Le Faucon errant

Le Faucon errant

par Jamil Ahmad, roman traduit de l’anglais (Pakistan) par Sophie Bastide-Foltz, Actes Sud, 2013, 176 pp.

Les frontières et les divisions administratives décidées et appliquées par des États assez peu soucieux des réalités sociales des populations concernées ont créé des situations complexes mais courantes dans les pays issus de l’ancien Empire britannique des Indes. Une région emblématique de cet état de fait a capté l’attention du monde entier depuis l’intervention internationale en Afghanistan en novembre 2001, ce sont ces fameuses “zones tribales“ du Pakistan réputées pour être des lieux de non-droit et des refuges pour “rebelles“.

Jamil Ahmad, un ancien haut fonctionnaire pakistanais, a exercé pendant plusieurs décennies ses fonctions dans ces zones. Il en a ramené des souvenirs et des notes qu’il a mis en forme dans ce récit romanesque qui nous livre avec talent et humanité beaucoup plus qu’un traité d’ethnologie pourrait nous apporter. On entre de plain pied dans un univers étrange, implacable, quelquefois terrifiant, mais souvent tempéré par l’humour des circonstances ou des personnages.

Nous entrons dans cet univers avec la naissance peu orthodoxe de celui dont le surnom donne le titre à l’ouvrage, Le Faucon errant. Sa présence, tout au long du livre, permet de faire le lien entre les différents épisodes qui sont autant de tableaux ou de scènes chargés de sens et de vérité.

Nous sommes dans les années qui ont suivi la Seconde guerre mondiale et, sans doute, avant l’intervention soviétique en Afghanistan, donc une période relativement calme sur le plan régional. La vie n’en est pas moins rude pour les habitants de ces districts : « Ces gens-là (…) ont tout juste assez de nourriture et d’eau en temps normal et, au bout de quelques mois, l’été les accable, asséchant la plupart de leurs sources». Une vie, ou plutôt une survie, toujours difficile dans un environnement de clans hostiles les uns envers les autres (pourquoi ? plus personne ne se souvient de l’origine de l’inimitié, mais ce n’est pas une raison pour ne pas l’éprouver), de territoires bien circonscrits avec des règles strictes imposées aux « étrangers » (les Wazirs pour les Massouds et vice-versa) pour les traverser.

Les différentes tribus font preuve d’imagination pour surmonter ces difficultés existentielles. Certains de leurs membres deviennent indicateurs ou « espions » et tout le monde est au courant, d’autres montent des actions de kidnapping. Il y a des pages d’anthologie dans le livre sur l’organisation et la mise en œuvre d’un enlèvement ; humour et efficacité se conjuguent pour l’heureuse fin de l’opération ; le jeune préfet de l’endroit (l’auteur peut-être ?) aura mis les rieurs contre lui, mais tout se termine bien. Le kidnapping n’apparaît que comme une façon d’obtenir de l’État une subvention et tout le monde est satisfait, les kidnappés, comme les clans organisateurs, les clans « traversés » et les autorités.

Ces moments de relative quiétude où chacun entreprend et espère un avenir meilleur n’occultent pas la dramatique condition des femmes. Ces dernières sont des éléments du patrimoine des hommes qui les achètent et, quelquefois, les revendent. La seule histoire d’amour racontée ici a une fin terrible qui ne manque pas de panache, mais ce sont les fiançailles de Shah Zarina qui dévoilent l’estime dans laquelle la gent masculine tient la seconde part de l’humanité. C’est un autre morceau d’anthologie que nous sert cet ouvrage.

Le faucon errant, avec son regard perçant, nous invite, non pas à foncer sur sa proie, mais à voir avec lui la réalité vécue par d’autres de nos semblables, nos frères et nos sœurs, enchaînés dans une tradition inflexible et dont le destin semble irrémédiablement fixé. Et sans doute l’auteur, Jamil Ahmad, a-t-il voulu porter témoignage de cette vie tribale avant que les tribulations mondiales ne la fasse disparaître. Il a accompli là un petit chef d’œuvre de compassion pour une civilisation en difficulté et dont il nous livre ici la mémoire avec le talent de nous tenir en haleine jusqu’au bout.

Roland Bouchet,  CIDIF