Pour aveugler les tigres. Stratégie nucléaire de la Chine. Armes et doctrine, Edouard Valensi, éditions L’Harmattan, 2021

Le 6 août 2020, en réponse à une provocation américaine en mer de Chine du Sud, la Rocket Force de l’Armée populaire lance le missile nucléaire balistique antinavire DF-26, tueur de porte-avion, faisant savoir aux États-Unis qu’ils ne peuvent plus utiliser la 7e flotte pour intervenir dans les affaires intérieures de la Chine et menacer sa sécurité nationale. Washington est contraint de constater que les forces nucléaires chinoises peuvent répliquer dans l’instant. L’Armée populaire de libération doit être prise au sérieux, pour ce qu’elle est devenue, redoutable.

La mer de Chine est la seule zone sur la terre où deux puissances nucléaires, États-Unis et Chine se menacent quotidiennement. Leur compétition globale est un fait stratégique avéré. Ces deux nations s’affrontent ouvertement, s’appuyant sur leurs socles militaires qui fondent leur puissance. L’auteur analyse ce que pourrait être l’issue de ces affrontements. Une première guerre nucléaire ? Dès les années 1960, il y avait nécessité pour la Chine, ouvertement menacée par les États-Unis et par l’Union soviétique, de se doter d’armes nucléaires. Elle y est parvenue seule, en réunissant une équipe de très jeunes physiciens de génie, pour deux d’entre eux au moins : Deng Jiaxian 鄧稼先 et Yu Min 于敏. Le 16 octobre 1964, la doctrine d’emploi des armes nucléaires chinoises est fixée avec l’annonce de l’explosion de la première bombe chinoise. Cette doctrine respecte les principes de modération et de prudence fixés par Mao. Défensif, dissuasif, l’atome chinois n’est tourné que vers des puissances nucléaires.

La Chine, tout en modernisant résolument ses forces, refuse d’entrer dans la course aux armements. Elle ne fera pas usage de ses forces contre un pays non nucléarisé et ne le menacera pas. Si bien que les armes nucléaires de champs de bataille sont inutiles et ne sont donc pas développées. La révolution culturelle a dispersé ceux qui les avaient conçues et ces armes ont médiocrement progressé. On doit donc oublier ce qu’elles ont été jusqu’en2017, pour ne considérer que ce qu’elles sont à présent. Après 50 ans d’immobilisme idéologique, les têtes nucléaires ont rejoint l’état de l’art : miniaturisées, d’environ 160 kg, elles ont les mêmes dimensions que leurs semblables américaines, russes ou françaises et sont indépendamment manoeuvrables. Leur nombre, resté inférieur à 200, est désormais appelé mécaniquement à croître. La composante stratégique repose sur les missiles mobiles DF-41 couvrant le territoire des États-Unis et mis en service en 2019. Leurs performances égalent celles des derniers missiles français. Les DF-26 sont la principale menace qui pèse sur les navires et les bases américaines dans la zone Asie-Pacifique. Il ne faut pas les quitter des yeux.

En 2035, la Chine disposera d’une composante nucléaire maritime majeure, avec un sous-marin de type 096 porteur de missiles JL-3 de 12 000 km de portée en opération. Pour contrer les manoeuvres de la 7e flotte, la Chine, qui s’interdit de lancer la première frappe, a su concevoir des mises en garde qui ne laissent pas de place au doute sur la détermination ultime du pays.  On peut imaginer le recours à une dernière semonce non létale : une explosion à très haute altitude, génératrice d’impulsions électromagnétiques, au large entre Los Angeles et San Diego, faisant disjoncter pour des jours les réseaux électriques sur le territoire américain. Quelques îlots inhabités en mer de Chine ou l’indépendance de Taïwan, s’interroge l’auteur, peuvent-ils justifier de risquer la vie de millions d’américains ? Pour la Chine une victoire mais à quel prix ? La Chine reste prudente et menace mais en veillant à ne pas porter de coup. Avec les États-Unis ne doit-elle pas plutôt rechercher une solution…

L’auteur explique la stratégie nucléaire chinoise en détaillant l’univers du nucléaire chinois. Il analyse la doctrine chinoise. Il développe la relation sino-américaine, les forces nucléaires chinoises, l’emploi des armes, la géopolitique de la région. Il explique ce que pourrait être un discours dissuasif chinois, la programmation de tirs d’avertissements, le désarmement, les positions chinoises et ce qui pourrait advenir. Enfin, il propose le soutien de la France et de sa culture militaire à la Chine.