’esclavage et tous ses biens confisqués.

 

 

 

Ce jugement avait paru à tous beaucoup trop rigoureux : Legou fut d’avis de le condamner à 10 coups de chabouc, et à des dommages-intérêts vis-à-vis de la Compagnie envers la Compagnie ; de Flacourt à une amende et à la restitution de ce dont il avait porté préjudice à la Compagnie ; Delorme à une amende et de La Morandière de suivre les conclusions du procureur général, c’est-à-dire à une amende et à des dommages-intérêts vis-à-vis de la Compagnie, jusqu’au paiement de quoi, il resterait en prison, et en outre à être déclaré indigne de servir à jamais la Compagnie.

 

 

 

Hébert avait alors tiré un second jugement tout préparé – celui qui fut rendu : les quatre conseillers l’avaient signé parce qu’ils avaient cru qu’il avait été adopté à la pluralité des voix, car Hébert leur avait demandé à chacun leur avis à l’oreille.

 

 

 

La façon dont ce jugement avait été rendu montre que Dulivier avait eu le plus grand tort de quitter le Conseil : s’il y était resté, il aurait pu avec un peu d’énergie, et grâce à son autorité de gouverneur, exiger que le délibéré fût fait à voix haute et faire échouer ainsi la criminelle machination d’Hébert.

 

 

 

L’enquête terminée fut transmise à Dumas qui y joignit un mémoire  contenant un certain nombre d’observations sur certains points, notamment sur la lettre écrite à Hébert par les Jésuites deux jours après les réquisitions du procureur général, pour demander hypocritement  la condamnation à mort de Naniapa.

 

 

 

L’enquête fut signifiée à Hébert. Il y répondit d’abord en récusant La Prévostière comme président de la Commission Extraordinaire, parce qu’il « était son ennemi déclaré»  et parce qu’il avait assisté au procès Naniapa comme procureur général ; il envoya ensuite un assez long mémoire, daté du 14 janvier, dans lequel il produisait un certain nombre de griefs contre La Prévostière, l’accusant notamment d’avoir intimidé les noirs pour les faire revenir sur leurs premières déclarations, d’avoir révoqué Pedro, le modéliar qu’il avait nommé, d’avoir emprisonné Tanapachetti, le principal témoin à charge ; de l’avoir fait traîner en prison, lui, Hébert, vieillard de 70 ans, comme un scélérat ; enfin accusant La Morandière, qui, comme second du Conseil Supérieur, remplissait les fonctions de juge à la Chaudrie, d’avoir abusé de son autorité pour intimider les témoins indigènes et de l’avoir pris violemment à partie comme avocat des noirs.

 

 

 

La Prévostière répondit sur tous les points : il ne pouvait être récusé parce qu’il n’avait pas participé au jugement de Naniapa ; ce n’était pas lui qui avait révoqué Pedro, mais bien les commissaires ; ce n’était pas lui qui avait fait emprisonné Tanapachetti, mais ses créanciers ; ni lui, ni La Morandière n’avaient cherché à suborner les témoins indigènes ; enfin il avait blâmé La Morandière devant les commissaires de s’être servi de termes injurieux à l’égard d’Hébert.

 

 

 

En présence des accusations d’Hébert touchant la subornation des principaux témoins par La Prévostière et La Morandière, Dumas prit des réquisitions le 16 janvier pour que ces témoins fussent entendus à nouveau par la commission.

 

 

 

Celle-ci se réunit le 17. Trois commissaires se récusèrent : Legou parce qu’il avait siégé au Conseil Supérieur qui avait condamné Naniapa ; La Vigne Buisson parce qu’il était malade et qu’il était fort occupé par le chargement du Comte de Toulouse qui devait mettre à la voile quelques jours plus tard ; enfin Pierre La Groye, parce qu’il estimait La Prévostière justement récusé par Hébert, qu’il avait entendu dire souvent, par plusieurs marchands, avant l’emprisonnement que celui-ci était un filou, « pour lesquelles raisons, ledit sieur La Groye a déclaré ne vouloir point se mesler de l’affaire dudit Naniapa, de crainte d’engager sa conscience insensiblement. »

 

 

 

Il était nécessaire de remplacer ces commissaires pour compléter le nombre de sept fixé par le Conseil de Marine : La Prévostière proposa les noms de de Larche, capitaine d’une compagnie d’infanterie, de Robert Gosse et de Guillaume Pigeon sous-marchands de la Compagnie.

 

 

 

La Commission les agréa et ils furent aussitôt admis à prêter serment de bien et fidèlement et en leur conscience s’acquitter de la dite fonction de juge commissaire, puis la Commission s’ajourna au lendemain.

 

 

 

A cette audience, elle rendit deux arrêts conformes aux réquisitions orales de Dumas, le premier rejetant la demande de récusation de La Prévostière formée par Hébert, parce que celui-ci n’avait  pas proposé ses moyens dès le début des opérations de la commission ; le second ordonnant que les principaux témoins entendus par La Prévostière lors de son enquête seraient de nouveau entendus par trois commissaires nommés à cet effet, de Larche, de la Touche et Courton, qui procédèrent à des interrogatoires les 18 et 19 janvier.

 

 

 

Tous ces témoins déclarèrent qu’ils n’avaient porté aucune plainte contre Naniapa, qu’ils avaient signé leurs dépositions devant Hébert sans savoir ce qu’ils signaient parce qu’ils avaient été intimidés par lui, et que, depuis l’arrestation d’Hébert, personne n’avait tenté de les inciter à revenir sur leurs déclarations devant le Général.

 

 

 

Tanapachetty déclara que ce n’était pas La Prévostière qui l’avait fait mettre en prison après sa déposition à l’enquête, mais ses créanciers.

 

 

 

Calianatanda déclara qu’Hébert l’avait fait mettre en prison pour l’obliger à dire que Naniapa était l’auteur de la sortie des indigènes de Pondichéry en 1715.

 

 

 

Giganis confirma la déclaration écrite qu’il avait envoyée le 30 octobre à Dumas.

 

 

 

Neuf marchands qui avaient fait le serment de ne rien dire ni faire que conjointement déclarèrent  ensemble qu’Hébert, malgré leurs affirmations contraires, leur avait fait signer une déposition constatant que Naniapa était leur débiteur, alors que des règlements étaient intervenus aux termes desquels il ne leur devait plus rien.

 

 

 

Le lendemain, Dumas prenait les conclusions suivantes :

 

 

 

Le délibéré s’ouvrit aussitôt : Delarche et de la Touche demandèrent « que chacun donnât et signât son opinion particulière « pour se mettre à couvert de tout reproche » ; on dressa donc une feuille sur laquelle chacun cosigna et signa son opinion :

 

 

 

En voici la copie :

 

 

 

« Feuille sur laquelle ont été rédigées et signées les opinions des Commissaires :

 

 

 

« Opinion du sieur Guillaume Pigeon »

 

 

 

« Mon opinion est de suivre en tout les conclusions du Procureur du Roi.

 

 

 

Pigeon »

 

 

 

« Opinion du sieur Robert Gosse. »

 

 

 

« Mon opinion est de suivre en tout les conclusions du Procureur du Roi.

 

 

 

Gosse. »

 

 

 

« Opinion du sieur Jacques Courton. »

 

 

 

« Mon opinion est de suivre en tout les conclusions du Procureur du Roi.

 

 

 

J. Courton »

 

 

 

« Opinion du sieur Galiot dit La Touche. »

 

 

 

« Mon opinion, après avoir entendu lecture des dépositions du premier et second procès, sy contraire et sy opposé, fait par des témoins idolâtres et barbares, faibles et deffectueux, sans foy, que le procès est nul et M. Hébert surpris et trompé dans son âge avancé par le grand nombre des déposants de mauvais caractère et aussy inconsistant qu’il arrive des résolutions différentes comme nous l’éprouvons maintenant.

 

 

 

De la Touche »

 

 

 

« Opinion du sieur Jacques Vincens. »

 

 

 

« Mon opinion est de suivre en tout les conclusions du Procureur du Roi.

 

 

 

Vincens »

 

 

 

« Opinion du sieur Henry Delarche. »

 

 

 

« Après avoir ouï la lecture du procès, je trouve qu’il y a si peu de bonne foy dans les accusations des noirs qu’il n’est pas possible de conter (sic) sur ce qu’ils disent, ainsy mon avis est que lesdits procès demandent beaucoup d’attention pour les juges : cela étant, je n’ay rien à dire autre chose que le procès est nul.

 

 

 

De Larche »

 

 

 

« Opinion du M. de la Prévostière, président du Conseil. »

 

 

 

« Mon opinion est de suivre entièrement les conclusions du Procureur du Roi.

 

 

 

De la Prévostière »

 

 

 

La tâche de la Commission Extraordinaire était terminée ;  La Prévostière envoyait toute la procédure et ses décision au Conseil de Marine avec une lettre 24 janvier 1719 par le Comte de Toulouse qui ramenait en France Dulivier ainsi que Hébert et son fils prisonniers.

 

 

 

Une lettre de la même date du Conseil Supérieur à la Compagnie résumait ainsi les mobiles de l’ancien général :

 

 

 

« M. Hébert dans les procès des condamnations qu’il a faites a eu plusieurs intentions : 1° de satisfaire la passion des Jésuites et remplir leurs desseins ; 2° de contenter son animosité particulière ; 3° de se faire un mérite auprès de vous en vous flattant, et un bénéfice considérable ; 4° d’avoir de l’argent contant en caisse pour se païer de trois contrats avec les intérêts et de ses appointements comme il a fait au mois de may 1718. »

 

 

 

*

 

 

 

*    *

 

 

 

Le protagoniste de ce long drame judiciaire sembla avoir été Dumas, si l’on considère que c’est lui qui, en qualité de Procureur du Roi, a provoqué toutes les mesures d’instruction et toutes les décisions de la Commission.

 

 

 

A côté de lui, La Morandière qui avait assumé la tâche difficile d’avocat des indigènes, a eu un rôle également important, mais beaucoup plus difficile et qui n’a pas manqué d’habileté. Sa situation était en effet très délicate : il était membre de la Compagnie et il était membre du Conseil Supérieur ; comme avocat, il avait à combattre, non seulement Hébert, mais encore la Compagnie elle-même, responsable du Général qu’elle avait fait nommer, et enfin les Jésuites dont il ne méconnaissait pas la puissance.

 

 

 

Ainsi écrivait-il au Conseil de Marine le 25 janvier 1719 :

 

 

 

« … J’ay parlé hardiment des Pères Jésuites de cette ville, et j’ay fait valoir sans aucune crainte qu’ils étoient, comme il est vray, les auteurs de tout le mal et que leur démesurée ambition les avoit portés à se venger de tous ceux qui s’étoient opposés à leurs desseins… Ce n’est qu’à vous, Nosseigneurs, à qui je puisse avoir recours contre des ennemis si redoutables. Permettez-moi de me jeter à vos pieds pour vous demander un seur asile contre eux. »

 

 

 

Voyons maintenant comme il justifie son rôle aux yeux des Directeurs de la Compagnie dans une lettre du même jour ;

 

 

 

« …Je me flatte que vous ne trouverez pas à redire que j’aye accepté d’être l’avocat des Indiens… Sa Majesté n’entendait assurément pas que l’arrest, qu’il lui avait plu de rendre en faveur des Indiens, restât sans effet, et j’ay présumé qu’elle voulait que, puisque je ne pouvais être un des Commissaires parce que j’avais été cy-devant un des juges dans l’affaire Naniapa, je ne m’excusasse pas d’être l’advocat de ses enfants mineurs et orphelins, puisqu’il n’y avait que moi en cette ville qui put faire cette fonction. Nous sommes tous ses sujets et par conséquent obligez absolument à mettre ses ordres à exécution… »

 

 

 

Cette dernière raison l’a tellement emporté sur moy, joint au bien de la vérité que je n’ay pas balancé un moment à accepter cet employ ; je me suis au-dessus des menaces que m’ont fait Messieurs Hébert et les Pères Jésuites et qui ne se promettent rien moins que d’employer en France tout leur pouvoir pour me perdre moy et toute ma famille… »

 

 

 

Il est certain que La Morandière avait fait preuve d’un grand courage civique en s’attaquant à ces puissants, lui qui n’était, en somme, qu’un employé de second ordre.

 

 

 

Expliquant comment il a procédé pour concilier les intérêts de la Compagnie et ceux de ses clients, il ajoute :

 

 

 

« … Ce n’a pas été un petit embarras, Messieurs, de concilier toutes choses pour accorder ce qui est de la justice avec ce qui nous pouvoit  concerner, et j’ay tâché, autant que mon petit génie me le permettait, que les Indiens fussent dédommagés sans que les dommages retombassent sur vous, à l’exception cependant des trois principaux Malabars qui avaient eu l’honneur de présenter leurs plaintes à Sa Majesté… »

 

 

 

« …J’ay fait retomber le dédommagement sur les autheurs apparents du mal sans vous rendre responsables d’aucun fait… Comme plusieurs Malabars formoient leurs plaintes contre Pedro, le nouveau Modéliar et contre d’autres Indiens, j’ai entré dans leur sentiment et conclu contre ledit Pedro et autres… »

 

 

 

Et il termine :

 

 

 

« … Tel est le malheur de ce païs-cy, où nous ne sommes qu’une poignée de Français, cependant obligez à nous de juger les uns et les autres lorsque le cas y échet ; nous sommes obligez d’entendre très souvent des plaintes contre vous, Messieurs, de la part de vos créanciers et le pas est bien glissant lorsqu’il faut, nous, vos serviteurs, vous condamner à des dépens, dommages et intérests… »

 

 

 

C’était en effet une situation paradoxale, mais elle nous permet d’apprécier la droiture de la plupart de ces employés qui, n’étant pas magistrats de profession, n’avaient pas été imprégnés par la vertu de la fonction, et qui, cependant, par esprit de justice, n’hésitaient pas à condamner ceux dont dépendaient leur situation et leur avenir.

 

 

 

Cependant, les Directeurs n’appréciaient pas cette attitude qui avait sa noblesse, mais qui pouvait coûter cher à la Compagnie : ils répondirent le 9 novembre 1719 :

 

 

 

« … La Compagnie… deffend au sieur Delamorandière de s’immiscer ainsy qu’il a déjà fait dans ces affaires sous peine de destitution de son employ, et fait aussy deffense au sieur Dumas et à tous ses emploïez en pareil cas d’estre l’avocat des noirs… »

 

 

 

Pourquoi cette lettre vise-t-elle Dumas ? Celui-ci n’avait pas comme La Morandière et d’autres, écrit à Paris ; il s’était cantonné dans son rôle de Procureur du Roi : il avait requis ce qui lui semblait juste en son âme et conscience… mais Dulivier l’avait emmené aux Indes ; Dulivier avait manifestement soutenu les Indous, et les réquisitions de Dumas avaient secondé leurs revendications ; Hébert avait dû s’élever contre lui auprès des Directeurs : c’en était assez pour qu’il fut soupçonné « d’avoir été l’avocat des noirs… »

 

 

 

 

 

 

 

Au Conseil de Marine

 

 

 

Lorsque le vaisseau Le Comte de Toulouse, portant le ménage Dulivier et les deux Hébert, aborda Port-Louis le 19 juin 1719, la Compagnie des Indes Orientales et la Compagnie de Saint-Malo avaient cessé d’exister. L’Edit de Réunion, rendu au mois de mai précédent sous l’impulsion de Law, les avait fusionnées avec la Compagnie d’Occident qui, constituée au capital de 100 millions de livres, avait émis pour 25 millions d’actions nouvelles.

 

 

 

Tout le personnel de l’ancienne Compagnie était passé, en quelque sorte automatiquement, au service de la nouvelle, qui avait également acquis tout l’actif et pris en charge tout le passif de l’ancienne. Celle-ci ne survivait que pour suivre les actions judiciaires où elle était partie. C’est ainsi que nous la voyons figurer dans les instances engagées devant le Conseil de Marine à la suite de événements de Pondichéry.

 

 

 

Dès leur arrivée, les deux Hébert envoyèrent une protestation au Conseil de Marine contre leur arrestation en demandant leur mise en liberté, qui leur fut immédiatement accordée, car ils avaient conservé en France d’influentes amitiés.

 

 

 

Ils accoururent à Paris et entamèrent aussitôt la procédure devant le Conseil de Marine contre tous leurs adversaires : leur avocat, Me Aubry, forma d’abord opposition à l’arrêt du Conseil du 7 février 1717, qui avait nommé la Commission extraordinaire  de Pondichéry ; il présenta ensuite requêtes pour faire déclarer nul l’arrêt du Conseil Supérieur du 15 décembre 1718 en vertu duquel ils avaient été arrêtés et leurs effets confisqués, et nulles les requêtes « injurieuses et calomnieuses des trois noirs idolâtres Naniapa, Tirouvandadam et Ramanada, comme aussi celle du sieur Dulivier en ce qu’elle est fondée sur les trois autres ».

 

 

 

Me Aubry demandait en outre au Conseil au nom d’Hébert père :

 

 

 

« De renvoyer les sieurs Hébert père et fils quittes et absous des fausses accusations formées contre eux ; de condamner les sieurs de la Prévostière, de la Morandière, Dulivier et Dusault à leur faire « des réparations publiques proportionnées à l’énormité des injures qui leur ont été faites » ; solidairement chacun à 50.000 livres de dommages et intérêts, enfin de déclarer les sieurs de la Prévostière, de la Morandière et Dulivier incapables d’exercer aucun employ aux Indes. »

 

 

 

Au nom d’Hébert fils, Me Aubry demandait au Conseil de condamner solidairement les sieurs de la Prévostière, de la Morandière, Dulivier et Dusault chacun à 30.000 livres de dommages et intérêts ; enfin de condamner La Prévostière et la Morandière à lui payer 20.120 livres pour le double de la valeur de ses effets et marchandises « pour le dédommager de ce qu’il a été contraint de les laisser aux Indes ».

 

 

 

Il y a eu lieu de remarquer la mise en cause du banquier Dusault « oncle du sieur du Livier, qui a été le solliciteur des nègres ; c’est luy qui a composé leurs requêtes, qui les a présentées et sollicité l’arrêt » du 7 février 1717.

 

 

 

« Et Hébert de s’indigner :

 

 

 

« C’est une chose qui n’a jamais eu d’exemple de voir qu’on écoute de simples noirs contre un général de la nation lequel… n’est point obligé de suivre les formalités ordinaires lorsqu’il est question de la punition des noirs…»

 

 

 

Bien mieux, Hébert père et fils s’acharnèrent contre leurs victimes encore vivantes, Tirouvangadam et Ramanada, en faisant présenter une requête pour qu’ils soient « punis publiquement aux Indes comme calomniateurs et bannis de toute colonie française. »

 

 

 

Me de la Mustière, avocat des trois fils de Naniapa, Gourouapa, Moutapa et Vingatachelam, demanda au Conseil de condamner Hébert père et fils solidairement, et subsidiairement l’ancienne Compagnie, à leur restituer la somme de 40.000 pagodes à quoy se montait le bien de leur père lors de son emprisonnement et 100.000 pagodes de réparations civiles et de dommages et intérêts », et surtout de rétablir la mémoire de leur père en disant que l’arrêt à intervenir serait publié et affiché à Pondichéry.

 

 

 

La requête de Tirouvangadam, présentée aussi par Me de la Mustière, tendait à faire condamner solidairement Hébert père et fils, et subsidiairement l’ancienne compagnie, à lui payer : 1° l’intérêt de 1.000 pagodes depuis le jour qu’il avait acquitté le billet d’Hébert fils, de 1.022 pagodes à Madras à raison de 10 % l’an ; 2° 1.800 pagodes qu’il avait chez les changeurs, dont Hébert s’était emparé, avec les mêmes intérêts ; 3° 186 pagodes dues par Naniapa ; 4° 2.000 pagodes que son emprisonnement lui avait fait perdre ; 5° 30.000 livres de dommages et intérêts.

 

 

 

Me de la Mustière demandait pour Ramanada qu’Hébert père fut condamné à 30.000 livres de dommages-intérêts pour son emprisonnement et à le réintégrer dans sa maison et dans tous ses meubles, bijoux, marchandises et effets.

 

 

 

La requête de Dulivier présentée par Me de Bongy tendait à la condamnation :   1° de l’ancienne Compagnie à lui payer une somme totale de 96.930 livres 1 sol six deniers, comprenant ses appointements arriérés, ses frais de table, le remboursement des sommes qu’il avait payées pour la Compagnie, et les intérêts de ces sommes ; 2° d’Hébert père à 50.000 livres de dommages et intérêts pour la dépossession du Gouvernement de Pondichéry.

 

 

 

 

 

 

 

Joignant toutes ces instances, Sa Majesté étant en son Conseil de Marine, rendit le 10 septembre 1720 un arrêt par lequel l’emprisonnement des deux Hébert était déclaré « nul et injurieux, fait sans aucun ordre du Roy ny de la Compagnie » et ordonnant que leurs effets leur seraient restitués.

 

 

 

Dulivier et Ramanada étaient déboutés de leurs demandes en dommages-intérêts contre Hébert.

 

 

 

L’arrêt du Conseil Supérieur condamnant Naniapa était annulé et la mémoire de celui-ci réhabilitée ; l’ancienne Compagnie était condamnée à restituer à ses enfants 10.060 pagodes provenant de la vente de ses biens avec intérêts à 10 % depuis le jour où cette somme avait été encaissée par la Compagnie ; enfin, Hébert était condamné à leur payer 20.000 livres de dommages et intérêts.

 

 

 

Sa Majesté déclarait nul le prétendu jugement rendu contre Tirouvangadam le 26 août 1716 et condamnait Hébert à lui payer 10.000 livres de dommages et intérêts ; Tirouvangadam était renvoyé à se pourvoir devant le Conseil Supérieur de Pondichéry contre les enfants de Naniapa pour la restitution des 1.805 pagodes qu’Hébert s’était fait verser par les changeurs et les 186 pagodes dues par Naniapa, sous réserve des droits des enfants de Naniapa.

 

 

 

L’ancienne Compagnie était tenue de restituer à Ramanada les 131 pagodes provenant de la vente de ses effets avec intérêts à 10 % ; Ramanada était renvoyé à se pourvoir devant le Conseil Supérieur de Pondichéry pour obtenir réparation du détournement de ses effets par Le Roux.

 

 

 

Enfin, avant de faire droit à la demande  de Dulivier, l’ancienne Compagnie était tenue de lui fournir des réponses dans le délai d’un mois, sinon il lui serait fait droit.

 

 

 

Les parties étaient mises hors de cours sur toutes leurs autres demandes.

 

 

 

Le P. Tessier, devenu évêque de Rosalie et le P. Esprit de Tours n’avaient pas saisi le Conseil de Marine de leurs requêtes concernant la fausseté de la pièce se rapportant au « taly ».

 

 

 

Les auteurs de cet arrêt étaient vraisemblablement le Régent, le comte de Toulouse, amiral de France, président du Conseil de Marine et le rapporteur Bidé de Grandville. Poussés sans doute par un souci de prestige national, ils n’avaient pas voulu proclamer l’indignité d’un général de la nation française en statuant sur les faux qui lui étaient justement reprochés : mais l’objet principal de toute l’affaire, c’est-à-dire l’innocence de Naniapa était proclamée par la réhabilitation de sa mémoire et la condamnation d’Hébert à 20.000 livres de dommages-intérêts, ce qui, à cette époque, était une assez forte somme.

 

 

 

Mais Hébert était un plaideur enragé. Pour ne pas payer ces 20.000 livres, non plus que les 10.000 livres qu’il était condamné à payer à Tirouvangadam, il imagina d’assigner celui-ci et les enfants de Naniapa devant le Châtelet, en validité d’offres pour se libérer en billets de banque : Benoist Dulivier, le parrain de Dumas, mandataire de Tirouvangadam, fit valoir dans une requête présentée au Conseil de Marine que son mandant « étant estranger, éloigné de 3.000 lieues de France, il serait hors d’état de faire aucun usage desdits billets » ; à cette époque, on s’en tenait encore aux réalités, c’est-à-dire à l’or et à l’argent, – le papier n’avait pas encore établi son empire, – aussi le 4 novembre 1721, le Conseil de Marine, évoquant l’affaire, déboutait Hébert de sa demande et, par défaut, le condamnait une seconde fois par deux arrêts, à se libérer en espèces, l’un en faveur de Naniapa, l’autre en faveur de Tirouvangadam.

 

 

 

Hébert fit opposition à cet arrêt, par requête présentée au Roi, et remise au rapporteur Bidé de Grandville.

 

 

 

Celui-ci adressait sans doute au Greffier du Conseil, la lettre suivante :

 

 

 

« Je vous envoie, Monsieur, la requeste présentée au Conseil par le sieur Hébert en opposition aux deux arrêts du 4 novembre qui le condamnent à païer 30.000 de dommages et intérêts aux enfants de Naniapa et à Tirouvangadam en espèces d’or et d’argent. »

 

 

 

« M. le comte de Toulouse en a rendu compte ce matin à M. le Régent qui a ordonné de dresser un arrest pour déboutter le sieur Hébert de son opposition. Vous trouverez ci-joint un projet de dispositif d’arrest. »

 

 

 

« Je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

 

 

 

Signé : La Grandville. »

 

 

 

L’arrêt fut rendu conformément au projet, et Hébert paya.

 

 

 

*

 

 

 

*    *

 

 

 

Il est probable qu’un règlement transactionnel intervint entre Dulivier et la Compagnie, car en avril 1721, il était nommé directeur général et président du Conseil Supérieur à Surate « avec ordre de passer par quelques-uns des autres comptoirs aux Indes pour les visiter en qualité de commissaire général ».

 

 

 

Il devait en outre présider tous les conseils qui pourraient s’y tenir, soit pour les intérêts de la Compagnie, soit pour rendre la justice pendant le temps qu’il y séjournerait.

 

 

 

Dulivier ne devait pas jouir longtemps de ces nouvelles fonctions : il mourut au cours de son voyage pour rejoindre son poste ; de Nyon, qui avait été nommé gouverneur de l’Ile de France le 5 juin 1721, écrivait le 4 novembre 1722 :

 

 

 

« J’ay appris que l’Athalante était partie le 27 juin pour Pondichéry et que M. Dulivier était fort mal à Saint-Paul. Le 29 juillet, Dieu en a disposé sans que j’aye pu avoir la consolation de le voir… »[16].

 

 

 

 

 

 

La nouvelle de la mort de Dulivier arrachait cette plainte touchante à Dupleix qui avait voyagé avec lui sur l’Atalante : « La famille de M. Dulivier a perdu son chef, et moy, je perds le meilleur et le plus sincère amy que j’eus au monde… Il est difficile de comprendre la perte que je fais : il avait pour moy les tendresses d’un père… »[17]

 

 

 

Ainsi, Dulivier avait poussé Dumas et Dupleix : il avait deviné deux chefs dans ces deux jeunes hommes : il se connaissait en caractères.

 

 

 

 

 

 

 

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*    *

 

 

 

 

 

 

 

L’affaire Naniapa avait exaspéré les Jésuites contre les autres missionnaires qui avaient pris son parti ; cette exaspération s’était transformée en une véritable haine notamment contre les Missions Etrangères : l’esprit de corps a de ces extensions singulières. Une lettre du Conseil Supérieur de Pondichéry adressée le 4 février 1720 à la Compagnie nous en fournit un exemple :

 

 

 

« … Le vaisseau le Comte de Toulouse est party d’icy le 27 janvier  1719… Il avait passé sur ce vaisseau deux missionnaires des Missions Etrangères qui sont morts à Chandernagor : les Jésuites ont refusé de les enterrer… »

 

 

 

Ces missionnaires étaient probablement inconnus des Jésuites qui étaient à Chandernagor : il a suffi que les deux défunts appartinssent aux Missions Etrangères pour que les Jésuites leur refusassent les dernières prières. Quelle mentalité pour des prêtres catholiques !

 

 

 

Mais les Missions allaient avoir une revanche éclatante en convertissant Gourouapa, l’aîné des fils de Naniapa. La Compagnie en informa le Conseil Supérieur :

 

 

 

« Le sieur Gourouapa s’est fait instruire dans la religion catholique, apostolique et romaine par Messieurs des Missions Etrangères : il a été tenu sur les fonts de baptême par S.A.R. Monseigneur le Duc d’Orléans, Régent et S.A.R. Mme Douairière, et fait chevalier de l’Ordre de Saint-Michel. Vous devez en cette qualité lui donner la liberté d’avoir un palanquin et le faire courtier de la Compagnie… »

 

 

 

Gourouapa avait été, en outre naturalisé Français.

 

 

 

En accordant ces faveurs au fils de la victime des Jésuites, le Régent avait réparé autant qu’il lui avait été possible l’injustice dont Naniapa avait été l’objet.

 

 

 

 

 

 

 

*

 

 

 

*    *

 

 

 

 

 

 

 

Cependant, grâce à Hébert, les Jésuites avaient acquis une telle influence dans nos comptoirs que le Conseil Supérieur écrivait le 24 janvier 1719 à la Compagnie :

 

 

 

« Il nous faudra bien du temps et de la prudence pour diminuer peu à peu la prodigieuse autorité que les Jésuites ont acquise sur le gouvernement précédent ; ils étaient certainement les maîtres absolus et l’ont bien fait sentir… »

 

 

 

 

 

 

 

Dans sa réponse, datée du 29 novembre 1719, la réaction de la Compagnie se traduisit par des instructions données sous une forme générale affectant l’impartialité à l’égard des trois ordres religieux, mais qui, en réalité, ne visait que les Jésuites :

 

 

 

« La Compagnie vous deffend très expressément d’avoir aucune communication directement ny indirectement avec aucun missionnaire, prêtre ni religieux pour ce qui concerne les affaires de la Compagnie, les missionnaires ne devant se mesler que du service divin.

 

 

 

« Elle leur ordonne à tous de vivre en union et concorde ; vous pouvez leur faire savoir de sa part que si quelqu’un d’entre eux ne se gouverne pas en bon et sage missionnaire et donne quelque sujet de mécontentement, vous avez ordre de le faire repasser en France sur les premiers vaisseaux de la Compagnie. »

 

 

 

Seuls, les Jésuites avaient commencé sous le gouvernement de François Martin « à se mesler des affaires de la Compagnie » et avaient continué de plus belle sous ses successeurs. Au contraire, ni les Capucins, ni « Messieurs des Missions Etrangères » n’avaient donné lieu au moindre reproche à ce sujet et s’étaient toujours bornés à remplir leurs devoirs de « bons et sages missionnaires ».

 

 

 

Les querelles qui s’étaient élevées entre eux et les Jésuites n’avaient jamais eu d’autre cause que la défense de leurs droits contre les empiètements de ces derniers, et aussi la défense des principes mêmes du Catholicisme contre les innovations sacrilèges du Rite Malabar.

 

 

 

Pour faire cesser une cause de frictions à propos d’un immeuble entre les Capucins et les Jésuites, le Conseil Supérieur en avait envisagé le rachat « pour empêcher que les Pères Jésuites fussent voisins des Pères Capucins afin d’éviter les discussions qui auraient eu des suites fâcheuses, parce que les Pères Jésuites sont d’usage d’entreprendre sur tous leurs voisins, de sorte qu’ils les obligent d’amitié ou de force d’abandonner leurs terrains dont ils deviennent les maîtres par toutes sortes de moyens. »

 

 

 

Et le Conseil ajoutait dans cette lettre du 25 janvier 1722 :

 

 

 

« Si vous n’y donner ordre, Messieurs, vous pouvez compter que, dans la suite, ils deviendront propriétaires de tous les terrains qui sont dans la limite de Pondichéry et de Bengale… Cela mérite, Messieurs, votre attention. »

 

 

 

Déjà, dans une lettre du 25 janvier 1719, La Morandière avait signalé le danger :

 

 

 

« Je ne puis, Messieurs, … vous taire l’ambition démesurée de ces Pères qui, depuis trois ans, ont fait de considérables acquisitions dans les meilleures terres de votre dépendance. Si vous n’y apportez de prompts remèdes, ils seront seigneurs d’Ariancoupan, de la Rivière, de Mourougapat et du territoire particulier de Pondichéry.

 

 

 

« Dans la ville, ils ont des boutiques, la plus grande part du faubourg est à eux, de tous côtés, ils s’agrandissent. »

 

 

 

En effet, lors de la vente des biens de Naniapa, ils avaient acheté à vil prix, sous le couvert de leur prête-nom Pedro, la presque totalité des immeubles que le malheureux Indou possédait dans la ville.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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*    *

 

 

 

 

 

 

 

Un vieux prélat Chaldéen, l’archevêque d’Ada, s’était retiré à Pondichéry dans une maison qu’il avait achetée. Les Jésuites l’avaient complètement chambré : ils en avaient obtenu un testament en leur faveur. Mais ce prélat était étranger ; à sa mort, la Compagnie, qui exerçait les droits féodaux dans la Colonie, possédait « droit d’aubaine », c’est-à-dire le droit de recueillir la succession de tout étranger décédé sans laisser d’héritier du sang.

 

 

 

Le testament ne valait donc rien. Les Jésuites firent alors agir à Paris pour obtenir la naturalisation de l’archevêque d’Ada, ce qui aurait rendu le legs valable : mais le Conseil du Roi résistait.

 

 

 

En attendant mieux, les Jésuites avaient persuadé au Prélat qu’il était nécessaire de leur bâtir une chapelle à Ariancoupan : mais il ne pouvait pas disposer des 400 pagodes nécessaires. Les Jésuites lui prêtèrent la somme en prenant une hypothèque sur sa maison, l’archevêque la leur donna, et ils bâtirent une chapelle ; à défaut de la succession, ils devaient au moins avoir la maison à bon compte.

 

 

 

Enfin, comme le Conseil du Roi ne se décidait pas à accorder la naturalisation et que le vieillard pouvait mourir avant qu’elle arrive, les Jésuites se firent faire une donation entre vifs de tous ses biens pour, grâce à cet acte, mettre en échec le droit d’aubaine de la Compagnie.

 

 

 

*

 

 

 

*    *

 

 

 

 

 

 

 

Une lettre du Conseil Supérieur à la Compagnie en date du 23 janvier 1723 nous les montre en plus fâcheuse posture :

 

 

 

« Il y a quelque temps que la femme du sieur Bongré, qui est absent depuis trois ans, s’est trouvée affectée d’une maladie dont elle est morte ; le R.P. Turpin, Jésuite et son confesseur, a fait un testament qu’il a fait écrire en portugais de la main d’un des écoliers de leur maison et l’a fait signer à cette pauvre femme, qui luy donna 200 piastres, 300 à leur église d’Ariancoupan ; elle donne la plus grande partie du reste de son bien au Supérieur des Jésuites et au Père Turpin par deux autres legs.

 

 

 

« Le Conseil a cassé et annulé ce prétendu testament par arrest du 26 novembre dernier… Les Révérends Pères sont très mortifiés de se voir privés du bien de la défunte dont ils avaient commencé à entrer en possession de son vivant par l’argenterie et les bijoux que le R.P. Turpin a eu l’adresse de luy tirer avant sa mort et qu’il a remis entre les mains de son Supérieur, dont il est paisible possesseur, malgré la cassation du testament.

 

 

 

« Si nous écrivions tout ce que ces R. Pères font journellement en pareil cas pour s’approprier le bien des habitants de cette colonie et de Bengale, nous aurions de quoy faire un volume en cette matière. »

 

 

 

Pour légitimer autant que possible devant le Conseil de Marmé[18] et la Compagnie un accroissement anormal de richesses qui contrastaient avec la pauvreté des Capucins, les Jésuites répandaient le bruit qu’ils multipliaient les conversions chez les idolâtres.

 

 

 

La Compagnie s’émerveillait du nombre de ces conversions et en témoignait sa satisfaction en apprenant que les Jésuites avaient fait de 12 à 15.000 chrétiens rien qu’à Pondichéry ; elle la mandait au Conseil Supérieur le 28 janvier 1719 : mais comme tout de même, les Directeurs n’ajoutaient aux déclarations des Jésuites qu’une foi mitigée par un certain scepticisme, ils posaient cette simple interrogation : « Croyez-vous que cela soit vrai ? »

 

 

 

A quoi le Conseil Supérieur répondait le 4 février 1720 : « Quinze mille chrétiens ! La somme est forte. Ce nombre a été forgé par ceux qui avoient intérest à le faire croire ; on en peut en conscience retrancher 12.500 et la quantité restante ne sera pas entièrement probable. »

 

 

 

 

 

 

 

*

 

 

 

*    *

 

 

 

 

 

 

 

En somme, selon l’expression de Saint-Simon, les Jésuites se revanchèrent sur le temporel de l’échec des projets ambitieux qu’ils avaient certainement caressés : ces projets avaient échoué par le double scandale du Rite Malabar et de l’affaire Naniapa.

 

 

 

Les représentants de la Compagnie de Jésus dans l’Inde et leur instrument Hébert avaient été violents et maladroitement iniques. Pressentant la fin prochaine de Louis XIV, ils étaient allés trop vite et trop fort.

 

 

 

INDEX

 

 

 

des protagonistes de l’Affaire Naniapa

 

 

 

AMANACHETY, important marchand malabar, ami de Naniapa.

 

 

 

ANDIAPA, marchand malabar, ami de Naniapa.

 

 

 

ARNAUD, Louis, secrétaire de Dulivier.

 

 

 

AUBRY, Maître, avocat des Hébert père et fils devant le Conseil de Marine.

 

 

 

BEAUVOLLIER de COURCHANT, Major de la garnison.

 

 

 

BONGRÉ, membre du Conseil Supérieur de Pondichéry.

 

 

 

BONGY, Maître, avocat de Dulivier devant le Conseil de Marine.

 

 

 

BOUCHET, J.V., Père, Jésuite, supérieur général des Jésuites français aux Indes. A succédé au Père Tachard.

 

 

 

BOUTTEVILLE, de, Capitaine.

 

 

 

BRUIX, Marie-Monique de, épousée en secondes noces par Dulivier qu’elle accompagne à Pondichéry en 1708.

 

 

 

CARTEN, un créancier de Naniapa.

 

 

 

CHARDONNAUD, de, Capitaine.

 

 

 

CHAUVRY, « Commodéliar » chrétien adjoint à Naniapa par Dulivier.

 

 

 

CLEMENT XI, Pape, demanda à Maillard de Tournon d’effectuer une enquête sur le Rite Malabar.

 

 

 

CORDIER, lieutenant de la garnison.

 

 

 

COSSON, soldat français.

 

 

 

COURTOIS, habitant de Pondichéry.

 

 

 

COURTOIS, négociant.

 

 

 

COURTON, employé de la Compagnie, membre de la Commission Extraordinaire.

 

 

 

CUPERLY, membre du Conseil Supérieur de Pondichéry.

 

 

 

DELARCHE, lieutenant, puis capitaine d’infanterie, membre de la Commission Extraordinaire.

 

 

 

DELOQUIN,

 

 

 

DELORME, membre du Conseil Supérieur de Pondichéry

 

 

 

DUCOUDRAY, agent de la Compagnie de Saint-Malo.

 

 

 

DUDEMAINE, Commandant des navires de la Compagnie de Saint-Malo.

 

 

 

DULAURENS, membre du Conseil Supérieur de Pondichéry.

 

 

 

DULIVIER Pierre, Gouverneur en 1708.

 

 

 

DUMAS, Benoist, futur gouverneur, filleul d’un cousin de Dulivier (Benoist Dulivier à Lyon).

 

 

 

DUSAULT, Baptiste, banquier de Dulivier, à Paris.

 

 

 

ESPRIT de TOURS, Père, Capucin, Supérieur des Capucins, curé de N-D. des Anges.

 

 

 

FLACOURT, négociant.

 

 

 

FLORENTIN de BOURGES, Père, Capucin.

 

 

 

GASPAR, Dom, évêque de San Thomé en 1705.

 

 

 

GIGANIS, interprète d’Hébert et père du catéchiste Moutapen.

 

 

 

GOSSE, Robert, sous-marchand de la Compagnie, membre de la Commission Extraordinaire.

 

 

 

GOUROUAPA, fils aîné de Naniapa.

 

 

 

HARDANCOURT, d’, Directeur du Bengale.

 

 

 

HÉBERT,  Gouverneur, puis, après une disgrâce, Général de la Nation française à Pondichéry.

 

 

 

HÉBERT, (fils du Gouverneur), Conseiller au Conseil Supérieur.

 

 

 

HÉBRARD, Père, Jésuite.

 

 

 

JEAN-BAPTISTE d’ORLÉANS, Père, Capucin de la paroisse de N-D. des Anges.

 

 

 

KALAVÉ TANDAVEN, un des chefs de castes de Pondichéry.

 

 

 

LA BREUILLE, Père, Jésuite. Supérieur de la Résidence de Pondichéry.

 

 

 

LA CHAISE, Père, Jésuite, confesseur de Louis XIV. Décédé en 1709.

 

 

 

LA GÉNÉRIE, Capitaine de la garnison.

 

 

 

LA GROYE, marchand, agent de la Compagnie, commissaire à la Commission Extraordinaire.

 

 

 

LA MANCELIÈRE-GRAVÉ, de, Commandant du vaisseau la Paix.

 

 

 

LA MORANDIÈRE, de,

 

 

 

LA MUSTIÈRE, Maître de, avocat des trois fils de Naniapa devant le Conseil de Marine.

 

 

 

LA PRÉVOSTIÈRE, de, gouverneur de Pondichéry de 1718 à 1721.

 

 

 

LA TOUCHE, Albert de, employé de la Compagnie, membre de la Commission Extraordinaire.

 

 

 

LAHAYE, huissier du Conseil Supérieur.

 

 

 

LAZARO, Modéliar, chef des Malabars, congédié par Hébert en 1708

 

 

 

LE ROUX.

 

 

 

LE TELLIER, Père, Jésuite, confesseur de Lois XIV à partir de 1709, successeur du Père La Chaise.

 

 

 

LEGOU, membre du Conseil Supérieur.

 

 

 

LOUIS, Père, Capucin.

 

 

 

MAILLARD de TOURNON, Cardinal, envoyé du Pape Clément XI.

 

 

 

MARTIN François, fondateur de Pondichéry

 

 

 

MOISY, Françoise, épousée par Dulivier en premières noces.

 

 

 

MOUTAPA, fils cadet de Naniapa.

 

 

 

MOUTAPEN, catéchiste des Jésuites.

 

 

 

NANIAPA, Modéliar, chef des Malabars, succède à Lazaro après le congédiement de ce dernier.

 

 

 

NYON, Chevalier de, Commandant des troupes.

 

 

 

PEDRO, chrétien. Devait remplacer Naniapa dans sa charge de Modéliar. Prête-nom des Jésuites.

 

 

 

PERIÉ, agent de la Compagnie de Saint-Malo.

 

 

 

PIGEON, Guillaume, sous-marchand de la Compagnie, membre de la Commission Extraordinaire.

 

 

 

PONTCHARTRAIN, Comte de, Secrétaire d’Etat à la Marine et à la Maison du Roi.

 

 

 

RAMANADEN (ou RAMANADA), ami de Naniapa.

 

 

 

ROUSSELET, commis receveur de la Chaudrie.

 

 

 

TACHARD, Père, Jésuite, fondateur de la première maison de son ordre à Pondichéry, en 1675.

 

 

 

TANAPACHETTY, témoin à charge de Naniapa.

 

 

 

TENAVERAYAPOULLÉ, un des chefs de castes de Pondichéry.

 

 

 

TESSIER, Père, Supérieur des Missions Étrangères.

 

 

 

THOMAS de POITIERS, Père, Capucin.

 

 

 

TIROUVANADA CHETTY, changeur.

 

 

 

TIROUVANGADAM, ami de Naniapa.

 

 

 

TIROUVANGEDEN, chef de la caste des barbiers.

 

 

 

TREMAINE, Louis, habitant de Pondichéry.

 

 

 

TURPIN, Père, Jésuite, Procureur des Missions S.J. dans les Indes.

 

 

 

VANGAPAPOULÉ, marchand malabar, ami de Naniapa.

 

 

 

VELLEYAMBELAN, agent des chefs de castes.

 

 

 

VIGNE-BUISSON, la, Commandant du vaisseau le François d’Argouges.

 

 

 

VINCENS, agent de la Compagnie, membre de la Commission Extraordinaire.

 

 

 

VINGATACHELAM, dernier fils de Naniapa.

 

 

 

 

 

 

 

 


[1] [Introduction Alfred Martineau]. – Paris : Société de l’histoire des colonies françaises : E. Leroux, 1932. – 111  p.21 F.

[2]  Le Gouverneur Benoist Dumas : un grand colonial inconnu ; [préf. Alfred Martineau]. – Paris : Société de l’histoire des colonies françaises : E. Leroux, 1936. – 356 p.-[4] f. de pl. : ill. ; 25 cm.

[3] Jean Deloche, Le papier terrier de la ville blanche de Pondichéry 1777, Institut français de Pondichéry, 2002, 175 p. + un plan dépliant en pochette.

[4] A cette occasion, il convient de noter que cette ville dite blanche comportait un nombre non négligeable d’habitants malabars, et parmi eux des descendants de familles citées dans l’affaire Naniapa.

[5]  Ouvrage publié par la Société de l’Histoire des Colonies françaises, avec le concours de l’Académie des Sciences Coloniales, Paris, 1932.

[6] Sans doute y a-t-il une erreur d’impression et faut-il lire 3 janvier 1703, puisque Mgr Maillard de Tournon est arrivé à Pondichéry le 9 novembre de cette année. [Note du CIDIF].

[7] Clément XI mourut avant d’avoir porté un jugement définitif sur la matière. Innocent XIII réunit une Congrégation chargée de l’examiner, mais mourut avant que cet examen eût été terminé.

Benoît XIII, son successeur, fit poursuivre l’étude la question et adressa le 12 décembre 1727 aux évêques de Maduré, de Maïssour et de Carnate un bref confirmant le mandement du Cardinal de Tournon.

Quatre ans après, à la demande des Jésuites, l’affaire fut soumise de nouveau par Clément XII à l’examen du Saint Office et le mandement du Cardinal fut confirmé par bref du 24 août 1734.

Néanmoins, comme tous les missionnaires de la Compagnie de Jésus ne s’y étaient pas soumis, une nouvelle constitution parut pour prescrire une formule de serment de s’y soumettre, avec de sévères censures contre les contrevenants.

Enfin une bulle solennelle de Benoît XIV fut promulguée le 12 septembre 1744 confirmant les décisions précédentes : c’est elle qui sert de règle aujourd’hui.

(Tous ces détails sont empruntés à l’ouvrage du R.P. Launay, Histoire des Missions de l’Inde, Paris, Téqui, 1898) [Note de Paul Olagnier)]

[8] Le comte de Pontchartrain en tant que secrétaire d’Etat à la Marine et à la Maison du Roi, constituait l’autorité de tutelle de la Compagnie. [Note du CIDIF]

[9] Polléar est le nom du dieu Ganesh dans le pays tamoul. [Note du CIDIF]

[10] Voici ce qu’en dit Saint-Simon :

«  … Les disputes de la Chine commençaient à faire du bruit sur les cérémonies de Confucius et des ancêtres, que les Jésuites permettaient à leurs néophytes et que les Missions Etrangères défendaient aux leurs ; les premiers les soutenaient purement civiles ; les autres, qu’elles étaient superstitieuses et idolâtriques… Les livres que les Pères Tellier et Comte avaient publiés sur cette matière furent déférés à la Sorbonne par les Missions Etrangères et après un long et mûr examen, ils furent fortement condamnés…

  « …Les Jésuites ainsi pincés sur leur morale d’Europe et d’Asie s’en revanchèrent en attendant d’autres conjonctures sur le temporel… »

(Saint-Simon, Mémoires (1700). Paris, Hachette, 1893, tome VII, page 165).

[11] Gentil signifie ici brahmanique.

[12] Document cité par Vinson, Les Français dans l’Inde. Extraits du Journal d’Ananda-Rangapillai. Paris, Leroux, 1894.

[13] Le P. Bouchet avait succédé au P. Tachard. L’auteur ne donne pas la date de cette succession. [Note du CIDIF].

[14] Délibération du Conseil Supéreur du 6 février 1715. (Vinson, opus citatum, page IV).

[15] Le P. Le Tellier, Jésuite, était devenu le confesseur de Louis XIV après le décès du P. La Chaise en 1710. [Note du CIDIF]

[16] B.N. Manuscrits. F.F. Nouvelles acquisitions. N° 9344.

[17] B.N. Manuscrits. F.F. N° 5151.

[18] Peut-être s’agit-il d’une erreur d’impression et il faut sans doute lire « Marine ». [Note du CIDIF].