La Chine en mouvements

La Chine en mouvements, Emilie Frenkiel et Jean-Louis Rocca, PUF, La vie des idées, Paris, septembre 2013

Cet ouvrage comporte six parties de six auteurs différents (Pourquoi nous ne comprenons pas la société chinoise ; Être journaliste en Chine ; Pour un salaire. L’évolution des revendications en Chine ; L’État chinois en action. Retour sur la politique de l’enfant unique ; Caractériser le secteur des ONG en Chine). Il traite de sociologie politique et démonte les visions manichéennes et les idées reçues et ancrées dans l’imaginaire occidental.

Dans sa partie, Jean-Louis Rocca explique que corruption et malversations sont vivement critiquées mais que les dirigeants continuent de jouir d’un large crédit. Les activistes protestant contre les politiques du pays sont aussi les premiers à se ranger derrière le gouvernement lorsque certains pays souhaitent dresser des barrières au renforcement de la puissance économique ou politique  de la nation. Ce paradoxe tient à l’omniprésence de deux paradigmes : celui de vouloir considérer la démocratie de marché comme horizon universel des sociétés et celui qui vante les mérites et l’originalité de la « voie chinoise » ou du « modèle chinois ».

Pour l’auteur, les analystes de la Chine posent un cadre intellectuel manichéen en opposant une démocratie virginale à un autoritarisme de nature. Ainsi, la Chine ne peut qu’être répressions et contraintes à l’inverse des démocraties. Les institutions démocratiques semblent donc posséder une vertu spécifique qui les absout. Et les hommes politiques chinois sont d’emblée classés dans un camp et cela nous rend incapables de comprendre la souplesse des choix politiques et la compréhension des changements radicaux des positions d’intellectuels ou d’hommes politiques. La formation d’un État de droit est toujours accompagnée de sourdes luttes de pouvoir et le droit n’est pas une puissance extérieure qui vient régler les conflits ; il est le produit de conflits politiques et de rapports de domination. Rien ne dit que les classes moyennes chinoises, qui sont censées apporter la vertu démocratique, soient par nature favorables à la démocratie représentative. Les fractures entre contestataires et contestés ne sont guère tranchées. L’auteur souligne également que sur Internet, un espace souvent perçu comme globalement prodémocratique, s’expriment des avis ambigus  sur l’avenir politique du pays.

Jean-Louis Rocca met en garde contre les culturalistes qui sont surtout des hommes d’affaires et des hommes politiques. Attention aux stéréotypes sur la Chine colportés en Occident avec des conclusions à l’emporte-pièce. Pour l’auteur il s’agit de comprendre sans passer par le filtre d’une métaphysique démocratique, ou d’une transcendance culturaliste. Par ailleurs, l’opposition entre des sociétés qui auraient inventé l’individu ou pas, ne tient pas. De plus, la Chine est moderne depuis près de deux siècles : elle connaît le nationalisme, le totalitarisme, le néolibéralisme, l’autoritarisme, le socialisme. On y étudie toutes les sciences occidentales. Le confucianisme est recyclé et non restauré au profit de la modernisation de la société chinoise.

Aujourd’hui, les questions qui se posent à la société chinoise sont d’une grande banalité. Il s’agit de désacraliser la démocratisation, partant du constat que la démocratisation est souvent le fait de non démocrates. Comment la démocratisation conservatrice va-t-elle se construire avec, par exemple, les compensations que certains organes de répression recevront pour la perte de certaines de leurs prérogatives, avec le maintien des privilèges de la classe dirigeante, avec ou non la participation des classes moyennes ? Les systèmes démocratiques sont basés sur la confrontation des intérêts, et les compétitions électorales sur la satisfaction des besoins. La sociologie politique, en général, ne doit jamais être négligée car elle est nécessaire pour mieux appréhender une société. Ici, Jean-Louis Rocca la focalise sur la Chine et révèle ou rappelle des analyses, voire des évidences non vues ou non perçues, permettant de mieux comprendre ce qui se passe dans ce pays, loin des explications sempiternelles liées à Sunzi, au confucianisme, au taoïsme, ou autre référence culturaliste.

Catherine Bouchet-Orphelin, Asie21