Chine et l’Occident (la), cinq siècles d’histoire

La Chine et l’Occident, cinq siècles d’histoire,

Michel Cartier, éditions Odile Jacob, collection histoire, Paris, juin 2015

Voici un livre à la fois concis et détaillé qui traite, en 191 pages et avec brio, les cinq derniers siècles d’histoire de la Chine dans ses relations avec l’Occident et qui tente d’analyser si la Chine, devenant la première puissance mondiale, adoptera les valeurs libérales partagées par la majorité des pays ou si elle sera susceptible de se transformer en une menace pour le reste du monde.

Pour l’auteur, spécialiste de la Chine et du Japon et directeur d’études à l’EHESS, les différences de civilisations ne suffisent pas à déclencher des conflits majeurs. C’est dans la mesure où une civilisation se conçoit comme universelle qu’elle peut entrer en conflit avec d’autres. La Chine est le dernier grand pays gouverné par un Parti communiste depuis plus de 60 ans. Aujourd’hui, des reconfigurations de grande ampleur du monde actuel n’ont rien d’impossible. Il y a une trentaine d’années, on parlait du Japon comme d’un nouveau paradigme économique. La Chine pourrait-elle à plus ou moins long terme dominer le monde ou du moins contester le nouvel ordre établi ? En 1971, Zhou Enlai rassurait Nixon en affirmant que la Chine n’avait jamais nourri d’ambitions hégémoniques. C’était partiellement vrai pendant la période coloniale. Mais l’empire chinois se considère toujours comme le centre du monde et le foyer de la civilisation et entend exercer une manière de souveraineté universelle.

La Chine, soumise plusieurs siècles à la pression des puissances cherchant à provoquer son ouverture, aurait d’abord commencé à se replier sur elle-même. Michel Cartier analyse la difficulté des Occidentaux, pendant des siècles, à pénétrer la Chine mais également leur patience tenace pour y arriver. Si les Amérindiens subirent de plein fouet un choc de cultures (supériorité technique des conquistadors) doublé d’un choc microbien, la Chine jouissait dès le Moyen Âge d’une image favorable de monde plus développé que l’Europe. Ces descriptions enthousiastes de Marco Polo (début 14e siècle) sont à l’origine directe des grandes découvertes.

  • Christophe Colomb s’embarque en 1492.
  • Le traité de Tordesillas en 1494 établit le partage du Nouveau monde entre les deux puissances coloniales émergentes, l’Espagne et le Portugal.
  • Les Portugais tentèrent d’établir des contacts diplomatiques avec la Chine. Dès 1517, la délégation de Thomé Pires fut retenue à Canton pendant trois ans. Les Portugais furent interdits de séjour en Chine pendant plusieurs décennies parce que suspectés d’être des pirates … à juste titre.
  • Ils profitèrent de contacts avec des Japonais établis en Asie du Sud-Est pour prendre pied sur l’île de Tanegashima1.

Contrairement à l’empire chinois centralisé, pratiquement fermé aux étrangers en raison des activités des pirates japonais explique l’auteur, le Japon était un royaume désuni en état de guerre civile permanente. Et les Portugais furent bien accueillis par plusieurs seigneurs qu’ils avaient initiés au maniement des armes à feu. François Xavier (l’un des fondateurs de la nouvelle Compagnie de Jésus) y séjourna de 1549 à1551. Le jésuite brossait à cette époque une image extrêmement positive de cette Chine des Ming « pacifique et où il règne plus de justice qu’en aucun pays de toute la chrétienté ».

D’autres tentatives infructueuses eurent lieu en 1555 et 1556 pour établir des relations entre le Portugal et la Chine.

En 1557, les Portugais furent autorisés à prendre pied à Macao, territoire considéré comme un no man’s land servant de repaires aux brigands et à la piraterie.  Ce nouveau comptoir portuaire était le point d’arrivée d’une route commerciale en provenance du Japon, alors que les Japonais étaient toujours exclus malgré le fait qu’ils aient cessé leurs actes de piraterie à partir du moment où l’archipel était devenu l’un des principaux producteurs d’argent.

Cette installation portugaise était contemporaine d’une avancée des Espagnols dans le Pacifique et notamment dans l’archipel japonais2 désigné en espagnol d’îles platerias (îles de l’argent).

Les Espagnols s’emparèrent en 1572 du royaume de Luçon, un royaume tributaire de la Chine où ils fondèrent Manille. Ils ne furent pas plus heureux que les Portugais dans l’établissement de relations diplomatiques avec la Chine mais ils ne capitulaient pas pour autant. En contact direct avec la communauté des Chinois expatriés des Sangleys, ils font une description très positive des institutions d’un pays dans lequel la noblesse ne jouit d’aucun pouvoir politique, de l’implication de l’État dans l’éducation et la charité publique, ce qui évoque un État providence avant la lettre. Ils décrivent également une richesse agricole, l’ingéniosité des artisans, les inventions techniques à l’origine des succès de l’Europe de la Renaissance, comme les armes à feu, la boussole et l’imprimerie, l’excellence des institutions judiciaires et l’existence d’une communauté chrétienne souterraine.

L’auteur analyse, par ailleurs, les flux de métaux monétaires irrigant la planète pour comprendre l’histoire des relations entre Europe et Orient à l’époque médiévale : la zone monétaire européenne et partiellement le monde musulman étaient dominés par l’argent tandis que la zone orientale l’était par l’or venant de l’Afrique et l’Asie centrale principalement.

La situation se modifia en Chine du fait de la conquête mongole qui, d’une manière paradoxale, explique l’auteur, aurait renforcé le rôle de l’or en Chine en imposant le cours forcé de la monnaie de papier et en transférant vers le Proche-orient une partie importante du stock chinois d’argent.

La découverte de l’Amérique modifie considérablement la situation. L’exploitation des mines d’argent et d’or provoquèrent un accroissement de la masse monétaire engendrant une inflation tout en stimulant l’économie. Ce dynamisme serait directement responsable de la création du capitalisme commercial et de l’expansion maritime européenne. Ce sont les bases d’une première mondialisation.

La crise de la première moitié du 17e siècle qui aboutit à la conquête de la Chine par les Mandchous a été mise en rapport avec la baisse notable de la production d’argent américain entrainant un relatif effacement des Espagnols.La baisse des exportations d’argent mexicain correspond à l’apogée d’exportation d’argent japonais en Chine. Ce commerce était contrôlé par des Chinois pirates dont Zheng Zhilong qui eut un fils d’une Japonaise, Koxinga qui deviendra le principal chef loyaliste hostile aux Mandchous, se repliant à Taiwan d’où il contrôlera le commerce maritime. Mais 40 ans après (1644-1684), le commerce maritime avec la Chine reprend avec une vigueur nouvelle au lendemain de la conquête de Taiwan (1685)  par les Mandchous.

Globalement, le commerce de la Chine était largement déficitaire pour l’ensemble des pays européens ne disposant pas de ressources en argent. Aussi, la Compagnie hollandaise des Indes chercha à développer les exportations de poivre et d’épices et la Compagnie française son commerce de l’Inde vers la Chine. Les Européens n’avaient aucune possibilité d’établir des relations « diplomatiques » d’égal à égal sur le modèle européen avec la dynastie mandchoue. Ils se trouvaient alors dans une situation de dépendance totale vis-à-vis de la Chine. Ils étaient maintenus en marge de l’empire sans aucune possibilité de communiquer avec l’intérieur. On estime qu’à la fin du 18e et début 19e siècles, près des 50 000 tonnes d’argent expédiées d’Amérique en Espagne étaient réexportées en Asie avec la Chine pour destination finale.

C’est grâce aux jésuites admis au Japon à partir de 1549 que parvinrent en Europe les premières informations concernant la culture chinoise, décrite comme brillante et ayant eu d’anciens contacts avec le christianisme. Cependant, elle n’était appréhendée qu’à travers les images véhiculées par les bouddhistes japonais. Les jésuites considéraient les Japonais non contaminés par l’islam et les Chinois plus proches des Européens. Dans la seconde moitié du 16e siècle, les Espagnols traversent le Pacifique, suivis par d’autres Européens et commencent à fréquenter la mer de Chine.

Les relations sino-européennes se sont donc déroulées dans un vide diplomatique et, à l’exception de la Hollande, qui dominait une partie de l’île de Java dont plusieurs sultanats étaient tributaires de la Chine, aucun des pays qui participaient au commerce de la Chine ne chercha à s’insérer dans le réseau des États tributaires de l’empire, une action qui serait revenue à reconnaître leur infériorité par rapport à la Chine. Les Jésuites sont crédités d’avoir, dès le 17e siècle, introduit en Chine des connaissances scientifiques dans divers domaines. Par ailleurs, les intellectuels chinois étaient peu sensibles au rationalisme qui jouait un rôle central dans la théologie chrétienne. La conquête de la Chine par les Mandchous avait été mise en parallèle avec les invasions turques auxquelles était confrontée l’Europe contemporaine par le père Martino Martini.

Les pères demeurés à Pékin furent d’abord l’objet de persécutions de la part des Mandchous, pourtant tolérants envers les religions. Le pertinence des méthodes chrétiennes pour fixer le calendrier rallia le jeune empereur Kangxi (règne 1662-1722) aux jésuites, facteur décisif en faveur de la mission de Pékin, dès lors dominée par les Français. En établissant une distinction entre les rites chinois (culte des ancêtres et respect au souverain) qu’ils considéraient comme de simples coutumes sociales, et les rites spécifiquement religieux, les jésuites se livraient à une acculturation du christianisme destinée à faciliter la conversion des autochtones. Mais les Chinois demeuraient intimement convaincus de la supériorité de leur propre culture comme explique l’auteur. Les jésuites renvoyaient en Europe une image très positive de la Chine et de son système administratif. Cette vision quelque peu idéaliste était une sorte de critique déguisée de certains régimes européens et une sorte de programme politique à leur usage.

La vision de la Chine relève-t-elle d’un mythe chinois fabriqué à l’usage des Occidentaux, préfigurant le maoïsme des années 1960 et 1970, ou correspond-t-elle à une réalité ? En fait, le maoïsme des Occidentaux découle de la propagande alors que les descriptions des jésuites sont critiques même si les pères n’ont pas toujours eu un accès libre aux provinces de l’intérieur. Les Européens et Quesnay se trompaient lorsqu’ils opposaient le mercantilisme de l’époque à une économie essentiellement agraire. En fait, on peut qualifier le système chinois de mercantiliste dans la mesure où le commerce maritime était destiné à approvisionner le pays en argent. Les historiens chinois considèrent le 18e siècle comme un sommet de la puissance économique de l’empire, en rapport direct avec les importations de métal blanc. 

La monétarisation de la fiscalité et le développement de l’économie commerciale sont directement liés au commerce maritime. Quatre siècles d’argent bon marché ont assuré la prééminence de l’Inde et de la Chine sans parler du Japon qui jouit, entre le milieu du 16e et le début du 18e siècle, d’une rente minière évoquant les rentes des pays pétroliers modernes. On assiste alors à une croissance  économique et démographique des régions. La Chine des Qing aurait vu sa population doubler. Pour Gunder Frank, les relations sino-européennes ont considérablement contribué à faire de la Chine dans la seconde moitié du 18e siècle, la première puissance mondiale à la fois par son étendue, son poids démographique (le 1/3 de la population mondiale) et son PIB. Le 18e siècle, qui correspond à une période de paix intérieure et de croissance  économique et démographique, marque l’apogée de la civilisation chinoise.

Le passage de la sinophilie des 17e et 18e siècles à la sinophobie du 19e siècle vient de la diffusion d’une vision beaucoup plus négative propagée par des marchands et des voyageurs. À la différence des missionnaires résidant à la Cour, ils étaient aux prises avec les fonctionnaires et les négociants cantonais, leurs seuls interlocuteurs, qui cherchaient avant tout à tirer profit de leur situation de monopole. Dans la seconde moitié du 18e siècle, les dirigeants des compagnies de commerce avaient conscience que des hostilités risqueraient d’avoir pour conséquence la fermeture de la Chine.

Dès 1759, des Anglais envoyèrent des missions de reconnaissance sur la côte orientale : échec. C’est parce que Napoléon avait décrété un blocus continental dans le but de l’isoler que l’Angleterre  acquit le quasi monopole des relations commerciales avec l’Extrême-Orient pendant une vingtaine d’années. Elle s’empara des possessions hollandaises et Raffles, nommé gouverneur, y fonda Singapour.

Thomas Malthus, nommé en 1805 professeur au Collège de la Compagnie des Indes, fut le premier à formuler la thèse célèbre sur la contradiction entre la croissance géométrique  de la population et la croissance arithmétique des subsistances. Les thèmes de la stagnation de la population et du bas niveau de vie des Chinois avaient déjà été évoqués par Montesquieu et développés par Quesnay.

Mais Malthus situait la Chine au stade ultime d’un processus de développement amorcé très tôt quand la notion de progrès s’imposait en Europe. Rousseau liait décadence morale et développement de la civilisation et Kant ébauchait l’esquisse d’une histoire universelle, soucieux d’établir une distinction entre le progrès technique relevant de la civilisation et le progrès moral qui, chez lui, fait l’objet d’une croyance ou d’un espoir.

Pour Condorcet, le retard de la Chine était lié à sa langue ne possédant pas d’alphabet purement phonétique. Au début du 19esiècle, Hegel voit dans la Chine une civilisation demeurée hors de l’histoire à une époque où l’Occident s’était définitivement converti à l’idée de progrès.La situation change radicalement à partir de la première guerre de l’Opium.

Le Traité de Nankin ouvre (1842) aux Anglais quatre ports au Sud (Shanghai, Ningbo, Fuzhou et Canton) et leur permet de prendre possession de l’île de Hong Kong. Regroupés autour de chefs révolutionnaires inspirés par le christianisme, les Taiping envisagent de renverser le pouvoir mandchou. Mais les Taiping s’opposant au commerce international, les étrangers se rallient aux Qing. La seconde guerre de l’Opium aboutit au traité de Pékin (1860) avec l’établissement pour la première fois des relations diplomatiques  de style européen entre la Chine et les puissances alliées par l’intermédiaire d’un véritable ministère des affaires étrangères. On assiste au développement de concessions, de territoires à bail loués aux puissances étrangères qui y construisent des villes sur le modèle européen. Il s’agit d’une modernisation par le haut. Alors que le Japon adopte en bloc la culture occidentale, la Chine limite ses emprunts au domaine des techniques. Le piège de l’équilibre précaire de la Chine serait dû au maintien du niveau de vie de sa population sans dégagement de surplus seuls permettant des investissements suffisants pour transformer l’économie. L’auteur analyse dans le détail les explications sur le développement de l’Europe à la même époque du déclin de la Chine.

Les Occidentaux cessèrent de subventionner le développement de l’Asie à travers leurs exportations massives d’argent, pour investir dans leurs économies nationales, permettant ainsi l’industrialisation sur le modèle capitaliste. C’est ce mécanisme qui expliquerait que l’Occident soit devenu le moteur de l’économie mondiale et qu’il ait pu se lancer dans la seconde vague de colonisation en soumettant de vastes régions du monde et en leur imposant sa propre culture envisagée comme la « civilisation ». À partir de cette époque, l’Europe va considérer de plus en plus les pays dominés comme des producteurs de matières premières et y exporter ses productions industrielles. Ce sont les pays capitalistes en voie de développement qui représenteraient l’atelier du monde. On peut inclure dans cette explication monétariste la conversion des grandes puissances à l’étalon-or, en relation avec la production d’or au Brésil, aux États-Unis puis en Australie et en Afrique du Sud. Cette conversion aurait eu des conséquences  particulièrement négatives dans une Chine demeurée acquise à l’étalon-argent. La Chine du 19e siècle était un pays parvenu aux limites de son développement. Cet épuisement du dynamisme se traduit par le ralentissement de sa démographie. La majorité des penseurs occidentaux dénient à la Chine la possibilité d’évoluer spontanément. La Chine apparaît, à l’instar de l’empire ottoman, comme un homme malade qu’il convient de dépecer.

L’échec du mouvement des cent jours marque un tournant décisif dans l’histoire de la dynastie mandchoue. Cixi doit accepter un traité stipulant le versement d’une indemnité financière considérable qui sera en partie utilisée pour moderniser la Chine. L’empire est finalement doté d’une constitution et perd son caractère  de monarchie absolue.

L’auteur, poursuit l’histoire jusqu’à aujourd’hui, toujours dans une narration remarquablement concise. Même si la Chine a été affectée par la crise mondiale, et donc à  une chute de sa croissance économique, et malgré sa bulle immobilière (50 millions de logements neufs non vendus), ses litiges avec le Japon, ses problèmes environnementaux, sa lutte contre la corruption, elle profite de ses réserves considérables pour créer une Banque asiatique d’investissements, voulant concurrencer les institutions occidentales. Avec son PIB qui a récemment dépassé celui des États-Unis, elle demeure une puissance de premier plan. Cet ouvrage passionnant est un fondamental, très agréable à lire.

Catherine Bouchet-Orphelin, Asie21

 

(1) Tanegashima : aujourd’hui, quartier général de l’Agence d’exploration aérospatiale japonaise.

(2) Les Espagnols considèraient à juste titre que tout ce qui était à l’est de la Chine faisait partie de leur zone d’influence telle que définie par le traité de Tordesillas.