Socrate ou Confucius, essai sur le devenir de la Chine et de l’Occident

Socrate ou Confucius, essai sur le devenir de la Chine et de l’Occident, d’Etienne Badimont, Ed. Labénaudie, 334 p., 1996

« Pourquoi la Chine est-elle pauvre et l’Occident riche, pourquoi la Chine et l’Occident ne peuvent pas se comprendre et pourquoi le développement se fait destructeur des cultures ? ». À ces questions, l’auteur tente de répondre en faisant un parallèle entre la pensée confucéenne et la sociologie politique occidentale.

Quelques rappels fondamentaux initient le lecteur au confucianisme et permettent de mieux suivre l’auteur dans ses développements concernant l’individu chinois, les droits de l’homme et la légitimité du pouvoir.

Confucius, comme Socrate, n’a rien écrit, mais n’a aussi en rien innové. « Je n’invente rien, je transmets ». Pour les Chinois, la civilisation leur a été révélée, une fois pour toutes et l’âge d’or se situe par conséquent dans un passé qu’il s’agira toujours d’essayer de retrouver. La pensée confucéenne, qui n’est en définitive qu’un commentaire des textes sacrés, vise à agir sur les conduites humaines en leur assignant deux valeurs cardinales, bienveillance et sincérité, et un principe régulateur, les rites dont le but est de fixer une limite aux désirs de l’individu tels qu’ils pourraient s’exprimer en l’absence d’un contrôle de la spontanéité.

L’individu chinois n’est que le centre d’un réseau de relations et doit, pour exister, aller au-delà de la conscience de sa personne afin de se soumettre au collectif. Il ne vaut que par les autres ou par l’image de lui-même que les autres lui renvoient. Voilà pourquoi le chinois connaît la honte, sentiment réprobateur que les autres peuvent porter sur lui. Il connaît beaucoup plus rarement le remord qui n’exprime que le sentiment défavorable que l’on a de soi-même. La perte de face est grave car l’image n’existe que par le miroir qui la reflète. Privée de tous les attributs de l’individualisme, la personnalité chinoise est, par conséquent, condamnée à dépendre des autres pour prétendre exister.

Si en France, les droits de l’un correspondent aux devoirs de l’autre, en Chine, le fils a simplement droit à ce que son père tienne à son égard son rôle de père et remplisse les devoirs afférents à ce rôle. La civilisation occidentale a toujours défini l’individu par rapport à quelque chose qui le dépasse : le divin dans le christianisme. Les Lumières laïciseront le concept. L’individu évolue dans la sphère de la transcendance : religieuse et profane. Dans les deux cas, sa dimension touche au sacré. En Chine, l’humain est, au contraire, une composante de l’univers. L’individu ne saurait en conséquence être défini par rapport à quelque chose qui le dépasse. Pour ces raisons, la Chine ne connaît pas le concept de « Droits de l’homme » tel qu’il existe en Occident. La vie humaine, en dehors de celle qui concerne les personnes avec lesquelles on a une relation de proximité ou d’affection, ne suscite en Chine aucun intérêt particulier.

Là est peut-être l’une des clefs des incompréhensions entre la Chine et l’Occident. La Chine et l’Occident ne peuvent pas se comprendre parce que l’Occident a toujours vu la Chine non pas comme elle était mais comme il voulait qu’elle soit et réciproquement.

Pour l’auteur, l’effondrement du bloc communiste de l’Est a confirmé l’inanité de la menace qu’il était censé représenter. L’Occident se retrouverait par conséquent face au défi des sociétés confucéennes. C’est le choc des cultures, avec un nouveau thème, celui du confucianisme qui se voit érigé en une doctrine de l’efficacité qui risque de menacer un modèle occidental enfermé dans le vieillissement, incapable d’apporter remède à ses excès et ses contradictions.

Il y a existence d’un lien entre la capacité à sortir du sous-développement dont font preuve certains pays et l’idéologie confucéenne dont ils se recommandent. On attribut aux sociétés confucéennes le bénéfice d’une certitude moralisante génératrice d’une confiance en soi qui s’oppose à la décadence des murs occidentales et aux doutes que l’Occident lui-même formule quant à sa capacité à sortir des difficultés dans lesquelles il s’enfonce. Le confucianisme est aussi à l’origine de la mystique d’une conduite économique inspirée par la frugalité. L’individualisme occidental est accusé de tous les maux. Des grandes voix dont celle de Lee Kwan Yew, confirment la décadence de l’Occident. L’avenir est là-bas où une santé économique contraste avec le marasme des pays occidentaux.

Alors, comment le confucianisme, devenu pour les besoins de la cause le néo-confucianisme, est-il devenu une idéologie de la modernité après avoir été pendant près de mille ans celle de l’archaïsme et du sous-développement ? Le confucianisme n’est ni bon ni mauvais, il fonctionne selon les contextes. D’un point de vue historique, le confucianisme a eu son rôle. D’un point de vue du développement économique, il est utile car la pensée confucéenne suppose la stabilité pour la transmission de la tradition. Or recherche et progrès impliquent le désir d’aller de l’avant : et par définition, on sort de la tradition.

Mais cela n’explique cependant pas pourquoi ce qui se passe aujourd’hui en Chine ne s’est pas passé plus tôt. Pourquoi le développement économique qui est le résultat d’une longue évolution spontanée en Occident, est-il un phénomène récent en Extrême-Orient ? Pourquoi l’Occident a-t-il atteint des niveaux technologiques, accessibles maintenant à toute la planète, que la Chine n’a pas atteint seule ? Sur tous ces points, le lecteur restera sur sa faim et ne pourra que constater un certain « développement contemporain unique » comme il existe ailleurs « une pensée unique ».

Le développement économique exerce sur la culture (en fait les cultures) et toutes ses (leurs) productions sociales un effet prédateur qui remet en cause le fondement même des types de société : communisme chinois et libéralisme occidental sont soumis au même défi. Des deux côtés les modes d’organisation et les systèmes de valeurs qui les sous-tendent s’effondrent.

L’effondrement des valeurs d’un côté comme de l’autre est analysé par l’auteur qui développe par ailleurs longuement la pensée chinoise dans l’environnement culturel, politique et économique où elle s’exprime. Le néophyte y trouvera un bon condensé pour comprendre ce monde par rapport au nôtre. Il restera néanmoins surpris pour ne pas dire choqué par certaines découvertes. Ainsi, Mao Zedong reste marqué dans ses références à la morale par la tradition confucéenne car le pouvoir ne peut fonder sa légitimité que dans une certaine référence à la morale. Confucius disait : « Gouverne par la morale, contrôle par les rites ». Mais de quelle morale s’agit-il ? Si morale chinoise, d’essence laïque et confucéenne et morale occidentale, d’essence religieuse dans un premier temps, ont des « bases idéologiques » communes … leurs divergences sont évidentes.

En Chine, l’homme a été oublié et cela suffit à expliquer le développement économique occidental. Les Chinois de cette dernière décennie l’ont bien compris : la sphère du politique et du collectif ne sont plus sous l’influence de la volonté du ciel et l’individu recherche « son » bonheur dans ses errances individuelles.

Catherine Bouchet-Orphelin, Asie21

Revue Futuribles, analyse et prospection, janvier 1997, n°216, p. 113-115