Chine : à propos du « Rêve chinois » de Xi Jinping, Michel Jan

FAITS

Le « rêve chinois » (中国梦 Zhongguo meng) annoncé par Xi Jinping 习近平 n’est qu’une nouvelle étape dans la vie politique du régime après les campagnes ou slogans qui ont jalonné l’histoire de la RPC depuis 1949. Après « la montée en puissance pacifique » (和平崛起 heping jueqi) et « le développement pacifique » (和平发展 heping fazhan), voici « le rêve chinois » et « la Grande renaissance du peuple chinois » (中华民族伟大复兴 zhonghua minzu weida fuxing) . On peut s’attendre à ce que ce slogan marque toute la décennie de l’ère Xi Jingping, avec des adaptations successives, jusqu’en 2022 (année programmée pour la tenue du 20e congrès du PCC), l’année 2049 (100e anniversaire de la RPC) devant en voir l’aboutissement.

Ce thème revient régulièrement et fréquemment depuis le discours prononcé en novembre dernier par le nouveau   n°1, Xi Jinping. Il en a fait un slogan mobilisateur, comme il en fut en d’autres temps pour le Grand Bond en Avant, la Grande révolution culturelle prolétarienne, avec des différences de forme adaptées à la nouvelle époque, en particulier une mobilisation moindre qui traduit la disparition au niveau des « masses » de la ferveur idéologique, remplacée si nécessaire par des poussées de nationalisme.

ENJEUX ET COMMENTAIRES

Depuis quelques mois, d’autres discours ont apporté des précisions qui ne laissent aucun doute sur l’ampleur des ambitions (internes comme externes, politiques comme économiques ou militaires) de la nouvelle équipe dirigeante.

Pour appréhender cette nouvelle « époque Xi Jinping » marquée par le « rêve chinois », il n’est pas inutile de rappeler la publication en 2010 d’un livre au titre identique, Rêve chinois par le colonel supérieur Liu Mingfu 刘明福. On constate rapidement que les points abordés par Liu Mingfu sont ceux qui sont désormais mentionnés et développés par Xi Jinping. L’ouvrage de Liu présente l’intérêt d’exposer largement ce vers quoi la Chine va tendre :

  • que ce soit le rêve du seul colonel Liu, connu pour ses prises de position nationalistes, membre de l’université de Défense, donc soutenu dans ses propos par la structure militaire qui soit dit en passant est coiffée par Xi Jinping (mais qui était déjà vice-président de la Commission militaire centrale en 2010),
  • ou que ce soit un programme dont on verra les applications progressives au cours des années à venir et qu’annonce dès à présent et dans ses grandes lignes Xi Jinping lui-même.

Dans son ouvrage, Liu Mingfu propose, au mieux, ce qui peut apparaître comme un mélange d’une civilisation orientale supérieure (confucéenne bien sûr) et, sélectivement, les meilleurs apports de l’Occident. Tout en rappelant que la Chine ne sera jamais un pouvoir hégémoniste et expansionniste, l’auteur insiste sur l’importance de la défense et de la sécurité nationales. Il souhaite un renouveau de « l’esprit militariste » de la Chine et cite en exemple les grandes figures de l’histoire et de l’unification du pays, de Qin Shihuang (dynastie Qin) à Li Shemin (Tang), en passant par Wudi (Han), autrement dit une brochette de conquérants expansionnistes. Cet esprit militariste des fondateurs de dynastie, précise Liu Mingfu, a disparu quand l’élite politique est devenue corrompue, quand le pays est devenu prospère, comme par exemple sous la dynastie Song, période durant laquelle la diplomatie et les compromis se sont substitués à l’effort de défense de la Chine.

Si Liu mentionne le risque d’un effondrement de la Chine, c’est pour rappeler des avertissements de Mao Zedong datant de 1956, quand celui-ci signalait le danger de voir la Chine tentée par la corruption, le bureaucratisme et le chauvinisme de grande puissance, et ceux de Deng Xiaoping craignant une instabilité provoquée par la montée des inégalités sociales. Autrement dit tout ce qui caractérise la situation actuelle.

L’échec du PC soviétique et l’effondrement de l’Union soviétique préfigurent ce qui peut advenir en Chine, laquelle est confrontée aux mêmes menaces, principalement la corruption et l’ossification domestiques. Ce qu’il faut au pays, explique Liu, c’est un dirigeant fort, comme l’ont été Lénine, Staline, Mao ou Deng.

Quatre ans après la publication de Rêve chinois de Liu Mingfu, le « Rêve chinois » de Xi Jinping fait l’objet de multiples débats dans le pays sur ce qu’il faut en espérer, y compris selon certains pour des réformes politiques. Mais ce qui prédomine depuis l’automne dernier, c’est l’amorce d’une lutte contre la corruption, non sans résistance, et des démonstrations de force dans les espaces maritimes revendiqués, auxquelles s’ajoutent des « avertissements » aux dirigeants des pays concernés, États-Unis et Japon notamment.

Quoi qu’il en soit, les premiers mois sous la direction de Xi Jinping montrent que la réalisation du « rêve chinois » se prépare par un renforcement et une recentralisation des pouvoirs, politiques notamment, la poursuite du développement économique, de la montée en puissance militaire (cf. le dernier Livre Blanc), et par une diplomatie plus ferme que précédemment.

En Xi Jinping, les Chinois ont trouvé l’homme fort que Liu Mingfu souhaitait.

Michel Jan, Asie21

Extrait de la Lettre confidentielle Asie21-Futuribles n°62 mai 2013