Malaisie – Chine – Vietnam : entre Chine et Vietnam, équilibrisme militaire malaisien

 FAITS

Le ministre malaisien de la Défense, Datuk Seri Hishamuddin Hussein, en fonction depuis le mois de mai 2013, a effectué une visite en Chine du 28 au 30 octobre 2013, puis au Vietnam du 1er au 3 novembre. Sans entrer dans le détail des programmes des rencontres effectuées, retenons, à la suite de ses échanges avec ses homologues chinois, le général Chang Wanquan, et vietnamien, le général Phung Quang Thanh, les points suivants :

  •  en Chine, les deux parties sont convenues de donner corps au relevé de conclusions  (MOU, memorandum of understanding) signé entre les deux pays en 2005 en matière de coopération de défense. Cela se traduira par des exercices communs entre les armées des deux pays, dans leurs trois composantes, terre, air, mer. Le premier aura lieu en 2014 et sera naval. Les autres aspects de la mise en œuvre de l’accord porteront sur des détachements réciproques de personnel, sur l’établissement d’une coopération dans le domaine de l’industrie de défense, mais aussi sur la lutte contre le terrorisme et le crime international.     Dans ce cadre global, le ministre malaisien a invité le général Chang à venir, à une date à déterminer, visiter la base navale de Teluk Sepanggar, dans le Sabah, sur la côte nord de l’île de Bornéo, avec pour objectif de formaliser des contacts directs entre le commandement de la 2e région maritime (Mawilla2) malaisienne et le commandement chinois de la flotte du Sud, basé à Zhanjiang, base que Hussein a visitée.                                                                                                                                     Dans un langage convenu, avec tous les lourds sous-entendus que le discours chinois peut contenir et le décryptage nécessaire à sa bonne interprétation, le général Fan Changlong 范长龙, vice-président de la Commission militaire centrale, a tenu à souligner que les relations sino-malaisiennes se situaient désormais, depuis la visite du président Xi Jinping 习近平 en Malaisie au début du mois d’octobre 2013, au rang de « partenariat stratégique global ». Il espérait que les deux parties se soutiendraient sur les questions liées à leurs intérêts vitaux. Il a promis que la Chine œuvrerait dans le sens d’une gestion appropriée des questions sensibles et du maintien de la stabilité régionale. Il a plaidé pour que, en matière militaire, les deux pays hissent leur confiance stratégique mutuelle et leur coopération pratique à un haut niveau.
  • au Vietnam, il a été convenu que des efforts seraient accomplis pour établir une « liaison directe » entre le commandement de la 1ère région navale malaisienne, situé à Kuantan, sur la côte est de la péninsule malaisienne, et le commandement du Sud-Vietnam, basé à Ho Chi Minh Ville.

  • L’autre proposition avancée par Hussein est de coopérer pour donner vie à la collaboration industrielle de défense entre pays membres de l’ASEAN, de façon à réduire au maximum leurs dépendances de fournisseurs extérieurs.

Enfin sont envisagés : des échanges de personnel dans les domaines de la préparation au combat et de la formation des cadres, des exercices communs, une coopération en matière de sécurité maritime.

En amont de ces visites, la Malaisie avait annoncé son intention de créer une nouvelle base navale au nord de Bornéo, à Bintulu, sur la côte de l’État de Sarawak, à quelque 60 milles marins du secteur de James shoal, haut fond (submarine elevation) sur lequel la Chine avance des prétentions au motif qu’il est inclus dans le désormais tracé en 10 traits. Une unité de fusiliers marins, formée par prélèvement sur les dotations en personnel de l’armée malaysienne, sera affectée à cette base avec, pour mission principale, de protéger les intérêts malaysiens en mer de Chine du Sud. Cette unité sera formée sur le modèle des marines américains. Dans l’immédiat elle ne disposera pas des moyens de débarquement dont elle aurait besoin pour la conduite d’opérations amphibies.

ENJEUX

Il est manifeste que le double jeu de la Malaisie dans sa relation tant avec la Chine qu’avec les pays membres de l’ASEAN, avec le Vietnam en l’occurrence, a de quoi troubler ses partenaires. Il est manifeste que la Malaisie, partenaire commercial important avec la Chine, d’abord soucieuse de sa tranquillité, préfère composer avec la Chine en espérant en tirer des dividendes de paix. Mais en privilégiant sa relation avec Pékin, Kuala Lumpur prend le risque de générer une gêne inhibitrice dans ses relations avec une partie de l’ASEAN, notamment le Vietnam et les Philippines à cause des contentieux en mer de Chine du Sud. Cela dit, en annonçant sa décision de créer la base de Bintulu avant de se rendre en Chine, le gouvernement malaysien signifiait malgré tout à Pékin qu’il n’avait pas l’intention de compromettre ses intérêts en mer de Chine du Sud. 

Mais ce signal est bien faible par rapport à tout ce que consent la Malaisie dans sa relation nouvelle avec la Chine. L’éventail envisagé de domaines de coopération, en particulier les futures liaisons directes entre Teluk Sepanggar et Zhanjiang, risque bien de fournir à Pékin un bras de levier d’influence extrêmement fort pour obtenir ce qu’il souhaite de la part de la Malaisie, en particulier de modération en matière de prises de position sur la question des contentieux en mer de Chine.

Daniel Schaeffer, Asie21,

Extrait de la Lettre confidentielle Asie21-Futuribles n°67 novembre 2013