Portraits birmans

Portraits birmans, Sébastien Ortiz, éditions Arléa, Paris 2012.

Voici un petit bijou derecueil de portraits saisis sur le vif dans ce magnifique pays de Birmanie. Pays tragique mais peut-être pas exactement « malheureux » au sens où on l’entend en Europe, ce que le livre laisse comprendre en menant le lecteur au ras des trottoirs de Rangoun et des dalles sacrées de la Shwedagon, la « Pagode d’Or ». Sébastien Ortiz est conseiller culturel et de coopération à l’ambassade de France, et on sent qu’il a été partout pendant les quatre années de sa mission, sur les marchés, dans les rizières, dans les maisons, dans les monastères autant que dans les lieux malfamés. En quelques pages, il met le lecteur dans la peau d’une « concubine », d’une cuisinière à l’honneur du métier chevillé au corps, d’un peintre , d’un « immortel », d’une orpheline dont le père goûte à la prison d’Insein, d’un marionnettiste, de deux amoureux transis simplement heureux de se regarder, d’une petite fille du delta et même (en miroir) du Mormon cinglé qui est allé à la nage se réfugier chez Aung San Suu Kyi, entraînant pour celle-ci une prolongation de sa détention. Au total dix-neuf êtres ordinaires ou extraordinaires qui n’ont en commun que de partager l’espace clos mais infini que constitue ce pays qui s’entr’ouvre, où la magie et la réalité se mêlent partout, tout le temps. Un fil conducteur et un repère pourtant pour ces inconnus qui ne se se rencontreront probablement jamais: pour ceux de Rangoun la vue permanente,imposante et tutélaire de la pagode d’Or, visible de partout sur son tertre, Bonne Mère et Consolation, merveille qu’on regarde quand ça va mal – et alors ça va moins mal. Et pour tous la conscience que veille, très proche, recluse – maintenant libre -la Dame du Lac, madonne bienfaisante qui ne les trahira jamais. Témoin ce squatter, devenu presque fou, qui réussit à loger dans une maison abandonnée et en ruine pour la simple émotion de savoir qu’Elle n’est qu’à quelques dizaines de mètres de sa cachette.

Le livre dit crûment les choses crues, tendrement les choses tendres, bellement les choses belles, avec froide colère ce qui le mérite,et le tout avec empathie. Le détachement de l’esthète serait un péché dans ce pays- là. Mais jamais d’emphase indignée. La réalité bien dite suffit.

Il est dédié à l ‘ancien bibliothécaire de l’Alliance française de Rangoun, qui vient de mourir, peintre de talent aussi, qui réunissait et aidait beaucoup de jeunes artistes vivant sous le boisseau. Il méritait bien ça. On ne sort pas de ce livre indemne, comme on ne revient pas de ce pays sans en être profondément marqué.

Jean Hourcade, Asie21