Le tour de Chine en 80 ans

Le tour de Chine en 80 ans, Jacques Pimpaneau, éditions l’insomniaque, Paris, janvier 2017.

Jacques Pimpaneau, au travers de ces pages, rend hommage à ceux sans qui il ne penserait pas ce qu’il pense. Et il a voulu souligner combien a été vivace en Chine, tout au long des siècles, le courant anarchiste, et a cherché à « éviter les fadaises ».

L’auteur s’est intéressé à la langue chinoise, non par vocation mais par réflexion – voulant « fuir le pays de son enfance, celui des collaborateurs, des antisémites, des résistants de la dernière heure – mais aussi pour s’éloigner de son milieu social, méprisant ceux qui succédaient à leur père sans jamais ainsi connaître ce qu’ils doivent à eux-mêmes. » Il espérait plus tard rencontrer la « sagesse dans le bouddhisme mais ses commentateurs ont commis la même erreur que les théologiens du christianisme : les uns et les autres ont recherché la Vérité là où Shakyamuni leur apportait le remède à la souffrance et où le Christ préconisait simplement la charité ». Deux années à l’université de Pékin l’avaient vacciné contre l’épidémie maoïste. Parlant des encenseurs français de la « Révo. cul. » (Révolution culturelle), il raconte qu’ « une fois leurs illusions expulsées aux latrines, [ils] continuèrent à pontifier, sans la moindre honte d’avoir justifié l’horreur, et critiquent la Chine d’aujourd’hui ». Outre des sinologues français ayant raté leur vocation de flic, écrit Jacques Pimpaneau, (certains dénonçant leurs collègues « ennemis de la Chine » à l’ambassade de Chine afin de se faire bien voir et de continuer à obtenir un visa), il y avait aussi des jeunes enthousiasmés sans percevoir la réalité. Dans les années 1990 où la majorité des étudiants apprenait le chinois pour faire du commerce, on lui proposa de donner des conseils, grassement rémunérés, aux entreprises. « Mais en plus de faire la catin, devoir déjeuner [avec des clients] était trop [lui] demander. » Il était « devenu un has been et n’avait pas le goût à s’adapter. » Il prit donc sa « retraite sans regret ».

Jacques Pimpaneau étudia à l’université de Pékin de 1958 à 1960 et fut témoin de la fin du mouvement antidroitiste, du Grand Bond en avant, de la fondation des communes populaires, de la rupture avec l’URSS et du début de la famine qui causa plusieurs millions de morts. En classe, il étudiait des « textes imbéciles » comme « L’histoire du président Mao qui va au travail manuel ». Mais les Chinois pas dupes n’hésitaient pas à dire : « Les lettrés de jadis avaient les cheveux qui se dressaient d’indignation. À présent, nous avons une coiffe de bronze. »

L’auteur raconte le fiasco des communes populaires et du Grand Bond en avant – « la bêtise est sans limite » – jusqu’à ce que Mao mis sur la touche reprenne le pouvoir avec la « Révo. cul. ». Il entendait souvent dire discrètement à l’époque que Mao délirait et que l’intelligence du Premier ministre Zou Enlai permettait d’éviter le pire. Mais si le peuple se fanatise trop facilement, le fanatisme est un moyen pratique pour gouverner, surtout quand on est assis sur un volcan. L’abêtissement organisé n’empêchait pas les Chinois de garder leur bon sens. Avant de quitter la Chine, Jacques Pimpaneau apprit par une indiscrétion que figurait sur son dossier d’étudiant en conclusion : « Intellectuel sur lequel on ne peut compter. » À son retour en France en 1960, à ceux qui supposaient qu’il avait dû beaucoup s’ennuyer, l’auteur répondit qu’en Chine il y avait un événement historique par jour, alors qu’en France, il n’y avait que des faits divers. Il retourna en Chine en 1965. La Révolution culturelle fut déclenchée trois mois plus tard. Son professeur fut chassé de sa maison et sa fille se suicida en avalant du détergent. Le fils d’un de ses amis s’immola par le feu, ne supportant pas d’avoir dénoncé ses parents. Aujourd’hui, la plupart des Chinois n’ont plus peur les uns des autres. Le changement est radical. Les délocalisations rapportent plus aux actionnaires occidentaux qui ne s’encombrent plus du droit du travail de leurs pays respectifs.

En 1958, Jacques Pimpaneau fit la connaissance du professeur Robert Winter de l’université de Pékin qui vivait en Chine depuis 1922. Il relate les rencontres de Winter avec diverses personnes dont le père Teilhard de Chardin qui, au questionnement sur la croyance en Dieu, répondit : « Croyez-vous que je sois plus sûr de son existence que vous ? […] C’est parce que je suis jésuite, que l’on prête attention à mes découvertes scientifiques. Si je ne l’étais plus, qui s’y intéresserait ? » L’histoire de Robert Winter est riche : ses observations, ses rencontres, ses descriptions, ses réflexions… Concernant l’opéra, l’auteur relève l’importance d’opéras historiques dans le répertoire chinois et explique ce qu’il a appris sur la conception de l’Histoire par les Chinois et sur l’importance des astres. La morale étant déduite des leçons de l’Histoire, et non de dogmes religieux comme en Occident, une action n’est jamais bonne ou mauvaise en soi ; tout dépend de son auteur. Ainsi, le droit n’existe pas dans l’opéra chinois. Tout dépend des circonstances et de la personne qui agit. Jacques Pimpaneau relate et analyse ici quelques histoires d’opéra comme les luttes pour renverser la dynastie Qin en 209 avant J.C., l’histoire de « Chen Shimai », ou de romans comme « Au bord de l’eau ».

Ce livre est une passionnante critique de la littérature et du théâtre chinois, de la peinture et de la poésie, mais également un condensé de réflexions politiques, philosophiques, religieuses, en seulement 125 pages. Il donne des clefs de compréhension du monde chinois… pratique pour les personnes pressées. Tous les anciens élèves du professeur Jacques Pimpaneau y revivront également ses cours qui furent tout simplement extraordinaires de par sa personnalité. Toute une époque de l’histoire des Langues’O…

Catherine Bouchet-Orphelin, Asie21