Rescapé du camp 14. De l’enfer nord-coréen à la liberté

Note de lecture.

Rescapé du camp 14. De l’enfer nord-coréen à la liberté

Blaine Harden, traduit de l’américain par Dominique Letellier, postface de Pierre Rigoulot, éditions Belfond, Paris avril 2012

Voici un témoignage poignant, hallucinant, d’un Nord-Coréen, Shin, né dans un camp de travail où les prisonniers sont traités comme des esclaves et sans sentiment aucun, d’une union arrangée entre deux détenus et qui y vécut jusqu’à son évasion. Il n’avait donc aucun point de repère affectif, sociologique, géographique, culturel mais un instinct de survie incroyable. Par ce récit, l’auteur nous plonge dans la barbarie, l’horreur et l’inhumanité. Shin a connu 23 ans de vie dans une cage en plein air, dirigée par des tortionnaires qui ont pendu sa mère, abattu son frère, rendu son père infirme, assassiné des femmes enceintes, frappé des enfants à mort… Le livre est divisé en trois parties avec tout d’abord l’histoire de la vie de Shin à l’intérieur du camp, puis son évasion et son adaptation au monde extérieur, notamment en Chine, et enfin en Corée du Sud et aux États-Unis. L’ouvrage est jalonné de renseignements sur ce pays méconnu et de réflexions sur la reconstruction des personnes traumatisées. Ce livre est bouleversant.

Les prisonniers sont de temps en temps exécutés en public. D’autres sont battus à mort ou assassinés par les gardes qui ont un droit quasi illimité pour exercer brutalités et viols sur leurs prisonniers. Les détenus travaillent dans les champs, dans les mines de charbon, dans la fabrication de ciment ou dans des ateliers de confection militaire. Très peu nourris (maïs, chou, sel), ils perdent leurs dents, leurs gencives noircissent et leurs os se fragilisent. Ils travaillent et dorment à même le sol dans les mêmes vêtements crasseux toute l’année et n’ont ni chaussettes, ni gants, ni sous-vêtements, ni savon, ni eau courante, ni papier hygiénique. Ils travaillent 12 à 15 heures par jour jusqu’à leur mort, souvent avant l’âge de 50 ans. Les déportés sont souvent emprisonnés avec leurs parents et leurs enfants car « La semence des ennemis de classe, quels qu’ils soient, doit être éliminée sur trois générations (une théorie qui justifie les camps pour Pyongyang). Si le régime nord-coréen s’effondre, les dirigeants redouteraient des procès de crime contre l’humanité. Aussi, Kim Jong-il disait : « Nous devons envelopper notre environnement d’un épais brouillard pour éviter que nos ennemis apprennent quoi que ce soit à notre sujet ». Comme le dit l’auteur, « en faisant exploser les bombes atomiques, en attaquant la Corée du Sud et en cultivant une réputation de nation belligérante, le gouvernement de la Corée du Nord a engendré une situation d’urgence sécuritaire semi-permanente ». Dans le dialogue diplomatique international, outre les armes et les missiles nucléaires, aborder le sujet des camps et des droits de l’homme est impossible. Et les Nord-Coréens n’ont aucune célébrité mondiale pour les aider à faire en sorte que le monde s’intéresse à eux.

Les gardes inculquent aux enfants du camp de toujours avoir honte de leur sang puisqu’ils sont prisonniers à causes des péchés de leurs parents. Et pour se purifier, ils doivent travailler dur, en obéissant aux ordres et en donnant des informations sur leur famille, la rédemption venant par le mouchardage. L’une des règles du camp 14 est la suivante : « un prisonnier doit sincèrement considérer chaque garde comme son professeur ». De plus, la confiance entre camarades est empoisonnée par la compétition constante pour trouver de la nourriture et par les exigences de cafardage. En atteignant le niveau du secondaire, Shin et ses camarades sont toujours illettrés mais les cours s’arrêtent et les maîtres deviennent des contremaîtres. Et les jeunes prisonniers terminent leurs longues journées de travail par des séances d’autocritique. Dix élèves au moins doivent, tous les soirs, avouer des fautes. Dans les camps, la pitié est interdite. Les gardes peuvent laisser libre cours à leurs pulsions sexuelles. Si la femme tombe enceinte, son bébé et elle sont tués.

La Corée du Nord s’est promue « paradis des travailleurs » mais elle a inventé l’un des systèmes de castes les plus rigides et les plus stratifiés au monde avec, au sommet, les cadres du gouvernement, les officiers de l’armée, les cadres du Parti des travailleurs, les membres des services de renseignement. Cette classe, le « noyau central », comprend des fermiers, les familles des soldats tués qui se sont battus contre l’occupation japonaise et les hauts fonctionnaires. Puis, en dessous, une classe mouvante et neutre, dite « indécise », comprend les soldats, les technicienset les enseignants. Au plus bas, il y a la classe hostiles dont les membres sont soupçonnésde s’opposer au gouvernement (anciens propriétaires terriens, parents de Coréens qui se sont enfuis en Corée du Sud.

L’élite compterait environ 100 à 200 000 personnes sur 23 millions d’après des spécialistes sud-coréens et américains. Sans le vouloir, les pays riches, par leurs dons, ont participé au sinistre commerce de détail nord-coréen : le vol lucratif de l’aide alimentaire internationale a réveillé l’appétit de l’argent facile des plus haut placés et il a participé à la transformation d’un modeste marché privé en moteur économique principal du pays. En 1998, une étude du Programme alimentaire mondial concluait que les deux tiers des enfants observés étaient trop petits ou trop maigres. En pourcentage, ils étaient deux fois plus nombreux qu’en Angola, pays qui sortait d’une longue guerre civile. En 2002 les petites exploitations familiales ont été légalisées ce qui a permis plus d’échanges entre fermes et marchés et a augmenté l’autonomie des fermiers.

Les camps de travail de la Corée du Nord, à l’instar des camps de concentration nazis, utilisent l’enfermement, la faim et la peur pour exercer une emprise totale sur les détenus. Si Auschwitz n’a existé que durant 5 ans, le Camp 14 existe depuis 50 ans. Les gardent y exercent la répression et le contrôle des esprits. Ils élèvent des prisonniers qu’ils régentent, isolent et montent les uns contre les autres dès la naissance. Ils se comportent « comme s’ils étaient au front, en pleine guerre ». En 2004, les Nations unies ont créé un poste de rapporteur spécial sur les droits de l’homme en Corée du Nord mais n’ont trouvé aucun moyen de faire pression sur le gouvernement de Pyongyang qui dénonce un complot contre lui. Elles n’ont pas non plus réussi à susciter un intérêt international pour les camps. La Corée du Nord est le pays le plus militarisé du monde. Plus d’un million de soldats sont mobilisés en permanence. Cinq millions de plus sont réservistes presque toute leur vie. L’armée, c’est « le Peuple, l’État et le Parti ». Des soldats en uniforme pêchent des coquillages et lancent des missiles, ramassent des pommes et construises des canaux d’irrigation, vendent des champignons et supervisent l’exportation de fausses consoles Nintendo. Mais la contrebande existe et ce « capitalisme de rebelles » effraie le gouvernement qui s’est inquiété publiquement de la pente glissante vers un changement de régime qui conduirait à une catastrophe.

La Famine pousse les gens sur les routes en quête de nourriture. Le vagabondage n’est pas toléré et gare à ceux qui se font arrêter. Mais certains policiers ou garde-frontières acceptent les pots-de-vin pour rendre la frontière poreuse, non seulement pour les évasions mais aussi pour le commerce (vêtements chauds, téléviseurs, consoles vidéo, CD…). Le nombre de demandeurs d’asile en Corée du Sud est passé de 41 en 1995 à 3 000 en 2009 et le nombre de migrants en 2006-2007 était d’environ 4 500. Des pasteurs militants des églises sud-coréennes engagent des passeurs à la frontière. Washington a voté une loi en 2004 acceptant l’installation sur le sol américain de transfuges nord-coréens. Kim Jong-il avait qualifié cette loi de tentative de renversement de son gouvernement sous le prétexte de promouvoir la démocratie. La capacité des zones frontalières chinoises à absorber des transfuges nord-coréens est importante. La région n’est ni ignorante ni hostile aux migrants coréens. Cela a commencé au XIXesiècle, à la fin des années 1860 quand le nord de la Corée a connu la famine. Plus tard, le gouvernement impérial a recruté des fermiers coréens contre l’expansion russe et la dynastie coréenne Choson a autorisé ces paysans à quitter légalement son territoire. Mais aujourd’hui pour Pékin, l’arrivée incontrôlée sur son sol de Nord-Coréens nécessiteux aggraverait la pauvreté de la Chine du Nord-Est, précipiterait l’effondrement du régime de Pyongyang entraînant la réunification de la péninsule sous gouvernement sud-coréen allié des États-Unis et pourrait provoquer un sentiment nationaliste militant au sein de la minorité ethnique coréenne installée dans sa zone frontalière.

Voici un livre passionnant qui nous apprend beaucoup de choses sur ce bout du monde méconnu et sur la géopolitique de son environnement.

Catherine Bouchet-Orphelin, Asie21

 juin 2012

20 janvier 2015

Shin Dong-hyuk, le rescapé du camp 14, revient sur son témoignage

CORÉE DU NORD DROITS DE L’HOMME KIM JONG-UN ONU
Publié le 20-01-2015 Modifié le 20-01-2015 à 18:58

Rescapé du camp 14 en Corée du Nord, il revient sur son témoignage

Un aveu vient relancer le débat autour de la parole des réfugiés nord-coréens. Shin Dong-hyuk fait volte-face. «Rescapé du camp 14», c’est le titre de son ouvrage dans lequel il revenait sur son expérience dans les camps de concentration de Corée du Nord. Le désormais célèbre auteur a avoué avoir menti sur plusieurs points.

Shin Dong-hyuk affirmait dans son livre avoir passé toute sa vie dans l’effroyable camp 14, un camp de haute sécurité en Corée du Nord. Il serait parvenu à s’échapper à l’âge de 22 ans, en grimpant par-dessus le cadavre d’un autre détenu, pour franchir des barrières électrifiées. Mais aujourd’hui, il dit avoir été transféré à l’âge de 6 ans, avec sa mère et son frère, dans le camp 18, un camp aux conditions de détention relativement meilleures que le camp 14. Il déclarait que les gardes lui avaient coupé un doigt pour le punir après avoir fait tomber une machine à coudre. Aujourd’hui, il dit que c’est parce qu’il s’était échappé de ce camp 18 et qu’il avait été rattrapé. Enfin, il affirmait avoir été torturé à l’âge de 13 ans. En réalité, ces faits se sont passés plutôt vers l’âge de 20 ans.

La Corée du Nord veut discréditer Shin Dong-hyuk

Sur sa page Facebook, Shin Dong-hyuk a présenté ses excuses. Il a justifié ces changements en déclarant qu’il avait voulu éviter de « revivre encore et encore ces moments douloureux ». Une vidéo de propagande diffusée en novembre par la Corée du Nord est certainement à l’origine de ces aveux. Le régime de Pyongyang est furieux contre Shin Dong-hyuk ; car son témoignage fait partie de ceux qui ont permis le vote d’une résolution de l’ONU qui accuse le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un de crimes contre l’humanité. La Corée du Nord a fait beaucoup d’efforts pour discréditer Shin. Il a diffusé une vidéo qui montre son père qui accuse son fils de menteur – sans doute sous la contrainte. Mais ce père a été reconnu par une ancienne détenue du camp 18, et plusieurs réfugiés se sont mis à douter du fait que Shin avait bien grandi dans cet effroyable camp 14.

Appel à l’indulgence vis-à-vis du rescapé

Sous la pression, le jeune réfugié a fini par modifier son histoire. Ce qui soulève beaucoup d’inquiétudes parmi ceux qui ont déjà beaucoup de difficulté pour rendre la Corée du Nord responsable de ses violations des droits de l’homme. Cette affaire ne remet pas en cause la réalité de l’horreur du goulag nord-coréen. La partie la plus importante du témoignage de Shin tient toujours. Ses cicatrices causées par des mois de torture ont été authentifiées par des médecins. Son corps porte les séquelles de la malnutrition et du travail forcé subis quand il était enfant.

De plus, les changements de son histoire ne remettent pas du tout en question les conclusions de la commission d’enquête de l’ONU, qui se base sur plus de 300 témoignages, et sur des photos satellites des camps. Beaucoup appellent à la compréhension pour Shin Dong-hyuk, et rappellent que les réfugiés nord-coréens souffrent d’immenses traumatismes, ainsi que de la culpabilité de voir leur famille laissée derrière eux être punie à leur place. L’affaire soulève enfin le problème de la parole de ces transfuges et des difficultés à confirmer leurs témoignages. Les réfugiés ont parfois tendance à dire ce que leurs interrogateurs attendent d’eux, et à noircir davantage leurs histoires – qui pourtant n’ont pas besoin de ça.