La Chine et le traité de Versailles (1919), une trahison occidentale

La Chine et le traité de Versailles (1919), une trahison occidentale

de Jean José Ségéric, l’harmattan, 2014

La Chine fut l’alliée des puissances victorieuses. Il était donc évident qu’elle soit présente à la Conférence de la paix en 1919 à Paris où  elle espérait récupérer sa province du Shandong devenue colonie de l’empire allemand en 1898.

L’enclave de Jiao Zhou 膠州 avait été acquise par les canonnières allemandes avant d’être enlevée par le Japon, en 1914. Mais le verdict prononcé sur l’affaire du Shandong fut un  choc pour la Chine qui s’estima trahie par l’Occident : la Conférence de la paix attribua au Japon les anciens droits de l’Allemagne sur cette province. Ce fut l’aberration la plus choquante du traité de Versailles, analyse l’auteur Jean-José Ségéric, la négation même de l’esprit du pacte de la Société des Nations. Comment en est-on arrivé là ? C’est le but de cet ouvrage qui retrace et analyse l’histoire par le menu.

L’auteur nous montre les compromis de la politique internationale, la condescendance occidentale et ses arrière-pensées. L’affaire du Shandong témoigne de la myopie des Occidentaux face à la mutation de la Chine et son aspiration à être respectée, et face à l’expansionnisme à outrance du Japon. En 1922, le Shandong sera enfin restitué à la Chine (conférence de Washington), mais la guerre du Pacifique aura bien lieu. Après l’affaire du Shandong, s’ensuit une période d’incubation de la grande révolution chinoise.

Pour l’auteur, cette période s’étend, au sens large, de 1850 à 1950, des Taipings à la république populaire de Chine. Il était difficile pour les contemporains de l’époque d’y voir clair, période pendant laquelle toutes les nations se déchiraient la Chine. Les deux guerres de l’opium et les traités inégaux marquent le début de l’intrusion occidentale. L’opium n’est qu’un cheval de Troie à l’échelle des enjeux liés à l’ouverture commerciale de la Chine. Tous les traités de cette fin du XIXe siècle entreront dans les causes générales de la révolution chinoise (traité de Nankin en 1842, cession de Hong Kong, paiement par la dynastie Qing d’une indemnité représentant la valeur de l’opium détruit à Canton, paiement pour compenser les dépenses de la récente guerre). Sous pression diplomatique, la Chine est obligée de céder les mêmes privilèges aux États-Unis et à la France (traités de Wangxia et de Whampoa). L’insurrection Taiping, menée par un mystique qui se proclame frère cadet de Jésus-Christ, s’organise très efficacement et d’une façon paramilitaire. Mais des dissensions internes minent le mouvement et, en 1862, les Occidentaux prennent le parti de la dynastie Qing : le mouvement vaincu se disperse. Cette rébellion meurtrière fait entre 20 et 25 millions de morts. Avec les révoltes chroniques en Chine, la population chinoise baissera de 410 millions à 350 millions entre 1850 et 1875.

En 1854, la France, l’Angleterre et les États-Unis demandent une révision du traité de Nankin de 1842 (légalisation du commerce de l’opium et ouverture du commerce sur le Yang Tsé et en Chine du Nord). Face au refus chinois, les Occidentaux attaquent Canton, Tianjin et Pékin (traité de Tianjin, 1858). L’Angleterre, la France et les États-Unis obtiennent l’établissement de missions diplomatiques à Pékin, jusqu’alors interdites aux étrangers. Mais Pékin ne respecte pas son dernier engagement. S’ensuit le sac du Palais d’été. La Convention de Pékin (octobre 1860) concède des avantages supplémentaires. La Russie profite de cette guerre pour se poser en médiateur et pour avancer sa frontière en Chine (traité d’Aigun, 1858). Elle y fonde Vladivostok en 1860. L’auteur analyse ensuite la guerre sino-japonaise (1894-1895) et la logique expansionniste du Japon portant atteinte à la suzeraineté chinoise sur une Corée convoitée aussi par la Russie (traité de Kangwa, février 1876). Les Japonais déclarent la guerre aux Chinois et, après avoir placé le roi de Corée sous leur contrôle, proclament l’indépendance de la Corée. La flotte chinoise est vaincue dans l’estuaire du Yalu et le Japon prend Port Arthur. Le traité de Shimonoseki (avril 1895) est une humiliation pour la Chine et une confirmation de la montée en puissance de l’Occident et de l’efficacité militaire du Japon. Après l’insurrection des Boxers en 1900, la chute de l’empire mandchou, la proclamation de la République, l’auteur dresse avec clarté un tableau de toutes les forces chinoises et étrangères en présence. Ainsi, à la conférence de la Paix, la Chine, très affaiblie, n’est pas perçue comme une puissance existante. Cette analyse géopolitique est passionnante et nous permet, avec le recul, de tirer de très riches enseignements.

Catherine Bouchet-Orphelin, Asie21