Dragons furieux, les avions spatiaux chinois de Philippe Coué, L’Harmattan, 2017

Dragons furieux, les avions spatiaux chinois de Philippe Coué, L’Harmattan, 2017

Si l’Europe a abandonné l’avion spatial Hermès et ses technologies associées, la Chine affirmait à la fin du XXe siècle qu’elle réussirait là où le vieux continent avait échoué. Qui alors y croyait ? L’âge d’or de l’astronautique (1957–1969) a montré toutes les possibilités offertes par les lanceurs consommables y compris pour poser des hommes sur la lune. Les lanceurs réutilisables annonçaient une diminution radicale du coût des opérations.  Dans les années 1970, l’heure était encore à l’utopie. Puis, il y eu l’explosion en vol de Challenger en janvier 1986. Les institutions et l’industrie aérospatiale chinoise avaient des projets ambitieux mais limités par des capacités économiques et techniques ; aussi une solution plus conventionnelle fut adoptée avec le vaisseau Shenzhou.

Dans cet ouvrage, Philippe Coué raconte, dans le détail, l’histoire fort intéressante de l’astronautique chinoise. Il retrace l’histoire de la dynamique qui règne autour de l’avion spatial chinois et des lanceurs réutilisables ainsi que de la propre voie chinoise dans ce domaine. Mais tout d’abord, l’auteur nous fait découvrir l’histoire du père du programme spatial chinois, Qian Xuesen : né en 1911 à Hangzhou, il est diplômé en ingénierie mécanique de l’université Jiao Tong de Shanghai en 1934. Brillant élève, il est admis au MIT dans les années 1930. Intéressé par la vitesse et les modes de propulsion un peu spéciaux, il crée en 1943 le laboratoire de propulsion à réaction, une émanation du Caltech. Qian et ses collègues proposent de développer des missiles pour contrer ceux des allemands. Cette initiative historique aboutit aux fusées Private-A, Caporal, Caporal A, etc. À la fin de la guerre, Américains et les Soviétiques s’engagent dans une course stratégique contre la montre : l’indentification et la capture de savants allemands. La recherche de renseignements sur les missiles V-1 et V-2 sont prioritaires. En 1945, Qian prend part, en Bavière à Kochel, aux interrogatoires en tant que colonel de l’armée de terre américaine en interrogeant l’un des plus grands pionniers de l’astronautique, celui qui avait donné corps à la première industrie de missile à longue portée, Werner von Braun. Qian s’intéressait aux fusées ailées et von Braun avait étudié une fusée biétage dont l’élément supérieur était une sorte de V2 ailé réutilisable qui aurait été piloté. En décembre 1949 la première ébauche d’une navette spatiale est présentée à New York, œuvre de Qian … un Chinois. Mais malgré sa très grande notoriété dans les milieux de l’aéronautique, Qian est accusé d’avoir eu des contacts avec des communistes. Les procédures judiciaires, malgré l’intervention de hautes personnalités américaines, aboutissent à son expulsion et donc à son retour dans la mère patrie en 1955. Il devient le principal artisan de la création des missiles en Chine. Les États-Unis mesurent, trop tard, l’erreur monumentale qu’ils ont commise en renvoyant dans son pays natal celui qui est devenu l’un des plus grands pionniers de la fuséeologie et de l’astronautique mondiale.

C’est la mise sur orbite des vaisseaux spatiaux et le retour dans l’atmosphère qui préoccupent les ingénieurs chinois. La Chine se borne à exploiter les capsules automatiques FSW pour des usages militaires et scientifiques. Dans les années 1980, la compétition spatiale entre les États-Unis et l’Union soviétique dans le cadre de la guerre des étoiles (Initiative de défense stratégique / IDS) pour créer un bouclier antimissile entraîne la mise au point de technologie permettant de détecter, suivre et détruire les cibles ennemies dans l’espace. Pour être dans la course, Pékin décide la mise en œuvre de l’incroyable projet 863 (pour mars 1986). Ce projet fut l’un des accélérateurs du renouveau chinois avec de multiples programmes de R&D (station spatiale, vol spatial habité). Des considérations économiques et un pragmatisme technique ont conduit les responsables de l’astronautique chinoise à adopter un vaisseau très conventionnel dont les fonctions étaient calquées sur le Soyouz russe.

C’est en 2006 que la Chine présente un programme cohérent pour développer progressivement un transport spatial réutilisable. Depuis, plusieurs affaires d’avions spatiaux ont défrayé la chronique dont le fameux Shenlong. La Chine a-t-elle réalisé un clone autochtone du X-37B ? Pas sûr. En tout cas, Pékin souhaite disposer rapidement d’un avion spatial aux capacités opérationnelles équivalentes à celle du drone spatial de l’USAF.

En 2013, la CALT, principal maître d’œuvre des lanceurs chinois teste avec succès un véhicule expérimental, Aotian1 (excursion céleste-1). Si Aotian1 était la copie chinoise du X-37 américain, cela ne remettrait pas en cause le réel intérêt des ingénieurs chinois.

Les Chinois explorent toutes les technologies susceptibles de leur faciliter les très grandes vitesses et l’accès à l’espace. Depuis 30 ans, des dizaines de publications indiquent qu’ils explorent les contrées les plus exotiques des sciences aérospatiales qui leur donneraient un avantage décisif surtout face aux États-Unis. Cette ambition chinoise, précise l’auteur, n’a plus rien à envier à ses concurrents.

Philippe Coué travaille chez Dassault et suit l’évolution de la technologie astronautique chinoise depuis plus de vingt ans. Son travail est très intéressant. On peut juste regretter qu’il n’y ait aucun glossaire, index ou référence chinoise en idéogrammes.

Catherine Bouchet-Orphelin, Asie21