Russie – Chine : Rapprochement  réel ou circonstancié ?

Russie – Chine : Rapprochement  réel ou circonstancié ?

Retour sur l’histoire

Avec l’aimable autorisation d’Edouard Valensi pour reproduire ci-dessous un extrait de son livre

La Dissuasion nucléaire manuel d’emploi, L’Harmattan, 2012.

Début de l’extrait

La Chine, objectif de frappes nucléaires soviétiques

9.6 L’île au trésor, enjeu stratégique

Il faudra, sans doute qu’un historien rassemble les archives chinoises, russes et américaines, pour que l’on puisse savoir précisément si on a bien frôlé la Troisième guerre mondiale lors du conflit de frontière qui a opposé l’URSS et la Chine dans les années 1960. Un affrontement idéologique exacerbé par le nihilisme imbécile de la Grande révolution culturelle prolétarienne. On peut cependant en reconstituer les grandes lignes à partir des témoignages des publications des uns et des autres.

À l’origine de la crise, une dispute picrocholine, où une île inoccupée joue le rôle de fouace.1

L’île Zhenbao, (珍宝岛 Trésor précieux) de 70 hectares en forme de lingot d’or, à la frontière entre la Russie et la Chine. En réalité, c’est la cristallisation de la haine que se vouent deux régimes communistes cousins. L’attaque d’une patrouille chinoise par des garde-frontières soviétiques donne naissance à une suite d’escarmouches, puis à des engagements plus conséquents mais qui ne dépassent pas l’île. 2 Environ 60 soldats soviétiques et 800 chinois périssent dans les combats. 3

Pour l’aile militaire soviétique dure, et à sa tête le maréchal Vasily Ivanovich Tchouikov, héros de la bataille de Stalingrad, c’est l’occasion de mettre à la raison par des frappes nucléaires un régime chinois incontrôlable et dangereux : « Une fois pour toute, éliminer la menace chinoise et se débarrasser de ces aventuriers des temps modernes. » 4

C’est une demande d’état-major, mise en discussion au niveau gouvernemental. Si le ministre de la Défense, le Maréchal Gretchko, soutient la ligne dure, le chef d’état-major général Nikolai Vasilyevich Ogarkov n’est partisan que de frappes ponctuelles des installations nucléaires chinoises. Plus réfléchis, au sein du Politburo les politiques s’opposent à l’éventualité de frappes nucléaires. Si l’on en croit une source chinoise5, Kossyguine excité se leva ; de ses propos rapportés on retiendra : « La Chine est un pays vaste et peuplé, l’utilisation de quelques bombes atomiques ne permettra pas de résoudre le problème. De plus les Chinois ont également accès au bouton nucléaire et ils riposteront certainement. En ce moment, je crains que le déclenchement d’une Troisième Guerre Mondiale ne soit pas seulement une éventualité, j’y vois la fin du Monde ! » Andrei Gromyko, à son tour, soutient Kossyguine: « Quelle est la plus grande ressource de la Chine ? Le peuple. Vous imaginez l’armée chinoise traversant la frontière et faisant irruption en Union soviétique : des millions, voire des dizaines de millions d’hommes»  Et il aurait ajouté « Chacun sait que les Chinois sont les meilleurs à la guérilla. Nous allons nous retrouver dans la même situation que les États-Unis, coincés dans le bourbier de la guerre du Vietnam.» 6

On décide donc de s’en rapporter à Raminagrobis7, ici les États-Unis, pour connaître ses réactions, s’assurer de sa neutralité avant d’entreprendre toute action. Le 20 mai 1969, l’ambassadeur des Soviets à Washington, Anatoli Dobrynine demande à être reçu d’urgence par Henry Kissinger avec qui il entretient des relations étroites, pour l’informer du projet de frappe nucléaire de la Chine et solliciter son avis. On évoque des « frappes chirurgicales » des installations nucléaires chinoises. Peu coûteuses en vies humaines, limitées dans leurs retombées.8 Les soviétiques misent sur les relations difficiles entretenues par la Chine et les États-Unis, dans le contexte de la guerre du Vietam, pour espérer la neutralité américaine. 9

Ce n’est que le lendemain matin qu’Henry Kissinger a pu retrouver Nixon à la Maison Blanche : «  Eh bien vous paraissez troublé ! Qu’est-il arrivé ? » Et Kissinger d’exposer : « J’ai eu une discussion approfondie avec Dobrynine hier soir. Il y a au Kremlin des types décidés à éliminer la menace nucléaire chinoise une fois pour toute et ils souhaitent connaître notre point de vue. » 10

Pour les États-Unis, la principale menace est le régime soviétique et une Chine forte à l’Est va dans leurs intérêts. De plus, en cas de frappe nucléaire, la vengeance de Pékin sera totale. C’est une boîte de Pandore qui s’ouvrira et le monde entier se trouvera plongé dans la guerre nucléaire. Il faut stopper cette folie et conduire l’URSS et la Chine à la table de négociations. La réponse américaine est donc à l’opposé de ce qui était espéré et attendu. Washington prévient Moscou. Les États-Unis ne resteront pas les bras croisés en cas d’attaque contre la Chine, mais « 130 villes soviétiques seront ciblées par ses missiles ». 11 Ce que Kossyguine aurait rapporté à Brejnev : « Ils considèrent que les intérêts chinois sont étroitement liés aux leurs et  ils ont programmé des plans de  guerre nucléaire détaillés contre nous. » 12

La réaction du Premier soviétique est extraordinaire. Brejnev hors de lui s’écrie : « Les Américains nous ont trahis ! »13

Reste pour Washington à faire passer un message auquel la Chine puisse croire. Mais l’état des relations internationales ne rend pas les communications faciles. On a évoqué le canal roumain, mais est-il sûr ? Aussi, c’est par l’intermédiaire de la presse, du Washington Star, que Richard Nixon et Henry Kissinger dévoilent le pot aux roses. Le 28 août 1969, en bonne place pour être vu le Washington Star titre : « Des frappes nucléaires chirurgicales de l’Union soviétique contre la Chine ». 14 L’article précisant : « Selon des sources sûres, l’Union soviétique veut réaliser des frappes chirurgicales, avec des missiles à moyenne portée porteurs de têtes nucléaires d’une puissance cumulée de plusieurs mégatonnes contre les principales bases de missiles chinoises Jiuquan et  Xichang ainsi que le champ d’essais nucléaire de Lop Nur et ainsi que Pékin, Changchun, Anshan et d’autres métropoles industrielles. » 15

Ainsi, ce n’est qu’à la fin du mois d’août que la Chine est informée des intentions soviétiques, alors même qu’à la suite du refus américain,  Moscou a renoncé à sévir. Les informations convergentes venues de l’Ouest sont jugées crédibles par Zhou Enlai. Donnant raison à Kossyguine, Mao Zedong et Zhou Enlai publient un communiqué proclamant que : « toute attaque sur les installations stratégiques chinoises serait la guerre contre la Chine et qu’une telle agression rencontrerait la résistance totale du peuple chinois. » 16 La Chine est décidée à se battre et se voit victorieuse. 17

Certes, la Chine a conscience de la faiblesse de ses moyens nucléaires et de l’impossibilité où elle se trouve de menacer sérieusement l’Union soviétique. Elle s’en garde bien. Il n’empêche, l’Union soviétique perçoit que la Chine a mis ses moyens nucléaires, dont les bases de missiles, en état d’alerte opérationnelle. 18

Il est temps de mettre fin à ce qui ne devrait plus être qu’un malentendu. Les funérailles d’Ho Chi Minh où la Chine s’est fait représenter sont l’occasion de reprendre contact. Le 11 septembre 1969, au retour des funérailles, Alexeï Kossyguine fait un « petit détour » et s’entretient pendant près de quatre heures avec Zhou Enlai dans les salons de l’aéroport de Pékin. La première question de Zhou Enlai porte sur les menaces de frappes nucléaires. Alexeï Kossyguine le rassure : « l’Union soviétique n’a pas de plan de frappes préventives sur des installations nucléaires chinoises. » Il devient possible de fixer les bases des négociations à ouvrir sur les frontières. 19

Pour autant la Chine ne baisse pas la garde :

elle se met en situation de résister à tout chantage nucléaire. Toute une série de mesures sont décidées dont le lancement du plan de défense civile contre les attaques nucléaires dont on a vu la démesure. La Chine s’enterre ;

bien que rassurée, les 23 et 29 septembre 1969, la Chine, conduit deux tests nucléaires. Le 29 septembre, c’est une bombe thermonucléaire de trois mégatonnes qui a été larguée d’avion. Ce qui rend significatifs ces tests, c’est qu’ils n’ont pas été annoncés comme les précédents. Ils montrent que la Chine est résolue à résister à toutes les agressions.

La Chine est devenue une puissance nucléaire à part entière.

Que d’enseignements à tirer de ce qui n’a été finalement qu’une demande insistante de chefs militaires, refusée clairement par le pouvoir politique. Un refus à rapprocher des demandes semblables, exprimées en d’autres temps, par des états-majors américains. Dès la fin des années 1960 :

les relations ambiguës entretenues par l’Union soviétique et les États-Unis dans le domaine stratégique. Par le verbe : ennemis ; dans les actes : attentifs à ne pas provoquer l’autre et parfois même associés.

la complexité des relations américano-chinoises. Dès 1967  dans un article paru dans Foreign Affairs, Richard Nixon avait affirmé : «  il est urgent que toute politique asiatique des États-Unis prenne en compte la réalité de la Chine : nous ne pouvons pas prendre le risque de laisser la Chine en dehors de la famille des Nations. »

Aujourd’hui encore, l’épisode de l’île au trésor n’est-il pas porteur d’un message ? Pendant des années, les médias chinois ont présenté la résistance chinoise comme un fait d’arme sans que le rôle déterminant des États-Unis soit mentionné. Ce n’est qu’au mois de mai 2010 que l’intervention décisive des États-Unis de Richard Nixon a été révélée. Et cela sur un site officiel. Un signal amical adressé par la Chine aux États-Unis.

Les États-Unis et la Chine peuvent être alliés.

Les tunnels urbains

Aux programmes américains et soviétiques, il faut ajouter le programme chinois de défense passive qui trouve sa source dans la rupture des relations entre l’URSS et la Chine et la persistance de sanglants  conflits frontaliers. Il est lancé en 1969 quand la Chine s’est vue menacée par des frappes nucléaires soviétiques.

La Chine voit imminente une troisième guerre mondiale dont elle allait être la première victime. Elle entend résister, combattre et vaincre. Pour tenir malgré les bombardements soviétiques, des centaines de millions d’habitants ont creusé des abris anti-aériens et antinucléaires sous les villes chinoises, mais aussi dans les campagnes.

Ces abris, des tunnels, constituant des cités souterraines, devaient permettre, à la fois aux habitants de vivre sous terre pendant de longues périodes tout en travaillant, et leur permettre de gagner en toute sécurité la campagne environnante en cas d’évacuation des villes. 20

 

La campagne « Creuser profond » s’est étendue pratiquement sur toutes les années 1970. Un mouvement patriotique de masse auquel chacun a participé ; il est rapporté que leur doyen était une femme de 103 ans qui soutenait les terrassiers. Le volume des excavations, la longueur des tunnels dépassent les dimensions de la Grande Muraille. 21

En 1974, Deng Xiaoping, donnait son accord à ce que le chef du bureau de liaison américain, le futur président George Bush, visite à Pékin, le réseau de tunnels de la rue Dashilan. Appuyer sur un simple bouton dévoilait une entrée dissimulée dans un magasin de vêtements. Stupéfait, le futur président découvrait un immense réseau de galeries. 22

Selon la doctrine chinoise d’alors, la directive de Mao : « Creusez profonds les tunnels, accumulez du grain, ne recherchez pas l’hégémonie » était la réponse gagnante du Peuple à la menace de guerre.23

Ces réseaux demeurent, et même dégradés, rendus insuffisants par le développement des métropoles chinoises. Ils devraient cependant faciliter la mise en condition nucléaire de la Chine, si celle-ci devait être envisagée.

Edouard Valensi

Fin de l’extrait

NB Les numéros en indice renvoient aux notes de bas de pages du livre