La CAP, une communauté Asie-Pacifique 2020 forgée par l’Australie ?

FAITS

En janvier 2009, l’ASEAN, par la voix du Centre des études de l’ASEAN de l’Institut des études d’Asie du Sud-Est à Singapour, dénonce le projet australien d’une Communauté Asie-Pacifique, CAP, qui, à l’horizon 2020, associerait les États-Unis, la Chine, le Japon, l’Inde, l’Indonésie et l’Australie. Cette initiative, due au retour au pouvoir des travaillistes, a été annoncée par le Premier ministre australien le 4 juin 2008 à Sydney devant la branche australienne de l’Asia Society (l’instrument créé par les États-Unis pour renforcer ses liens avec l’Asie) viderait en effet l’ASEAN de toute consistance. Le cercle des pays pressentis par l’Australie comprend l’ensemble des membres de l’APEC, sauf Taiwan et Hong Kong, l’ensemble de ceux de l’ASEAN, sauf la Birmanie, soit un total de 28 pays. Huit pays en constitueraient le noyau : Etats-Unis, Chine, Japon, Inde, Indonésie, Corée du Sud, Russie et Australie. Il est à noter que cette idée ambitieuse n’a pratiquement eu aucun écho en Europe.

ENJEUX

  1. Pour l’Australie : la CAP est destinée à redresser la perte d’influence qui a suivi l’étiolement de l’activité de l’APEC (mise en place en 1989 à l’initiative du gouvernement travailliste de Bob Hawke), à resserrer les liens économiques et sécuritaires avec ses voisins et d’une manière générale, à tirer le meilleur parti du dynamisme asiatique.
  2. Pour Washington, la CAP est un enjeu de taille, car cette initiative est destinée à servir les États-Unis autant que l’Australie, un « porte-avions » américain plus fiable que le japonais. Il s’agit de restaurer leur image en Asie orientale et d’y retrouver une place qui leur a été refusée au sein du Sommet de l’Asie orientale, mais où l’Australie a réussi à s’introduire. La présence américaine en Asie constitue un enjeu majeur quand on pense aux ambitions respectives de Washington et de Pékin.
  3. Pour l’ASEAN, l’enjeu est de faire avorter ce projet. Il la déposséderait du rôle qu’elle a su construire au fil des ans, au moment où, avec sa Charte, elle se donne une existence institutionnelle formalisée. Il en va de même pour le SAE, qui refuse de donner un siège aux États-Unis.
  4. Pour les États-Unis et l’Australie, la CAP serait un moyen de retarder la mise en place prévisible du plus grand marché du monde, de l’entité économique la plus vaste et d’un moteur majeur de la prospérité globale en 2020, constitué des seuls Inde, Japon et Chine.
  5. Pour les adversaires stratégiques de l’Inde, de la Chine et du Japon, désireux de faire échouer leur rapprochement prévisible pour des raisons économiques, une stratégie de déstabilisation pourrait les aider. Elle consisterait dans une coalescence des conflits larvés qui agitent l’Asie (Cachemire, Taiwan et la Corée du Nord) et réactiverait les ressentiments historiques enfouis mais affleurants, opposant l’Inde, la Chine et le Japon. Le risque majeur qui pourrait faire hésiter les uns et les autres est l’embrasement de la région, qui pourrait entraîner le reste du monde dans un conflit global.

COMMENTAIRES PROSPECTIFS

Premier commentaire

L’Australie est prise dans un dilemme : son moteur économique dépend lourdement des échanges avec ses voisins asiatiques, notamment la Chine et le Japon, tandis que son axe stratégique est l’alliance indéfectible avec les États-Unis. Ceux-ci ont renforcé leurs liens militaires avec le Japon, tout en forgeant des liens nouveaux avec l’Inde pour contrer la Chine et conserver leur hégémonie.

Selon son promoteur australien, le projet de CAP est fondé sur trois facteurs déterminants pour l’avenir :

1- l’essor historique de l’Asie sur les plans économique, avec – en 2020 – 45 % du PIB mondial, plus de la moitié de la consommation énergétique mondiale, et géostratégique, avec un quart des dépenses militaires mondiales, sans même parler de la démographie.

2- l’importance croissante des implications de ce qui précède sur le réchauffement climatique, la prolifération nucléaire, la lutte contre la pauvreté, les grandes pandémies, les catastrophes naturelles, toutes causes susceptibles de réduire la croissance économique de la région et d’accroître la gravité de la crise mondiale actuelle.

3- l’absence de structure régionale holistique, polyvalente (politique, sécurité, économie, gestion des ressources…), forte, efficace, à la hauteur des enjeux à venir, capable non seulement de réagir mais d’anticiper dans un contexte marqué par :

a. la crise mondiale, qui requiert des actions concertées,

b. des antagonismes entre grandes puissances (Chine, Inde, États-Unis, Japon), qui requièrent un lieu unique de dialogue.

Deuxième commentaire

Ce projet laisse perplexes à plusieurs titres les observateurs ainsi que de nombreux responsables politiques des pays de la région. Il élude les difficultés de créer une véritable communauté, alors que la plus avancée de ces initiatives, l’Union européenne, en éprouve de sérieuses avec l’adoption des Traités constitutionnels ou de Lisbonne :

  1. la première difficulté est le choix entre efficacité et élargissement. L’élargissement est dans l’intérêt de l’Australie, qui aurait tout à perdre dans un groupe restreint de poids lourds L’efficacité serait de limiter la CAP à une dizaine de pays-membres, mais l’ASEAN en comprend déjà 10, ce qui imposerait d’en exclure les nations insulaires du Pacifique ;
  2. la seconde touche un problème de fond. Il semble illusoire de voir les États-Unis et la Chine s’asseoir à la même table pour régler les problèmes de l’Asie. De même pour la Chine et le Japon. Tokyo voit d’un assez mauvais œil la considération, ressentie comme excessive, portée par Canberra à Pékin et craint que la répartition des ressources australiennes, notamment énergétiques, se fasse à l’avantage de la Chine. En retour, lorsqu’en juin 2008 des déclarations célébrant la coopération sécuritaire trilatérale Etats-Unis/Japon/Australie pour la stabilité régionale ont été faites, elles ont tendu l’atmosphère avec Pékin. Pour sa part, l’Inde est agacée de voir que les États-Unis l’utilisent comme un outil contre la Chine. Cependant, elle a donné non sans hésitation un accord de principe à l’idée de la CAP, parce que ce projet l’implique dès l’origine, alors que sa candidature à l’APEC s’est trouvée rejetée.

Troisième commentaire

Le projet de CAP passe sous silence le rôle de diverses organisations à commencer par les Nations unies, l’APEC, l’ASEAN-ARF et le SAE.

L’APEC exclut l’Inde.

Le SAE, Sommet de l’Asie orientale, exclut les États-Unis.

La CAP serait une nouvelle organisation qui les comprendrait tous les deux.

L’APEC, dont la vocation est exclusivement économique, ne peut pas constituer la base de la CAP qui se voudrait polyvalente. La Chine s’y opposerait d’ailleurs du fait de la participation de Taiwan. De plus, l’Inde n’appartient pas à l’APEC et son adhésion soulèverait des difficultés, car les deux pays d’Amérique latine membres de l’APEC, Chili et Pérou, demanderaient à être renforcés par d’autres poids lourds de leur région (Brésil, Colombie, Costa Rica), pour éviter un déséquilibre. Au sommet de l’APEC au Pérou en novembre 2008 (“A New Commitment to Asia-Pacific Development”) la déclaration finale ne mentionne pas l’idée de CAP.

L’ASEAN prend assez mal que l’Australie, qui participe au SAE, se permette de reconstruire le paysage asiatique sans elle, qui est pourtant la seule organisation à avoir su organiser un cadre de coopération régionale. Elle considère que la maladresse des efforts de l’Australie pour s’intégrer à l’Asie témoigne de ce que, malgré les années, elle n’a toujours pas appris à comprendre la réalité et la mentalité de la région. Le concept de CAP est considéré comme dangereux par l’ASEAN, qui se verrait supplantée et dévalorisée. L’ASEAN rappelle sa longévité et son importance (574 millions d’habitants et un PIB de presque 1 000 milliards de dollars). Elle a su se créer des relations équilibrées tant avec l’Inde qu’avec la Chine. Plusieurs de ses membres, la Thaïlande, les Philippines et Singapour, ont d’excellentes relations avec les États-Unis. Certains d’entre eux ont investi massivement en Australie. Chacun des pays de l’ASEAN trouve dans leur organisation commune un cadre d’intérêt mutuel, qui sera concrétisé par une Charte qui devrait être adoptée en 2009 et la création d’une Communauté d’Asie du Sud-Est prévue en 2015. Ces deux institutions permettront à l’ASEAN d’avoir des rapports mieux équilibrés avec ses grands voisins, ce que ne lui apportera certainement pas CAP. En effet, la présence de grands compétiteurs dans la CAP l’empêchera de disposer des qualités de neutralité et de prudence qui caractérisent la démarche de l’ASEAN et qui lui ont permis de devenir un honnête courtier et un pôle de regroupement (ASEAN+3, Forum régional de sécurité, Sommet de l’Asie orientale, SAE).

Pour atténuer la vexation infligée à l’ASEAN, une variante a été imaginée par l’Australie : créer un G10, avec les présidents passés, présent et futurs de l’ASEAN. Il n’en reste pas moins que la CAP s’aliènerait les pays de l’ASEAN et marcherait sur les brisées, à la fois de l’APEC et du SAE. Cependant, la Chine serait favorable au principe d’une CAP à condition que l’ASEAN+3 reste l’institution décisionnelle de premier rang dans la région, ce que soutient également l’ensemble des pays de l’ASEAN.

Rémi Perelman, Asie21

Extrait de la Lettre confidentielle Asie21-Futuribles n° 14 janvier 2009