Visions du « barbare » en Chine, en Corée et au Japon.

Visions du « barbare » en Chine, en Corée et au Japon.

Textes rassemblés par Isabelle Rabut, collection Colloques Langues’O, INALCO, Paris 2010.

Le barbare, analyse Isabelle Rabut dans son introduction, est la figure par excellence de l’altérité, celle que l’on rejette et celle qui fait peur. La Chine s’est imposée en Asie comme l’étalon par rapport auquel se mesurait le degré de civilisation.

La résistance asiatique s’est organisée  autour des fondements de sa culture (le confucianisme notamment) contre la « barbarie » occidentale.  La barbarie se définit par une absence de langue écrite, un mode de vie plutôt nomade ou rural, avec une instabilité des confins par rapport à un centre fixe, une valorisation de la force physique par rapport au savoir livresque. La civilisation se définit par « l’écriture, les rites, les lois ». Les barbares, couches de populations plus anciennes, ne vivent pas toujours à l’extérieur des frontières. Les barbares sont-ils ethniquement différents des populations dites civilisées ? C’est souvent sur  la base d’une différenciation d’ordre social que se construit « l’ethnicité » des groupes réputés barbares. « Les communautés, et avec elles les rapports de domination, se forment par différenciation et exclusion », (Lévi-Strauss). La rationalisation de l’espace légitime le pouvoir central en tant que noyau d’où rayonne la civilisation. La marque la plus éclatante du triomphe de la civilisation est la soumission volontaire de ceux qu’elle considère comme barbares et qui finissent par se juger tels. Cet ouvrage permet d’observer la permanence de positions hégémoniques ou leurs remises en cause au cours de l’histoire. La confiance de la Chine en elle-même n’a pas été fondamentalement ébranlée par les secousses du début du XXe siècle. La particularité du Japon est d’avoir profité des apports civilisateurs de la Chine tout en revendiquant une forte identité propre. Quant à la Corée, elle a largement emprunté à la Chine sa vision de la civilisation. Ainsi se dessine très tôt la carte géopolitique de l’Asie de l’Est où le Japon, par son esprit de résistance à toute vassalisation, incarnera le principal obstacle à l’hégémonie chinoise. L’Europe a représenté le défi par excellence qui les forçait à repenser leur vision traditionnelle des rapports entre civilisation et barbarie. Les penseurs japonais ont réussi à « barbariser » l’Occident en dissociant sa supériorité matérielle incontestable de ses qualités morales et mis leur confrontation au service d’une construction de soi.

Cet ouvrage, conclut Isabelle Rabut, a permis de voir comment, à travers la vision du « barbare », s’élaborent des stratégies de pouvoir et se cristallise l’inquiétude permanente des civilisations sur elles-mêmes. Huit auteurs ont participé à cet ouvrage (Zhitang Drocourt, François Macé, Laurent Quisefit, Béatrice Davide, Isabelle Rabut, Vincent Grépinet, Eddy Dufourmont, Georges Bê Duc) composé ainsi : Des simples sauvages aux redoutables étrangers, Pour être civilisé, il faut des barbares, Quelques notes sur la perception des barbares en Corée, l’éthnicisation de la différence dans la Chine impériale, Une vision positive des barbares, Le « barbare » en Corée et au Japon, La réinvention du barbare dans l’asiatisme japonais. Ce recueil est riche et passionnant.

Catherine Bouchet-Orphelin, Asie21