Inde de demain (L’), les Indiens face à la mondialisation

L’Inde de demain, les Indiens face à la mondialisation, Akash Kapur, traduit de l’anglais par Pierre Reignier, Albin Michel, Paris, 2014

(Ouvrage paru en anglais sous le titre India becoming, Riverhead Books, Penguin Group-USA, New York, 2012)

Akash Kapur, né en 1975 de père indien et de mère américaine, a vécu son enfance à Auroville, une cité moderne et cosmopolite, créée de toutes pièces à proximité de Pondichéry. Après des études aux États-Unis il est revenu vivre à Auroville. Son ouvrage, écrit en anglais et fort bien traduit par Pierre Reignier ne traite pas, comme l’on pourrait s’attendre en lisant le titre, de géopolitique, de rapports entre l’Inde et le monde. Il s’agit en fait d’un livre de sociologie décrivant la transformation intérieure de l’Inde et la modification de la vie de ses habitants en ce début du XXIe siècle. C’est en faisant parler des personnages les plus divers, riches et pauvres, jeunes et vieux, propriétaires fonciers, ouvriers agricoles, marchands de bestiaux, pêcheurs, ingénieurs, agents immobiliers, tsiganes, que l’auteur décrit avec précision la société indienne en pleine évolution, dans les villes comme dans les campagnes. On suit au fil des pages le déroulement de la vie de ces hommes et ces femmes qui vivent pour la plupart dans le sud de l’Inde, au Tamil Nadu et au Karnataka mais certains travaillent à Mumbai. Ils sont tous confrontés à des changements phénoménaux et rapides que décrit avec finesse l’auteur de cet essai qui, en fait, se lit comme un roman. Les analyses de l’auteur sont valables pour l’Inde tout entière.

Beaucoup de thèmes sont abordés par le truchement des personnages représentatifs des diverses couches de la société indienne : conservatisme, conflits entre modernité et tradition, modifications des habitudes alimentaires (avec notamment consommation de viande de bœuf alors que la vache reste un animal sacré), préjugés sociaux, développement des zones industrielles et des agglomérations urbaines, incompétence et brutalité de la police, emplois et chômage, zones de non-droit, anarchie, etc.

Les progrès réalisés par l’Inde sont indéniables : développement de l’éducation, perte d’influence des castes surtout dans les villes, émancipation des femmes, des jeunes et des déshérités en particulier les dalit (intouchables), disparition progressive des tabous sexuels, effondrement de l’ordre féodal et apparition d’un ordre nouveau qui n’est pas sans danger.

L’auteur ne cache pas les effets négatifs de la transformation de l’Inde. Ses personnages évoquent et déplorent la désertification des campagnes, la diminution des terres arables, la spéculation sur les terrains et l’immobilier, la baisse du niveau des cours d’eau et nappes phréatiques, la moindre fertilité des terres empoisonnées par les engrais chimiques et les pesticides, la pollution de l’eau et de l’air (cette dernière provoquant un demi-million de décès par an, les dégâts écologiques coûteraient quatre points du produit intérieur brut), la menace sur l’autosuffisance alimentaire, la dévastation des forêts, la criminalité nouvelle, la perte des repères de valeurs, le chômage important que ne peuvent pas supprimer les industries de haute technologie lesquelles emploient peu de main d’œuvre.

Il ressort de l’ouvrage que les Indiens, les jeunes surtout, sont confiants dans l’avenir mais nourrissent cependant quelques craintes. Même les plus pauvres montrent de la dignité et de la résilience dans l’épreuve comme le montrent les habitants de Dharavi, le bidonville de Mumbai, sans doute le plus important du monde.

En fait, l’Inde s’américanise. Son évolution ressemble, l’auteur ne le dit pas, à celle que l’on constate en Chine et dans les pays dits en développement. En définitive, elle n’étonne pas. Mais en lisant ce livre, on découvre toute la complexité de ce grand pays.

Alain Lamballe, Asie21