Chine – Afrique : Le jaune et le noir

Chine – Afrique : Le jaune et le noir, de Tidiane N’Diaye, Continents noirs nrf Gallimard, Paris 2013, 180 pages

L’auteur de cet ouvrage, chercheur, anthropologue et économiste, d’origine sénégalaise, fait ici une analyse historique sans concession de l’expansion tentaculaire d’une Chine boulimique et prédatrice de l’Afrique. En   utilisant comme arme sa puissance économique, la Chine s’est jetée sur l’agonisante proie africaine et déploie une stratégie globale visant à y ouvrir de nouvelles zones d’expansion. Et l’Afrique, lâchée par l’Occident, explique l’auteur, a accueilli ce prédateur en partenaire providentiel, fraternel et capable de tous les miracles.

Ce continent qui était hier pour les Chinois « le continent qui n’existe pas » est devenu l’un des plus importants partenaires de Pékin. Si la Chine ne fut pas une puissance colonisatrice, la raison en est sans doute, analyse l’auteur, que sa longue période d’essoufflement et de stagnation fut une absence de vulgarisation de ses sciences envers la population. Plus tard, quand la Chine renouvellera ses relations avec l’Afrique, ses dirigeants n’oublieront jamais de rappeler qu’ils y avaient laissé le souvenir d’un peuple pacifiste, ne s’étant jamais imposé par la force, sous-entendant que la Chine n’avait aucune responsabilité dans le martyre des peuples noirs et passant sous silence son implication avérée dans l’esclavagisme.

Mao avait pressenti que soutenir la décolonisation lui donnerait l’occasion de nouer des contacts privilégiés qui se transformeraient un jour en d’intéressantes relations économiques. L’auteur décortique la capacité des Chinois à avoir une stratégie sur le long terme. La fraternité Sud-Sud est un élément fort et récurrent dans le discours chinois. Le principe pacifique de solidarité va servir de base à l’organisation de la conférence des pays non alignés de Bandung en 1955. À la suite, la Chine fournira des cargaisons d’armes aux guérilleros des colonies portugaises (Angola, Mozambique, Guinée Bissau, Sao Tomé et Principe, Cap-Vert), à la branche armée de l’ANC, aux mouvements anticolonialistes d’Algérie et de Rhodésie du Sud (futur Zimbabwe) avec formation aux techniques de guérilla et assistance militaire, son soutien à Nasser contre la coalition franco-britannique après la nationalisation du canal de Suez en 1956.

La Chine profitera de toutes les tribunes internationales pour appeler à la décolonisation totale de l’Afrique. Après la vague d’indépendances, elle commencera à entreprendre des grands travaux d’infrastructures. La Chinafrique a été balisée entre 1963 et 1964  par le Premier ministre Zhou Enlai, à l’époque où la Chine cherchait à rallier un maximum de pays africains dans son combat idéologique, avec la « théorie des trois mondes » selon Mao (États-Unis et URSS : superpuissances impérialistes ; Europe occidentale, Japon, Canada, Australie : pays développés ; Asie, Afrique et Amérique latine : pays sous-développés, soit le tiers-monde, victime de l’oppression et de l’exploitation capitaliste néocolonialiste ou sociale-impérialiste des deux premiers). Le premier résultat lui permit de rompre avec l’isolement diplomatique depuis la fin de la guerre de Corée. En 1971, c’est avec l’appui massif des pays africains qu’elle a pu dépouiller Taiwan de sa qualité de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, réussissant ainsi à siéger à côté des grands de ce monde.

Avec le décollage de son économie après 1978, la Chine doit trouver des marchés pour écouler les productions de ses usines. Ainsi, devant le déclin de la Françafrique, s’est imposée la Chinafrique. La Chine utilise la rhétorique anti-européenne en fustigeant le passé colonial de l’Europe qu’elle qualifie de « plus grand méfait » de l’histoire africaine et aime à rappeler que c’est grâce à son génie créateur (boussole, poudre et imprimerie) que les Européens ont pu découvrir, envahir et coloniser l’Afrique. Soucieuse de justifier la « solidarité Chine-Afrique », la Chine affirme avoir été victime, au même titre que les Africains, de cette entreprise coloniale  pour mieux ravir la sympathie des Africains.

L’auteur revient sur l’histoire de l’Afrique au cours des siècles pour rappeler qu’elle était déjà convoitée depuis longtemps jusqu’à ce que la découverte du Nouveau Monde ne transforme par un accident de l’histoire les Européens en trafiquants d’êtres humains. Après l’or, ce fut la main-d’œuvre nécessaire à la mise en valeur de ce Nouveau Monde par une ponction humaine énorme et sans précédent. La révolution industrielle va disqualifier l’institution de l’esclavage. Sans compter les nombreuses révoltes d’esclaves. Du coup, le système esclavagiste devint de plus en plus inefficace et improductif comme le notait Adam Smith. L’Angleterre avait su anticiper tous ces bouleversements. Karl Marx disait : « La chasse aux Nègres a annoncé la montée du capitalisme. » Le travail forcé des Africains dans le Nouveau Monde a apporté le capital nécessaire à la révolution industrielle et à la croissance de ses firmes. Et un nouveau besoin de main d’œuvre, de matières premières et de débouchés. Tous ces éléments se trouvaient une nouvelle fois en Afrique. Pour cela, il fallait passer à la phase de conquête et d’occupation coloniale de l’Afrique.

L’indépendance de l’Inde ne provoqua pas la faillite économique de l’Angleterre. Cela n’échappa pas au général De Gaulle qui cherchait une porte de sortie honorable digne de « la grandeur de la France ». La souveraineté de presque tous les États africains nouvellement indépendants fut transférée à des pouvoirs locaux. Elle s’inscrivait en réalité dans le carcan d’un ordre économique international, régi par la division entre pays industriels développés fixant des règles du jeu et pays sous-développés aux économies régulées par les spéculations boursières des capitales occidentales, dans le cadre d’une progressive mondialisation des marchés. Cette situation, explique l’auteur, est le résultat  de la révolution industrielle européenne et nord-américaine et non pas la conspiration entre pays occidentaux développés, décidés à exploiter les pays asiatiques et africains sous-développés ou en développement, comme voudraient le faire croire certains économistes chinois.

L’expansion commerciale avec l’Afrique se fit aussi grâce à la révolution des transports et donc avec l’exportation de produits agricoles et de matières premières, les puissances coloniales n’ayant aucun intérêt à promouvoir l’industrialisation des pays africains qu’elles contrôlaient. Les Africains ont fini par perdre leurs capacités d’initiatives locales pour n’être plus que des quémandeurs passifs soumis aux exigences d’institutions financières internationales et de bailleurs bilatéraux sans scrupule. Aujourd’hui, les politiques menées par les Chinois en Afrique ne sont guère différentes. Et là où les Occidentaux ne voient plus qu’une terre de misère et un déversoir de l’aide humanitaire, la Chine devenue l’usine du monde voit une opportunité. Les Occidentaux lui ont facilité la tâche en délaissant l’Afrique. La Chine arrive en Afrique sans lier son aide à aucune condition, le tout dans un esprit « gagnant-gagnant »  et de « solidarité Sud-Sud », entre peuples anciennement victimes de l’Occident ». En fait, cette coopération est plus animée par le principe du « donnant-donnant ».

L’Afrique est devenue la poubelle des produits contrefaits qui laminent le secteur industriel local. Le développement Sud-Sud est un leurre qui cache une nouvelle forme d’occupation du Continent. La coopération n’est ni équitable ni mutuellement bénéfique. Par ailleurs, l’auteur décrit le mépris et le racisme terribles des Chinois envers leurs « frères ».

L’auteur compare les colonies européennes à cette pénétration chinoise sur le continent. D’une part, il rappelle que lorsqu’elles se partagèrent l’Afrique, elles avaient tourné le dos à l’esclavage (c’est aux forces coloniales que l’on doit la défaite en 1894 au Congo des esclavagistes arabo-musulmans) ; d’autre part, il analyse, qu’avec le recul, il peut énumérer tous les bienfaits qu’elles ont apportés : unification grâce aux langues européennes face aux innombrables dialectes, infrastructures routières qui ont aidé au démarrage des jeunes États indépendants, humanisme de beaucoup d’officiers et d’administrateurs civils, esprit progressiste de bâtisseurs, sciences et expériences médicales au service de l’Afrique, système d’instruction publique efficace, etc.

Cet ouvrage est intéressant en ce sens qu’il donne une vision d’Africains sur la pénétration chinoise en Afrique et sur ce qui pourrait advenir de leur continent si leurs élites ne réagissent pas rapidement.

Catherine Bouchet-Orphelin, Asie21