Désastres afghans

de Bernard Dupaigne, Témoins, Gallimard, Paris, octobre 2015

Bernard Dupaigne, anthropologue au musée de l’Homme, est un des meilleurs spécialistes français de l’Afghanistan. Il vient de publier un livre conçu à partir des carnets qu’il a rédigés lors de chacun de ses séjours dans ce pays, du premier en 1963 au dernier en date en 2014,  soit sur une période de 50 ans.

Suivre avec l’auteur l’évolution de l’Afghanistan pendant un demi-siècle est à la fois instructif et, hélas, attristant. On y lit la lente descente aux enfers d’une population qui s’est toujours voulue farouchement indépendante et aux traditions archaïques sans doute mais, aux yeux d’un anthropologue, justifiées par leur profond ancrage dans le système des tribus et la religion musulmane (l’élucidation de certaines d’entre elles par l’auteur, l’achat de l’épouse par la famille du futur mari par exemple, est d’un grand intérêt). Le lecteur voit clairement que l’ignorance de l’histoire afghane et l’incompréhension de ce substrat culturel ne pouvaient conduire qu’à l’échec des interventions étrangères subies par le pays. L’auteur le montre pour l’occupation soviétique, de 1979 à 1989, qui n’était qu’une tentative pour sauver un pouvoir communiste local en perdition. Mais le comportement des troupes occidentales à partir de 2001, tel que décrit dans ces « carnets de route », a lui aussi provoqué un rejet violent de la part du peuple afghan. Et cela malgré la haute mission que s’étaient assignée les États-Unis et leurs alliés : assurer la sécurité, établir la démocratie et construire, ou reconstruire, les infrastructures nécessaires au décollage économique. Résultats de cette intervention de plus de dix ans : l’insécurité n’a jamais été aussi forte (les soldats français n’ont pas pu sécuriser le district de la Kapisa dont ils avaient la responsabilité mais les autres partenaires de la coalition n’ont pas fait mieux), les partis politiques afghans ne sont que des outils au service de l’ambition personnelle de leurs chefs et les milliards de dollars déversés pour l’aide au développement ont avant tout servi à alimenter une corruption sans limite. Si l’on ajoute à ce tableau déjà bien sombre le fait que le pays est devenu le premier producteur mondial d’opium, il faut reconnaître que Bernard Dupaigne a parfaitement choisi le titre de son livre : on est bien face à des « désastres afghans ».

Michel Lummaux, Asie21