Chine : Pouvoir et vérité : l’impossible équation, Jean-Yves Heurtebise, Asie21

Pour mieux faire comprendre les concepts en jeu, nous proposerons de traduire soft power par pouvoir de persuasion et hard power par pouvoir de coercition. Tout État a un soft power par lequel il cherche à convaincre de la valeur de sa culture et de son mode de vie et un hard power par lequel il cherche à contraindre les autres États d’agir en sa faveur. Idéalement moins le complexe militaro-industriel influence la créativité culturelle, plus le soft power est pur. Mais dans les faits, il est souvent difficile de dissocier les deux.

La spécificité du soft power en Chine est qu’il se fonde sur une « ethnicisation » du culturel qui déborde le cadre du pays. Il se définit comme un ensemble de valeurs que doit partager tout Han qu’il vive en Chine ou en dehors et auquel tout non Han peut avoir accès pour autant qu’il accepte de reconnaître le caractère relatif de ses propres valeurs.  Ce qui fait la faiblesse relative du soft power chinois, c’est que l’instrumentalisation de la culture y est trop visible pour être convaincante.

Que le relativisme culturel serve les impératifs nationalistes du développement de l’espace vital chinois (autant géographique que symbolique) n’est en rien surprenant : c’est également contre l’universalisme des Lumières, coupables d’avoir provoqué la Révolution française, que le relativisme culturel, et l’idée d’une spécificité irréductible de la nation allemande s’était fait jour. De fait, la Chine aujourd’hui semble suivre les traces de l’Allemagne du XIXe siècle (celle du Discours de la nation de Fichte et de la Real-Politik de Bismarck). L’avenir dira si les conséquences seront en Asie les mêmes qu’elles furent en Europe, à savoir un siècle de guerres planétaires. Pour l’instant, l’intégration économique globale des flux financiers et marchands rend une telle éventualité peu probable. Mais si une crise de développement, comme celle qui survint aux États-Unis en 1931, devait éclater en Chine, le recours à la force pourrait devenir une option crédible. 

FAITS

Le 4 septembre 2013, selon les informations du South China Morning Post, le président chinois Xi Jinping 习近平 aurait engagé, en termes militaires, à « prendre fermement l’initiative dans le travail de contrôle de l’opinion publique » sur Internet.

  1. Le 9 septembre 2013, la Chine a adopté la loi « anti-rumeurs » menaçant de trois ans de prison les individus postant sur Internet des informations déclarées infondées qui ont été vues plus de 5000 fois ou retweettées plus de 500 fois. La loi elle-même vient pour légaliser a posteriori la détention de divers bloggeurs en août (Zhou Lubao, Liu Hu, Charles Xue, etc.)
  2. Entre le 14 et 18 octobre, le Quotidien du peuple人民日报 (organe officiel du parti communiste chinois) a organisé une session de formation sur les outils et méthodes de la censure et de la récolte d’informations pour ces agents.
  3. Le 23 octobre, le journal chinois New Express 新快报 publie en une, dans ce qui paraît être un acte inédit d’une grande bravoure, un édito appelant à libérer le journaliste Chen Yongzhou 陳永洲 enquêtant sur les malversations financières de Zoomlion 中联重科, un fabricant d’engins de chantier du Hunan 湖南.
  4. Le 26 octobre, Chen Yongzhou 陳永洲 dans une déclaration publique retransmise sur les chaînes de télévision « reconnaît » avoir fabriqué ses articles pour discréditer l’entreprise à la fois pour satisfaire sa quête de notoriété et par vénalité car il recevait pour cela l’argent d’un possible concurrent ou d’une personne cherchant à nuire à Zoomlion.

La nouvelle, son timing même, ne pouvait pas mieux tomber pour le pouvoir en place : non seulement la bravoure du journal est remise en question mais, plus généralement, ce sont toutes les enquêtes indépendantes des journalistes qui s’en trouvent potentiellement discréditées aux yeux de l’opinion. « Rien n’est vrai, tout s’achète, donc laissons faire le pouvoir et que chacun s’occupe de ses affaires de famille » – voilà la morale que chacun devrait pouvoir aisément tirer de cet événement…

Jean-Yves Heurtebise, Asie21, novembre 2013

La suite de cet article est réservée aux abonnés d’Asie21.